Les connaissances évoluent, se complètent… pour une meilleure conduite du verger

Les cercles horticoles sont une véritable source d’information et permettent  un apprentissage pratique dans les divers domaines de l’horticulture.
Les cercles horticoles sont une véritable source d’information et permettent un apprentissage pratique dans les divers domaines de l’horticulture.

Q u’il s’agisse d’un verger d’amateur ou bien plus encore d’une culture professionnelle, l’arboriculture fruitière doit faire l’objet d’un apprentissage continu dans une grande diversité de domaines des sciences naturelles. Cela va des sciences relatives au milieu (le sol et le climat), à la botanique et en particulier à la physiologie végétale, en passant par la microbiologie (les bactéries, champignons cryptogames et virus), et par la zoologie (les insectes, acariens et autres animaux nuisibles ou utiles). C’est aussi le cas des techniques et de la mécanique qui sont venues assister l’arboriculteur dans l’exécution des travaux quotidiens.

Pour les arboriculteurs professionnels qui doivent trouver une rétribution raisonnable de leur travail et de leurs investissements, on ajoutera encore les multiples aspects économiques de leur activité et la gestion financière de leur entreprise ou chaque décision engage pour au moins deux décennies.

Si on considère que l’activité professionnelle d’un individu dure trente à quarante ans ou même plus, le progrès des connaissances et l’évolution des techniques ont été considérables dans cet intervalle de temps. Pour s’en convaincre, il suffit de relire des publications telles que des livres ou périodiques de la seconde moitié du 20ème  siècle.

Il faut aussi prendre en compte l’évolution générale de la société, de plus en plus soucieuse de la préservation de notre environnement, de la qualité et du mode de production de notre alimentation.

Après un apprentissage de base, une mise à jour continue des connaissances dans ces différentes disciplines se révèle donc indispensable. Nous passerons ici en revue quelques-uns des domaines où l’évolution des connaissances et des techniques fut particulièrement importante.

Les débuts : des connaissances qui se complètent

Lorsque l’on débute dans une activité professionnelle à caractère technico-scientifique, le niveau des connaissances de base varie fortement d’une personne à l’autre. Elles peuvent provenir du contexte familial, dans un jardin planté de fruitiers, ou dans une entreprise fruitière. Elles résultent aussi d’un apprentissage en milieu scolaire qui peut avoir eu lieu à différents niveaux. Elles seront ensuite complétées par d’autres connaissances et par l’expérience acquise au jour le jour par la pratique. Les unes ne vont pas sans l’autre dans une activité qui a tant évolué et où les projets d’investissements doivent être de plus en plus en plus réfléchis.

On n’oublie jamais les notions qui vous ont été inculquées par des « mentors » ; elles vous restent gravées dans la mémoire pour toute la vie. C’est ici l’occasion d’exprimer ma reconnaissance aux personnalités qui ont été à la base de ma formation en arboriculture fruitière : à la Faculté des Sciences agronomiques de Gembloux, les professeurs Joseph Debuisson et Adolphe Lecrenier ; au Centre de recherches agronomiques de Gembloux, les ingénieurs Eugène Dermine et André Monin ; au Boerenbond belge, le conseiller Jef De Coster ; à l’Institut horticole de Grand-Manil, mon collègue Jean Bazier ; au ministère de l’Agriculture, le technicien Norbert Legros et au Comité pour l’étude de la culture fruitière, le technicien Paul Rolin. J’éprouve toujours envers eux une profonde reconnaissance pour la bienveillance avec laquelle ils ont accueilli et conseillé depuis le milieu des années 1960 le jeune « lapin » que j’étais alors.

La passion pour l’arboriculture fruitière s’explique aisément : les arbres et arbustes fruitiers sont des objets d’études particulièrement intéressants par leur vie longue rythmée par des cycles annuels, au cours desquels on peut assister à leur évolution. Ils croissent, se développent et réagissent sous l’effet des facteurs du milieu et des interventions de l’arboriculteur. Ils y sont souvent très sensibles, ce qui explique pourquoi il se crée rapidement un dialogue constant entre le végétal et l’humain, qu’il soit professionnel ou amateur.

À savoir avant de commencer

Les connaissances initiales nécessaires à la bonne conduite d’un verger sont principalement du ressort de la physiologie végétale , un domaine de la botanique qui permet de comprendre le fonctionnement d’une plante – arbre ou arbuste dans ce cas-ci –, afin de l’orienter dans un sens favorable. En complément, des connaissances en chimie et en météorologie se révéleront utiles, mais non indispensables au départ ; elles pourront être acquises progressivement par la suite.

La protection des plantes contre la multitude de bio-agresseurs qui peuvent leur nuire suppose une bonne connaissance de ceux-ci. De nombreux ouvrages sont consacrés à ce domaine vaste et peu agréable à évoquer.

Le futur arboriculteur professionnel devra investir un peu d’argent dans une documentation exhaustive et actuelle qui lui permettra d’identifier les bio-agresseurs, de connaître leur cycle de vie, et d’entreprendre une lutte efficace. Si les deux premiers points varient peu au fil du temps (sauf peut-être en raison de changements du climat), la lutte, elle, évolue constamment et demande une documentation bien actualisée. Pour le jardinier amateur, un ouvrage qui se limite aux principaux ennemis, les plus fréquents et les plus graves, pourra suffire.

Pour les exploitants fruitiers professionnels, la mécanisation qui a pris son essor depuis le milieu du 20ème  siècle et a évolué constamment a obligé à acquérir des connaissances en mécanique afin de pouvoir faire fonctionner parfaitement ces équipements de plus en plus complexes, les entretenir, détecter des dysfonctionnements et effectuer un minimum de dépannages.

Comme dans toute entreprise, à côté de la gestion technique proprement dite, l’exploitant fruitier devra assurer une série de fonctions qui tiennent à la gestion financière et au respect d’une longue série de dispositions réglementaires qui forment un mille-feuille parfois quelque peu indigeste. Il doit aussi conserver une multitude de données relatives à la gestion technique de ses parcelles . L’informatique peut en cette matière apporter une aide considérable et un gain de temps, à condition d’avoir acquis la maîtrise de cet outil. C’est aussi une source quasi illimitée d’informations techniques.

Et ensuite…

Pour les jardiniers amateurs, l’affiliation à l’un des nombreux cercles horticoles permettra un apprentissage pratique dans les divers domaines de l’horticulture. Ils organisent tout au long de l’année des conférences, des séances d’étude, des cours, des démonstrations qui se déroulent dans une ambiance conviviale et qui sont aussi l’occasion d’un partage d’expérience. Les différents périodiques, la radio et la télévision consacrent aussi une certaine part à l’arboriculture, souvent plus descriptive qu’explicative. À ces moyens d’information traditionnels est venu s’ajouter Internet qui a ouvert largement les portes aux informations émanant du Monde entier.

La taille est une opération cruciale au verger. Elle est ici expliquée par Paul Rolin,  technicien au Comité pour l’étude de la culture fruitière, à des étudiants gembloutois.
La taille est une opération cruciale au verger. Elle est ici expliquée par Paul Rolin, technicien au Comité pour l’étude de la culture fruitière, à des étudiants gembloutois.

Pour les futurs professionnels, l’organisation actuelle de l’enseignement technique de l’arboriculture qui existe à plusieurs niveaux permet de progresser en passant de l’enseignement secondaire inférieur à l’enseignement secondaire supérieur puis à l’enseignement supérieur. À côté de l’enseignement à plein-temps ou en alternance avec des journées dans une entreprise, il existe aussi des formations complémentaires organisées selon diverses formules par des associations professionnelles. Elles permettent aux professionnels d’améliorer leur qualification dans des domaines précis et de maintenir ou d’améliorer la rentabilité globale de leur entreprise.

Au 20ème  siècle, il est indéniable que l’évolution des connaissances et des techniques a été de plus en plus rapide, et que la diffusion des découvertes et des pratiques nouvelles se fait à l’échelle mondiale. La quantité de choses qu’il faut savoir afin d’exercer efficacement une activité arboricole n’a fait qu’augmenter ; heureusement, l’informatique est venue en aide pour le stockage et le tri et la consultation en temps utile de ces informations.

Dans la suite, nous envisagerons plusieurs domaines qui, certes, sont interdépendants et qui constituent pour les praticiens un ensemble cohérent, mais qu’il convient d’analyser séparément. Il s’agira du facteur « sol », du climat, du matériel végétal et de sa physiologie, des systèmes de conduite et enfin des bio-agresseurs et de leur contrôle.

Comme dans les autres secteurs de l’agriculture, la mécanisation a connu et connaît encore en arboriculture fruitière une évolution fulgurante et positive parce qu’elle allège et facilite le travail physique, améliore la sécurité pour les travailleurs (comparons un tracteur fruitier actuel à un modèle d’il y a cinquante ans !) et permet dans certains cas une meilleure préservation de l’environnement (pensons aux pneus à basse pression ou aux buses anti-dérive, par exemple). Dès à présent et dans l’avenir le développement de la robotique et des drones ouvre des perspectives d’application variées ou encore insoupçonnées.

Le chapitre « mécanisation » est très vaste, et il mériterait à lui seul un ou plusieurs articles. C’est pourquoi nous ne l’aborderons pas ici.

Le facteur « sol » : à connaître pour choisir au mieux ses porte-greffe

L’étude et la caractérisation des sols sont le domaine de la pédologie, une discipline scientifique complexe qui s’est fortement développée dans la seconde moitié du 20ème  siècle. Après la seconde guerre mondiale, la cartographie des sols belges a occupé pendant environ trente ans une équipe de pédologues de terrain et de laboratoire. Ces cartes permettent de caractériser les sols et, par exemple, de déterminer par avance l’aptitude d’un sol à accueillir ou non des espèces fruitières ainsi que de choisir au mieux les sujets porte-greffe à utiliser.

La classification des sujets porte-greffe existants et la création de types nouveaux sont un domaine où la station anglaise d’East-Malling a joué un rôle de toute première importance dès le début du 20ème  siècle. On y a aussi étudié la croissance des racines et leurs interactions en les observant dans des tunnels vitrés ou en reconstituant le système radiculaire d’arbres déterrés. Ces travaux sont d’une importance capitale puisque le SPG contrôle l’essentiel du fonctionnement d’un arbre : sa vigueur, sa fertilité, sa longévité, la qualité des fruits…

D’autres stations de recherches ont ensuite créé différents sujets porte-greffe, de sorte que les pépiniéristes et les arboriculteurs disposent actuellement d’un très grand nombre de sujets adaptés à une diversité de situations particulières.

Au verger, l’examen d’un profil de sol est indispensable.
Au verger, l’examen d’un profil de sol est indispensable.

Le 20ème  siècle a aussi été une période où se sont développées les connaissances concernant la chimie des sols. Sur base de l’analyse d’échantillons de terre, il est devenu possible de préciser au mieux les fumures à apporter, de corriger les carences et les excès, et d’éviter des antagonismes. Plus récemment, l’analyse des feuilles et des fruits a permis de satisfaire encore mieux les besoins des arbres et de faire une prévision de l’aptitude des fruits à la conservation.

Les méthodes d’entretien du sol ont connu de grandes variations. En vergers intensifs recourant à des sujets porte-greffe faibles, la forte concurrence entre les arbres et la couverture herbacée du sol en ce qui concerne l’eau et les éléments minéraux a obligé à désherber totalement le sol ; d’abord par des opérations mécaniques, puis en utilisant des herbicides totaux de contact ou systémiques.

Le retrait des agréations de beaucoup de ces produits a contraint les arboriculteurs à adopter d’autres techniques : soit des interventions mécaniques de plus en plus précises et sans risque pour les arbres, soit la destruction des adventices par un procédé thermique, soit le paillage du sol, soit encore en installant une couverture herbacée non concurrentielle pour les arbres ou tondue très fréquemment, etc.

La « fatigue du sol », terme général qui englobe les différentes causes d’échec lors de la replantation d’un verger sur un verger précédent, a fait l’objet de recherches après 1950. La connaissance des agents en cause a permis de prendre des mesures préventives adéquates : traitement nématicide ou désinfection totale lorsque les tests sur échantillons de terre laissaient suspecter une difficulté.

Le facteur « climat » : des évolutions aux conséquences importantes

Sans qu’il soit nécessaire d’analyser des données chiffrées, les arboriculteurs ont pu percevoir que le climat général évoluait au 20ème  siècle ; par exemple : en hiver, moins de neige et moins de jours de gel ; des printemps plus secs ; en été, davantage de jours de très forte chaleur ; des arrière-saisons plus chaudes. Avec une conséquence importante pour les fruitiers, une floraison plus précoce et une maturité des fruits avancée de quelques jours.

Les épisodes caniculaires de l’été 2020 avaient fait dire à un arboriculteur qu’il faudrait bientôt faire usage de crème solaire pour protéger les pommes. La réalité dépasse parfois la fiction puisqu’un produit à pulvériser deux ou trois fois en été est commercialisé à cet effet. Le kaolin a également un effet protecteur contre les brûlures.

Le vent, la grêle et les gelées tardives sont des éléments du microclimat qui peuvent être très dommageables dans les vergers. Le vent diminue l’incidence de maladies cryptogamiques comme la tavelure, et on a constaté que des brise-vents d’espèces diversifiées peuvent favoriser l’équilibre biologique du verger.

Les filets constituent la meilleure protection contre la grêle.
Les filets constituent la meilleure protection contre la grêle.

La grêle reste un risque majeur pour les plantations fruitières, et toutes les méthodes de protection développées au 20ème  siècle ont en commun d’être coûteuses et parfois difficiles à appliquer. Les risques de gelées tardives sont aggravés par un avancement des dates de floraison, et, pour elles aussi, les mesures de protection imaginées sont très coûteuses.

Les changements climatiques et leurs conséquences suscitent de nombreuses questions chez les arboriculteurs : introduire ou non d’autres espèces et variétés adaptées à une forte chaleur ? S’adapter aux changements du cycle physiologique annuel des fruitiers et des bio-agresseurs ? Modifications de la qualité des fruits ? Sécheresse des sols et gestion de l’approvisionnement en eau en temps utile ? Ces questions et d’autres ont été évoquées dans nos articles du Sillon Belge des 3 décembre 2020 et 7 janvier 2021.

Le matériel végétal : un choix difficile

Les variétés fruitières anciennes pouvaient être issues de semis du hasard ou des travaux d’amateurs aisés pour qui cette activité était un loisir. Au 20ème  siècle, les connaissances en génétique ont modifié l’activité créatrice de variétés et amélioré la probabilité d’obtenir des plants qui associaient les qualités des géniteurs choisis. La sélection de mutations spontanées est une autre source de variétés nouvelles. Le génie génétique est l’étape suivante qui suscite autant d’espoir chez certains que de réticences chez d’autres.

La distribution géographique d’une variété était autrefois locale ou régionale, puis elle est devenue nationale, européenne puis mondiale, suite à la mondialisation du commerce. Il reste cependant un certain nombre de variétés destinées à des marchés « de niche ».

Le climat joue parfois des tours aux arboriculteurs. Ainsi, cette pomme ‘Elstar’ (récolte 2020) présente à la fois une brûlure et des dégâts dus au gel printanier.
Le climat joue parfois des tours aux arboriculteurs. Ainsi, cette pomme ‘Elstar’ (récolte 2020) présente à la fois une brûlure et des dégâts dus au gel printanier.

La diffusion d’une création nouvelle est difficile, tant elles sont nombreuses. Pour cette raison, le choix des variétés à planter est également difficile, mais aussi parce que cette décision engage l’arboriculteur pour plus d’une ou deux décennies. À cela, s’ajoute le fait que la plupart des variétés nouvelles sont couvertes par une protection juridique complexe où l’arboriculteur n’est plus maître des techniques culturales ni de la commercialisation de sa production. Ces variétés dites « de clubs » ne sont pas accessibles aux amateurs.

Les sujets porte-greffe ont également été l’objet d’une grande activité créatrice qui a été évoquée plus haut. Plus encore que pour les variétés, la prudence s’impose dans le choix du SPG, parce que des défauts majeurs peuvent apparaître seulement après plusieurs années : une incompatibilité avec la variété, un vieillissement prématuré des arbres, une sensibilité à l’asphyxie des racines…, par exemple.

Sur les cinquante dernières années, on a vu apparaître de nombreuses « étoiles filantes » qui ont disparu aussi vite qu’elles étaient apparues. Il est évident qu’il est quasi impossible de remédier à certains défauts, sauf peut-être à une vigueur excessive en taillant les racines, ou une vigueur trop faible en greffant en approche un sujet plus vigoureux ou en provoquant un affranchissement des arbres.

Depuis le milieu du 20ème  siècle, dans les vergers intensifs de pommiers, les SPG ‘Malling 9’ sont les plus utilisés. On peut se demander si cette hégémonie n’est pas en voie de se terminer. De nombreux SPG issus de la station de Geneva (U.S.A.), ainsi que de Nouvelle-Zélande ou du Royaume-Uni sont au stade d’étude avancée. On leur demande une vigueur comparable ou légèrement supérieure à celle des ‘Malling 9’, avec une bonne fertilité, une résistance au puceron lanigère, au feu bactérien et au Phytophthora cactorum (chancre du collet). Ils doivent aussi avoir un bon comportement en replantation, et induire une moindre alternance et des ramifications à angle ouvert.

Dans la seconde moitié du 20ème  siècle ont été développées des techniques de détection et d’identification des virus qui infectent les plantes fruitières, puis d’assainissement de celles-ci. Nous avions consacré un article aux viroses et à leurs nuisances dans Le Sillon Belge du 18 octobre 2019. L’assainissement a souvent permis une amélioration légère de la vigueur et surtout de la productivité des arbres ainsi que de la qualité des fruits. Toute une réglementation portant sur la certification des plants assainis a été mise en place dès que, dans les pépinières, ils ont coexisté avec du matériel végétal non contrôlé (ce qui ne veut bien entendu pas dire nécessairement qu’il est infecté !).

À suivre

Ir. André Sansdrap

Wépion