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L’alimentation et la gestion du poulailler, deux facteurs déterminants pour éviter le picage et le cannibalisme chez les poules pondeuses bio

À l’occasion de la publication du manuel d’élevage MTool – connaissances de base, co-édité par la Fédération (française) nationale d’agriculture biologique (Fnab), le Collège des producteurs et AviForum (Suisse), un webinaire a été organisé fin janvier pour le présenter. Christiane Keppler, conseillère avicole en Allemagne et co-autrice du manuel, y a abordé la thématique du picage et du cannibalisme en élevage de poules pondeuses.

Temps de lecture : 9 min

Dans le cadre de ce webinaire, Christiane Keppler, biologiste spécialisée sur la question du picage en poules pondeuses, considère la thématique pour des volailles au bec non-épointé. La raison sous-jacente : le bien-être animal ! Mais avant de redéfinir cette notion – qui doit nous permettre de mieux appréhender le phénomène de picage et d’en connaître les causes –, elle revient sur l’épointage.

L’épointage, une pratique douloureuse à court, moyen et long terme

Pour la scientifique, quelle que soit la méthode utilisée pour épointer les becs, la pratique est douloureuse pour l’animal. « En Allemagne, seule la méthode infrarouge est encore autorisée mais elle n’est pas sans impact sur l’animal. En effet, l’épointage mène toujours à couper des terminaisons nerveuses très sensibles dans le bec, que ce soit sur sa partie supérieure ou inférieure. Les parties touchées sont vivantes et servent notamment au sens du toucher, à la détection de la température… La pratique est donc considérée comme douloureuse lors de sa pratique mais également durant toute la vie de l’individu. »

À noter qu’en Allemagne, l’épointage est interdit depuis 20 ans en élevage bio, depuis 5 ans en conventionnel.

Trois domaines pour caractériser le bien-être animal

« Pour répondre à la question de ce qu’est le bien-être animal, il n’y a pas de réponse claire tant le sujet est vaste et complexe. » Pour Madame Keppler, trois domaines sont importants : l’émotionnel qui reprend l’anxiété/le stress, la relation humain/animal, la satisfaction des besoins naturels… ; celui de la condition physique qui intègre notamment les notions de digestion, d’infection, de température corporelle, d’emplumement, de blessures/lésions, de poids/performance… ; enfin, tout ce qui correspond aux conditions de vie et au fait de pouvoir vivre selon ses besoins et exprimer son comportement naturel dans son environnement de vie (apports en eau et aliments, motricité, repos, hygiène corporelle, reproduction, comportement social…).

La poule, animal craintif de nature, et ses poussins se fondent parfaitement  dans leur habitat naturel.
La poule, animal craintif de nature, et ses poussins se fondent parfaitement dans leur habitat naturel.

« Du point de vue de la recherche, plus il y a de réponses positives à toutes ces questions, meilleur est le bien-être animal.

Ce qui importe ? Rester conscient du fait que certains caractères sont en liens avec les trois domaines présentés ! » Si l’on considère la question du picage et du cannibalisme, on pense à la douleur la souffrance qui appartient au cercle des émotions mais la condition physique joue également un rôle à partir du moment où il y a des blessures un problème au niveau des plumes ou un manque au niveau de l’alimentation.

Comprendre son environnement originel pour appréhender la problématique

Pour bien comprendre le phénomène de picage, la chercheuse revient sur les origines des poules domestiques. Le genre Gallus (espèce qui comprend la sous-espèce Gallus gallus domesticus, soit notre poule domestique) est originaire d’Asie. En fonction que nous nous trouvions en Inde au Sri Lanka, en Indonésie ou encore en Malaisie..., nous retrouvons des coqs dorés de différents types.

En picorant la journée, les volailles usent leur bec de manière optimale. Si elles n’ont rien  à becqueter, leur bec s’allonge, au risque de se fendre, voire de casser.
En picorant la journée, les volailles usent leur bec de manière optimale. Si elles n’ont rien à becqueter, leur bec s’allonge, au risque de se fendre, voire de casser.

Si l’on considère l’habitat naturel de la poule, c’est un climat tropical, avec une flore très luxuriant. Leur habitat est très varié avec des structures très différentes, des feuilles plus ou moins sombres, plus ou moins couvrantes. La poule, craintive par nature, vit dans un environnement « protecteur » de 150 à 600 m de diamètre. « C’est important de le savoir, notamment pour s’imaginer les conditions des parcours extérieurs que nous proposons à nos poules », explique la chercheuse.

Dans leur environnement, une mère et ses poussins se fondent dans leur environnement. Leur camouflage est optimal. Notons que les poules et leurs jeunes doivent être habitués à la présence de l’humain pour éviter qu’ils développent une peur trop exagérée. Cette phase d’apprentissage est importante pour prévenir les réactions de fuite trop soudaines.

Elles vivent en harem, de 2 à 5 femelles pour 1 coq dans laquelle il existe une hiérarchie sociale. Les zones de nidification se trouvent dans les sous-bois, où les nids sont collectifs. Le temps de couvaison s’étend sur trois semaines. Pendant les 10 suivantes, les poussins se tiendront principalement à terre avant de quitter véritablement la zone de nidification.

Tout ce qui luit/brille

Intéressons-nous ensuite à leur comportement alimentaire naturel. Les poules passent les deux tiers de leur temps à gratter, grimper, voler, explorer, chasser… Elles sont omnivores et se nourrissent, entre autres, de graines, de feuilles, d’herbes, de petits reptiles, d’insectes et de beaucoup de vers… « Elles passent donc énormément de temps à explorer toutes les techniques possibles pour s’alimenter ! »

« En outre, en situation naturelle, il existe aussi des comportements que les poussins apprennent de leurs mères. La poule leur montre ce qui est digeste, mangeable. Dans leurs 8 premières semaines de vie, les insectes et les vers constituent la majeure partie de leur alimentation. Or, en pratique, dans les élevages, les poussins n’ont pas l’occasion de développer leur comportement naturel comme ils le feraient dans la nature, et encore moins de l’apprendre de leur mère. Les conditions d’élevage les amènent donc à s’habituer aux zones d’abreuvement, aux mangeoires, des endroits donc évidents alors que la recherche de nourriture l’est moins en habitat naturel. »

Les follicules, gorgées de sang, luisent et ont un attrait alimentaire pour les volailles.
Les follicules, gorgées de sang, luisent et ont un attrait alimentaire pour les volailles.

« Évidemment, les volailles becquettent tout ce qu’elles peuvent, elles grattent… Mais si on y prête attention, quel que soit l’environnement, elles picorent avec beaucoup d’attention et avec davantage de plaisir les objets luisants/ brillants. Ce qui explique ce phénomène ? Dans la nature, les vers et insectes, qui représentent plus de 50 % de leur assiette, sont luisants ! »

Jusqu’à 15.000 coups de bec par jour

Dans un contexte de recherche de nourriture, le comportement alimentaire prime. « En élevage, nous voyons donc déjà une modification du comportement par rapport à l’environnement naturel car les animaux trouvent en peu de temps une alimentation très concentrée. Toutefois, si les poules et les poussins ont la possibilité de s’alimenter de façon naturelle, celle si sera privilégiée. Près de 80 à 90 % des coups de becs sont destinées à la recherche d’aliments, le reste est lié au fait de becqueter les congénères, de picorer leur bec, ou à une forme plus agressive. Les comportements agressifs concernent surtout la tête, la crête et se font surtout remarquer après maturité sexuelle.»

Entre la 8 e  et la 12 e  semaine survient une mue très importante. Le sol du poulailler  sera couvert de plumes qui seront ingérées de façon massives par les volailles.
Entre la 8 e et la 12 e semaine survient une mue très importante. Le sol du poulailler sera couvert de plumes qui seront ingérées de façon massives par les volailles.

Au total, une poule donne en moyenne 10.000 à 15.000 coups de bec par jour. C’est une estimation qui peut diminuer pour des animaux bien nourris. Mais si un élément nutritionnel vient à manquer, le nombre de coups augmente. Un constat que Christiane Keppler fait lorsqu’elle observe des animaux dans un parcours riche en fourrages grossiers, qui va s’appauvrir pour ne plus rien avoir à proposer près de deux semaines plus tard.

Le bec est aussi utilisé pour trouver la nourriture. Un bec en bon état est bien usé, limé. Si les poules ne l’utilisent pas correctement (pas assez de nourriture…), il peut devenir trop long, se fêler et casser.

Les follicules des plumes les attirent

« Considérons le picorage dans le poulailler, on y trouve des matériaux de grattage, des déjections, des murs, les installations… Dès qu’un élément est brillant/luisant, les volailles vont être instinctivement attirées vers celui-ci. Notons que les plumes au sol sont aussi picorées. En cas de forte densité de poules, la probabilité de s’adonner au picage des plumes augmente donc. »

Selon la scientifique, les poules qui changent de comportement pour piquer les plumes peuvent poser des gros dégâts. « Mieux vaut les éloigner pour autant qu’on puisse les repérer. Nous sommes face à une modification du comportement de l’animal qui est encouragé par un certain nombre de facteurs. »

Il arrive qu’une poule blessée puisse être piquée par un ensemble de poules. Là aussi, il faut veiller à les écarter du lot car les chances de survie des autres individus sont réduites, à moins qu’elles aient la possibilité de fuir. Si tel n’est pas le cas, l’animal blessé meurt au bout de deux voire trois heures. »

Le picage peut mener à du cannibalisme, soit en lien avec les blessures occasionnées,  soit en lien avec la découverte d’un cadavre sur le sol.
Le picage peut mener à du cannibalisme, soit en lien avec les blessures occasionnées, soit en lien avec la découverte d’un cadavre sur le sol.

Et Madame Keppler de préciser : « De façon naturelle, les animaux picorent les plumes. Celles-ci ont un attrait alimentaire. Le problème ? À force de tirer des plumes, certaines zones dégarnies vont mettre en lumière des follicules gorgés de sang. Et c’est donc dans cette région que se produit plus souvent le picage. Car les follicules luisants sont une proie de prédilection. Les volailles les associent à des vers ! Ayant compris qu’il y a de la nourriture à cet endroit, les animaux persévéreront dans leurs habitudes de picage. »

Situation particulière en élevage de poulettes : entre la 8e et la 12e semaine survient une mue très importante. « Au cours de cette période, le sol du poulailler est couvert de plumes. Les volailles vont les ingérer de façon massive. Une fois que le sol n’en sera plus couvert, les poules iront en chercher chez leurs congénères, mais de manière préférentielle, elles essaieront toujours de se servir au niveau du sol avant d’aller vers leurs semblables. »

Mais il arrive que ce ne sont plus les plumes qu’elles piquent, mais le cloaque. « Après la ponte d’un œuf, la poule se relève et le cloaque est de nouveau tiré à l’intérieur du corps, mais il est visible pour les autres poules lorsqu’il n’y a pas suffisamment d’obscurité autour du nid. S’il est visible par les poules, elles vont avoir tendance à se précipiter et à le piquer. Rappelons que les poules sont attirées par tout ce qui est luisant. Le danger est particulièrement grand lorsque la poule perd des plumes dans ladite région. D’où l’importance d’une certaine part d’obscurité dans le nid pour ne pas le laisser visible.

Picage et cannibalisme, des troubles du comportement alimentaire

Quand un individu arrache une plume à un autre, il crée une lésion, qui va s’aggraver au fur et à mesure qu’on lui en arrachera d’autres. « Cela peut mener à du cannibalisme par picage des plumes, par picage du cloaque, ou par becquetage d’un animal mort, soit par le biais d’une blessure par picage, soit mort antérieurement. » Il est donc très important, pour la scientifique, de sortir les cadavres le plus rapidement possible.

Certaines poules se font piquer au niveau des doigts de leurs pattes. De manière générale, les poules sur un perchoir cachent leurs pattes. Toutefois, si elles se blessent à ce niveau, elles ne vont plus se rendre à la mangeoire et à l’abreuvoir car les lésions sont très douloureuses. Pendant la période de guérison, les volailles qui ont été becquetées se retirent du poulailler. À noter que dans les cas extrêmes, il est conseillé de baisser la luminosité de sorte que les autres poules ne voient pas ces lésions, les empêchant ainsi de se ruer sur l’animal blessé.

En élevage de volailles, il est conseillé de laisser une certaine obscurité de façon à ce que  les cloaques des animaux ne puissent être visibles et donc la cible d’autres volailles.
En élevage de volailles, il est conseillé de laisser une certaine obscurité de façon à ce que les cloaques des animaux ne puissent être visibles et donc la cible d’autres volailles.

Pour Madame Keppler, le picage des plumes et le cannibalisme ne sont pas motivés par l’agressivité, ni par la hiérarchie sociale dans le poulailler, bien que ces deux critères puissent avoir un rôle mineur dans ces comportements. Ils sont plutôt considérés comme des troubles du comportement, voire une réorientation de la recherche de nourriture. La cause n’est pas unique. Différents mécanismes expliquent ces troubles comportementaux. La gestion de l’alimentation et du poulailler sont deux facteurs déterminants pour la réduction de la problématique.

Nous reviendrons dans un second volet sur les mesures pour éviter le picage et le cannibalisme et sur le

guide de bonne gestion MTool.

Propos recueillis par P-Y L.

Les photos sont extraites de

la présentation de Mme Keppler

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