Le vétérinaire rural d’aujourd’hui est différent de celui d’hier!

Le vétérinaire rural d’aujourd’hui est différent de celui d’hier!

Stéphanie pratique le métier de vétérinaire de campagne depuis plus de 15 ans. « Après mes études à l’école d’agriculture à Ciney, j’ai décidé de tenter la formation vétérinaire. J’aimais le bétail, je me suis donc naturellement dirigée vers la médecine rurale. À l’époque, même si il y avait plus de la moitié d’étudiantes, j’étais souvent la seule à suivre les conférences dans cette discipline. Aujourd’hui, les études de vétérinaire comptent approximativement 75 % de femmes mais, pour cette voie, ça n’a pas vraiment changé. Pour ma part, les gros animaux restent ce que je préfère ».

La vétérinaire provient d’une famille agricole et elle considère cela comme un atout dans son métier : « Rien n’est obligatoire mais le fait d’avoir des connaissances agricoles et des notions d’agronomie est important pour le travail de prévention qui passe par la nutrition. On s’adapte plus facilement à son élevage. J’aime appliquer un protocole propre à chaque élevage car chaque ferme à ses spécificités et n’a pas les mêmes besoins que la voisine. Ses notions m’y aident. Maintenant, on peut être très bon sans ça mais ça apporte du positif dans le travail et les relations ».

Le bon profil

Elle travaille de manière indépendante même si ça ne l’empêche pas de collaborer activement avec les vétérinaires de la région : « J’échange beaucoup avec mes confrères et je peux compter sur certains d’entre eux pour me remplacer quand cela s’avère nécessaire. Nous avons même déjà pensé à nous associer mais, pour créer une association, il faut pouvoir engager de nouveaux vétérinaires et c’est là que le bât blesse souvent. Il est de plus en plus compliqué de trouver des jeunes vétérinaires qui souhaitent s’impliquer et correspondent au profil de vétérinaire de campagne. Il faut être stable, dynamique, avoir confiance en soi, pouvoir gérer le stress, savoir prendre des décisions et les assumer. Et puis bien sûr, il y a aussi l’humain, il faut que ça matche avec tous les vétérinaires de l’association. Si par bonheur, on trouve cette perle rare, une fois qu’elle est formée et autonome, elle est très vite sollicitée et prend son envol seul. Comme dans les autres secteurs, les nouvelles générations sont beaucoup plus volatiles, il est rare de faire toute sa carrière au même endroit ».

Former les jeunes

Stéphanie attache néanmoins une importance toute particulière à la formation de la jeune génération de vétérinaires ruraux : « Le métier n’attire plus du fait de sa pénibilité mais aussi des sacrifices personnels et de la qualité de vie moindre qu’il impose. Je crois donc que c’est vraiment notre rôle de leur ouvrir la voie et de les aider à prendre leurs marques. J’accueille volontiers des stagiaires et j’ai déjà eu l’occasion d’accompagner de jeunes vétérinaires dans leur formation. Mais, cela demande énormément d’énergie parce qu’on doit être attentif à plusieurs choses en même temps alors qu’on sort parfois d’une nuit d’urgences ».

Pour elle, cette entraide doit être valable dans tout le métier : « Pour que ça fonctionne, il faut que tout le monde joue le jeu. Qu’on supporte les jeunes et qu’on apprenne à travailler tous ensemble même si on est indépendant. Le plus difficile à gérer dans notre métier, ce sont les urgences et surtout le week-end. Quand on se retrouve à quelques-uns durant cette période, c’est parfois un casse-tête de satisfaire tout le monde. On a tout intérêt à soutenir les jeunes, échanger et encourager les clients à faire appel à plusieurs vétérinaires pour qu’un seul n’assume pas l’entièreté du boulot ou se retrouve à faire uniquement le bouche-trou lors des indisponibilités des autres ».

Remise en question et adaptation constantes

Les fermes visitées par Stéphanie ont des profils multiples : laitières spécialisées, viandeuses, mixtes, exploitations ovines… « J’ai une clientèle assez jeune. Nombre de mes clients ont eu la chance d’avoir eu accès à une formation supplémentaire et sont très au fait des nouveautés. C’est vraiment quelque chose de chouette. Ça donne lieu à des discussions instructives et ça me tire vers le haut. C’est un point important pour moi. Aujourd’hui le vétérinaire est beaucoup plus dans la remise en question. On travaille davantage en préventif, en équipe avec l’éleveur et on essaie d’identifier les problèmes en amont. L’alimentation, la gestion des stocks et de leur qualité, les hébergements et l’hygiène sont des points sur lesquels l’éleveur peut facilement agir. On fait des suivis préventifs pour aider à améliorer la nutrition, la qualité du lait, réduire la mortalité. C’est quand même plus valorisant de voir un élevage évoluer positivement grâce à notre bonne collaboration que d’arriver en dernier recours ».

Si elle s’impose régulièrement une remise en question, elle n’en attend pas moins des éleveurs : « Je crois que les vétérinaires ont aussi besoin d’un peu de reconnaissance. Quand un élevage est dans une mauvaise passe ou que certaines choses dérapent, le vt est souvent en première ligne et subit la détresse et la frustration de l’éleveur mais c’est parfois bien aussi de s’attarder sur le positif, de dire quand ça fonctionne bien et qu’on progresse. Je comprends aussi qu’à l’heure des réseaux sociaux et de l’ultra communication, les agriculteurs n’ont plus le temps d’attendre toutes la journée après le VT. Je suis donc toujours attentive à annoncer ma venue ou prévenir d’un retard éventuel mais, quand on n’est pas dans l’urgence, il faut quand même aussi pouvoir faire preuve d’un peu de patience. Les clients sont en droit d’exiger un certain niveau de compétence et disponibilité mais alors ils doivent aussi faire preuve de discipline et de rigueur dans la gestion de leur troupeau et de la surveillance. C’est normal de contacter le vétérinaire pour des urgences en soirée ou la nuit mais pour un veau qui est malade depuis le matin, il est quand même préférable d’agir avant et de structurer son action ».

La sécurité et la modernisation

Un point qui s’est par contre bien amélioré, ce sont les conditions de travail : « Les moyens de contention, la cage pour la césarienne, le palan, ce sont des outils qui sont souvent mis en place et qui allègent le travail et nous font gagner du temps. C’est important de se sentir en sécurité ».

Stéphanie croit aussi en les nouvelles technologies : « Aujourd’hui, il y a des outils numériques de détection des vêlages assez pratiques qui permettent d’anticiper l’action du vétérinaire. Je ne dis pas que tout le monde a besoin de cela mais je crois qu’il est bien de s’intéresser aux moyens qui peuvent nous faciliter la vie à tous ».

Tous dans le même bateau

Et la facilité les éleveurs comme les vétérinaires y aspirent car entre les contrôles et les tâches administratives, ils se sentent parfois acculés : « Même si toutes les fermes sont différentes, elles se rejoignent sur les mêmes problèmes. La mise aux normes et le suivi à outrance sont de gros soucis. Les règles changent sans cesse, il faut s’adapter de plus en plus vite, se tenir au courant de tout… Vétérinaires comme éleveurs ont l’impression de devoir rendre des comptes pour tout ».

Elle pointe aussi la solitude de certains fermiers : « Beaucoup de jeunes sont dans une situation de détresse psychologique forte qui s’est encore aggravée durant le covid. Ils sont seuls ou presque du matin au soir pour tout assumer et ne voient plus que les prestataires qui passent chez eux. L’hiver, avec la morosité ambiante, on a aussi tendance à se laisser aller à la négativité dans les fermes et il faut savoir l’encaisser ».

« Dans le milieu rural, les clients sont exigeants mais ils sont authentiques et en général plutôt justes. »

Médecine rurale vs animaux de compagnie

La médecine vétérinaire à fortement évoluée ces dernières années. Il y a un fossé qui se creuse entre le rural et les petits animaux, pour le confort personnel et l’aspect financier mais aussi pour la manière de travailler : « L’investissement de base est moins important en médecine rurale mais il est moins évident d’instaurer des gardes, les urgences engendrent du stress et, même si on s’y habitue, ce n’est pas forcément bon, enfin, on ne peut pas répercuter les coûts comme en animaux de compagnie puisqu’en général, on est dans le même bateau que les agriculteurs. A contrario, les cliniques pour petits animaux demandent de gros investissements de départ en matériel et personnel car les clients viennent chercher le meilleur pour leurs animaux et sont relativement exigeants sur ce point. Du coup, tous ces investissements sont plus faciles à récupérer, ou du moins le prix demandé en retour est mieux accepté. Un autre élément qui fait la différence est le fonctionnement en équipe. Il n’y a plus de responsabilité personnelle, c’est « la team » qui assume. On fonctionne avec des protocoles et on est toujours supervisé, c’est souvent plus sécurisant ».

Des éléments qui séduisent de plus en plus la nouvelle génération qui se dirige davantage vers le soin des animaux de compagnie mais tout n’est pas rose pour autant : « La pression psychologique subie par ces vétérinaires est énorme car les gens qu’ils rencontrent considèrent leurs animaux comme des membres de leur famille si pas plus. On n’accepte plus la mort, on n’explique plus aux enfants que leurs animaux ne vivront pas éternellement. Les gens ne sont plus éduqués à cela, vivent en dehors des réalités et le bien-être animal a pris une importance considérable. Les vétérinaires doivent constamment s’expliquer, maîtriser leur langage, être conciliants, avenants… Dans le milieu rural, les clients sont exigeants mais ils sont authentiques et en général plutôt justes. On peut être soi-même, c’est plus facile à vivre et j’apprécie beaucoup cela ».

« La médecine rurale est à un tournant. »

Vers de nouvelles structures

Pour la vétérinaire, la médecine rurale est à un tournant : « Je crois vraiment qu’à l’avenir elle tendra vers des associations et des cliniques mixtes avec des structures financées par l’extérieure et des protocoles de traitements et d’action bien définis. Dans certaines régions, il y a déjà des associations bien instaurées avec une organisation qui permet d’assurer une bonne disponibilité et en même temps un confort de vie acceptable. La tarification est différente à partir d’une certaine heure et la nuit, ce qui renvoie l’éleveur à sa responsabilité de surveillance la journée. ».

Une image qui colle à la peau

Stéphanie déplore aussi l’image qui colle à la peau du vétérinaire de campagne : celle de l’érudit qui a les poches bien remplies et se présente en sauveur. « C’est fini les années glorieuses où les vétérinaires ne savaient plus quoi faire de leur argent. Aujourd’hui, pour les vétérinaires de campagne comme les agriculteurs, les prix pratiqués n’ont pas suivi l’évolution de la vie. Comme eux, ils doivent sans cesse s’adapter aux nouvelles normes et législations. Ils sont tributaires des revenus des éleveurs et de leurs capacités à payer. Ils se retrouvent même souvent à culpabiliser au moment de présenter leurs factures car ils sont bien conscients, voire souvent au courant, des difficultés financières et/ou familiales rencontrées par leurs clients. Ce stéréotype dépassé fait encore beaucoup de tort à notre profession et contribue à notre disparition au propre comme au figuré. Nous sommes la profession libérale où il y a le plus de suicides en Belgique du fait, notamment, de cette mauvaise image mais aussi du stress constant pas toujours conscient auquel nous sommes soumis et de l’accès facilité aux substances. Tout cela a aussi des conséquences sur la santé, le relationnel et la vie familiale des vétérinaires. D’ailleurs, plus d’un quart des diplômés quittent totalement la médecine vétérinaire dans les 5 ans après leurs études. C’est une triste réalité ».

Soutenir l’agriculture tout en se préservant

Après 15 ans de pratique, Stéphanie fait le point. Elle ne regrette rien mais elle a appris à mettre des limites. Elle est à l’écoute de ses clients tant professionnellement que personnellement mais elle a compris qu’elle avait aussi le droit à une vie privée et de prendre du temps avec sa famille. « J’aime mon métier, je le fais par passion mais aussi pour les qualités humaines qu’on y trouve. Franchement, au beau temps, se promener dans les campagnes, c’est assez gai et ça procure un agréable sentiment de liberté. Au fil des années des liens forts se sont créés. Je suis parfois devenue une confidente et je fais très attention à respecter le secret médical et la vie privée de mes clients mais du coup, j’ai compris que moi aussi j’avais le droit à la mienne et que je ne devais pas toujours culpabiliser par rapport à ça. J’ai envie de soutenir l’agriculture et les nouvelles générations qui ne veulent pas tout y sacrifier et j’espère pouvoir le faire en conservant un certain équilibre entre mes besoins professionnels et personnels ».

D. Jaunard

Le direct

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