Sont-ils tous heureux et enthousiastes, tous autant qu’ils sont ? Pas vraiment… Ceux qui ont cessé leurs activités dans un passé récent, avant cette hausse abrupte autant qu’inattendue, trouvent quelque peu saumâtre de n’avoir pu bénéficier de cette extraordinaire embellie quand ils ont vendu leur cheptel. Pas de chance ! À l’inverse, les jeunes engagés dans un processus de reprise se retrouvent soudainement devant une nouvelle montagne à franchir, tant le prix des bovins a grimpé en l’espace de quelques mois. Stop, ou encore ? « On n’achète pas des truies quand les petits cochons se vendent cher », dit un dicton paysan de chez nous !
Ainsi, j’ai rencontré par hasard un de ces jeunes dépités à la Foire de Libramont, accompagné de sa petite amie et de leur marmot d’un an. La reprise de la ferme de ses parents ne se passe pas bien du tout, nous a-t-il avoué. À demi-mot, j’ai compris que l’estimation du cheptel venait de passer de 500.000 à 800.000 €, et que l’emprunt total allait crever allègrement le plafond de 2 millions € que lui et sa compagne s’étaient fixés. Sapristi ! Deux millions €, cela représente 80 millions de francs belges, soit 80 fois ce nous avons emprunté voici quarante-trois ans quand nous avons débuté. Un euro de 1982 vaudrait 3,42 € en 2025, en tenant compte de l’indice des prix à la consommation en Belgique. À la grosse louche, il était possible, voici 40 ans, de reprendre une ferme viable avec un emprunt vingt fois plus petit !
Décidément… En ces temps compliqués, les jeunes en instance de reprise se heurtent à un véritable mur, de plus en plus haut au fil des hausses des prix du bétail, des terres surtout, du matériel et de tous les intrants. Et on s’étonnera de les voir boire jusqu’à plus soif à la Foire de Libramont… A-t-on bien compris où est leur peine, leur mal-être existentiel ? Sont-ils soutenus ? Les décideurs politiques tempèrent, noient le poisson, assurent qu’ils sont bien conscients du problème de la succession en agriculture. Les plus beaux ministres de Belgique ne peuvent donner que ce qu’ils ont, c’est-à-dire des promesses, des engagements sans lendemain, des paroles, paroles et encore des paroles. On ne peut guère compter sur eux, ni sur personne, car le monde de 2025 est aussi impitoyable que celui de 1982. Personne ne nous a faits de cadeau à l’époque, et personne n’en fait aujourd’hui aux candidats-fermiers.
Leur belle médaille d’agriculteur, nos jeunes y tiennent plus que tout, mais son revers devient par trop visible, trop « effrayant », pour reprendre le terme utilisé par la jeune dame. La hausse des prix du bétail sur pied enchante les éleveurs en activité, mais relève un peu plus haut la barre à franchir par les courageux repreneurs, lesquels se raréfient un peu plus, déçus et désenchantés par la marche de leur monde, perdus et déroutés, à la recherche d’un second souffle qui puisse les motiver.
