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Corridagricole

« Toute la journée, ça a été la corrida ! ». La manifestation agricole du 1er février dernier fut vécue de différentes manières par les innombrables protagonistes présents ce jour-là à Bruxelles. Une jeune infirmière m’a livré son ressenti particulier, voix de la terre elle aussi, puisqu’elle est issue d’une famille d’agriculteurs, avec un frère syndicaliste bien présent en front de bandière. Selon elle, paysans et soignants s’épuisent dans un même combat : les uns et les autres sont indispensables, mais souffrent d’un manque flagrant de respect et de reconnaissance. On se rend compte qu’ils existent lors des crises, ou quand ils descendent bruyamment dans la rue ; le reste du temps, on exploite leurs peines sans état d’âme.

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Ceci dit, ajoute cette dame, les agriculteurs disposent d’arguments de poids, au contraire des infirmières et médecins. Son frère manifeste sur un tracteur de 200 CV, tandis qu’elle-même ne possède qu’une petite voiture, un « suppositoire d’autobus » rigole-t-elle ! Le John Deere du frangin et tous ses semblables, gyrophares et klaxons en action, offrent un spectacle son et lumière formidable, impressionnant, hallucinant ! Les cohortes de tracteurs inspirent une sainte terreur aux autres usagers de la route, aux forces de l’ordre, et sans doute un petit peu aussi à nos ministres et autres élus politiques.

Les soignants quant à eux font quasi pitié, dit-elle, quand ils manifestent en blouses blanches avec leurs pancartes ridicules. Ils n’ont pas de bottes de paille ni des pneus à brûler. Il est bien loin le temps du Covid, où on les applaudissait à tout rompre ! Pourtant, leur combat est tout aussi respectable et touche également un pan hypersensible de notre société, un secteur absolument incontournable, au même titre que l’alimentation.

La jeune infirmière n’a qu’une toute toute petite voix ; elle mérite pourtant d’être écoutée au même titre que les autres. Elle est revenue sur ce terme : « corrida ». Traduit de l’espagnol, il signifie « course ». Elle a couru toute la journée du 1er février à Bruxelles. Il lui fallait se rendre dans une clinique réputée où elle effectue chaque jeudi des stages de perfectionnement en oncologie, en chimiothérapie pour être précis. Elle est partie de chez elle en province de Luxembourg vers 4 heures du matin pour prendre le train à Libramont, afin d’être à l’heure au complexe hospitalier. Elle n’a pas pris sa voiture, selon le conseil de son frère, ce qui lui a valu d’interminables trajets sur les transports en commun : 4 h 30’ le matin, et 6 h le soir, au lieu des 2 X 2 h 30’ des autres semaines avec sa « cacahuète » (sic). Elle est rentrée chez elle à 22 heures 30, « complètement crevée, au bout de ma vie » ! Disons que sa sympathie pour le combat de son frère et ses copains s’était quelque peu étiolée…

Sa corrida personnelle, elle l’a vécue entre quatre murs, au milieu des souffrants, avec ses collègues soignants. Les télévisions dans les chambres relataient l’événement avec force commentaires ; les images suscitaient pas mal de réactions, positives pour la plupart, si ce n’est quelques perfides « Il leur suffit de vendre un hectare ou deux, et hop, 100.000 euros dans la poche », « Ils roulent sur des engins à 200.000 balles, et ça se plaint ! ». Ambiance…

Notre jeune amie infirmière, en professionnelle, n’a pas répondu quoi que ce soit, mais elle savait pertinemment qu’une bonne partie des tracteurs qui défilaient n’appartiennent pas vraiment à leur conducteur ; ils sont soit grevés par un lourd emprunt, soit en leasing. Beaucoup de terres ne sont par la propriété des fermiers : elles sont exploitées en location, ou en contrat annuel d’occupation auprès d’une société de gestion. Ces terres hors de prix sont inaccessibles aux jeunes, comme le frère de cette dame, lequel cumule un total d’emprunts pour un million et demi d’euros à 35 ans ! Autant dire que sa ferme appartient aux banques…

Elle connaît bien la malédiction qui accable les paysans, tandis qu’elle vit dans sa chair la tragédie des soignants. Les uns et les autres sont pris dans une « corrida de toros », coincés dans l’arène du capitalisme libéral, modèle dominant de notre société, par lequel tout se règle avec de l’argent, pour de l’argent, pour générer toujours plus d’argent. Comme les taureaux-martyrs, les agriculteurs et les soignants sont accablés de banderilles plantées dans leurs dos ; ils se révoltent et foncent, mais les toreros politiques et commerciaux agitent avec adresse des muletas sous leurs yeux et les manifestants s’épuisent à poursuivre des leurres.

En l’occurrence, la muleta agitée sous le nez des agriculteurs n’a pas la couleur rouge, mais verte ! Dès qu’on parle d’écologie, les taureaux-FWA et FJA grattent la terre sans plus réfléchir et se précipitent à l’assaut, cornes pointées en avant. Pourtant, le problème des revenus financiers n’est-il pas beaucoup plus important que les errements de la mise en œuvre du Green Deal européen ? Nos ministres de l’agriculture sont très forts : ils sont parvenus à dévoyer les agriculteurs de leur objectif principal. L’obligation de consacrer 4 % de sa SAU à des zones non productives est supprimée pour un an ; la limitation des pesticides est abandonnée. Et alors ? Les fermiers demandent plus de revenus, et on leur donne moins de normes. On nous prend vraiment pour des branquignols…

C’est un peu comme si j’allais consulter un médecin pour une douleur intense à la poitrine, et qu’il me soignerait un cor au pied sans prendre ma tension artérielle ! Comme si notre jeune infirmière proposait une séance de manucure à ses patients cancéreux en chimio, au lieu de placer et surveiller leurs perfusions ! La grande distribution promet 50 centimes de plus au kilo de viande bovine, autant dire rien, car tout le long de la chaîne, si les intermédiaires se servent chacun au passage -transporteurs, chevilleurs, grossistes, abattoirs, marchands de bestiaux, représentants commerciaux, ateliers de découpe et de transformation, etc –, que restera-t-il au fermier-engraisseur ? 5 ou 10 centimes ? Et au naisseur vendeur de bêtes maigres ? 1 ou 2 centimes d’euro ? 10 euros par animal sur pied ? On ne résout pas un problème en utilisant une logique identique à celle qui a amené le problème, disait Albert Einstein. Selon lui, un problème n’est insoluble que si son énoncé a été mal formulé. Ici aussi, nous sommes trompés par cette muleta à 2 centimes agitée sous nos yeux par le commerce.

Dans la corrida, le taureau n’a aucune chance, malgré sa masse formidable, sa fureur aveugle et son courage désespéré. Le matador finira par lui planter son « verdugo » (épée du bourreau) dans l’échine, pour l’achever. Il lui coupera une oreille et jettera le trophée dans la foule. La corridagricole et la corrida des soignants échapperont-elles à ce funeste destin ? Fille et sœur de paysans, notre trop gentille infirmière n’y croit guère, épuisée et désenchantée comme son frère par son métier, dégoûtée par toutes les promesses jamais tenues… Elle attend l’estocade.

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