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Les bonnes poires

Mon vétérinaire élève quelques moutons. L’autre jour, il avait des sacs d’aliments dans sa petite remorque, dont un sac d’épeautre. Il m’a montré la facture : 43 centimes/kg pour les aliments composés, 32 centimes/kg pour la céréale brute. J’ai sursauté, car mon voisin agriculteur m’a affirmé naguère avoir vendu sa récolte d’épeautre à ce négociant à 12,5 centimes/kg. Celui-ci s’est contenté d’ensacher le grain pour prendre une marge bénéficiaire de 156 % !

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Avouez qu’il y a de quoi se poser des questions ! Mais apparemment, le prix n’est pas surfait, car le vendeur doit rémunérer ses ouvriers, amortir ses frais de bâtiments et de matériel, payer ses impôts, diverses taxes, ce qui lui laisse un bénéfice net de seulement 7 centimes/kg, affirme-t-il.« L’argent circule dans des paniers percés, et il ne reste qu’une petite partie comme revenu net », m’a expliqué mon vétérinaire. Dans son cas, lorsqu’il réalise une césarienne à une vache (100 euros), il lui reste environ 15 €, quand il a déduit ses frais, l’impôt des sociétés, les lois sociales, etc, etc. Notez qu’en France, elles sont facturées au double d’ici…

Avec son champ d’épeautre, rendement 7 tonnes/ha, mon voisin a perdu de l’argent, a-t-il grimacé. La paille compense un peu la perte, et les primes de la PAC épongent le reste. Nous avons fait le calcul ensemble : avec ses 9 hectares d’épeautre, avant de payer ses contributions, il lui reste un revenu net de 900 €, primes comprises, pour rémunérer environ 30 heures de travail. Nous avons compté les coûts des semences, produits phyto, frais d’entreprise agricole, de l’engrais, la location du terrain, l’usure et l’amortissement de son matériel et de son tracteur, ainsi que le mazout et les frais d’entretien. S’il avait laissé son champ en l’état sans y toucher, peinard, il lui resterait 2250 € de primes, sans une minute de travail, sans une goutte de sueur, sans le moindre souci de quoi que ce soit…

On peut continuer ce genre de réflexion, en considérant par exemple les prix de vente de lait et des animaux sur pied. Pour les bovins viandeux, cette année, les tarifs ont baissé de 10 % par rapport à l’an dernier, de 20 % si on se réfère à 2015, de 25 % par rapport à 2014. Une vache qui se vendait 2.000 € se négocie péniblement à 1500-1600 €. On est en dessous des prix de 1987 ! Les marchands se plaignent, les engraisseurs aussi ; tout le monde invoque la baisse de consommation de la viande, et déplore la hausse continue du coût des intrants. « Oui, mais vous, les fermiers, vous avez des primes ; c’est normal qu’on répercute chez vous notre manque à gagner, que vous vendiez moins cher. Il vous faudrait le beurre et l’argent du beurre. Jamais contents ! ». Donc, au final, les aides que nous percevons profitent à toute la filière, très peu à nous ; elles nous maintiennent en vie, pour que nous puissions fournir des produits à bas prix, lesquels engendrent par la suite de gros bénéfices, taxés par les pouvoirs publics, qui ensuite nous versent des primes. Vous avez tout compris : l’argent tourne en rond dans un mouvement perpétuel et circulaire.

Et si, un beau jour, à force de nous pressurer les prix payés à la ferme, nous décidions de court-circuiter le système ? Car, comme pour l’épeautre de mon voisin semé inutilement, il est maintenant bien plus intéressant d’avoir le moins possible de bovins, puisqu’eux aussi nous font perdre de l’argent. Un minimum de bêtes et un maximum de primes ! Payement de base à l’hectare, verdissement, primes aux 30 premiers hectares, MAEC, primes à l’agriculture biologique, Natura 2000… Si lors de la révision de la PAC 2020, les primes « vaches allaitantes » sont découplées, élever du bétail deviendra un « luxe » impayable, dans l’état actuel des prix. Toute la filière locale de la viande sera fauchée par la base, si celle-ci abandonne en masse la production ! «  Pas de souci, diront certains, on fera venir de la viande d’Amérique du Sud ». Miam-miam, de la bonne viande industrielle, parfois avariée, ou produite on ne sait trop comment !

Les gens qui veillent à notre destinée feraient bien de songer aux choses sérieuses, tant qu’il reste encore quelques « bonnes poires » dans les fermes d’élevage. Quand elles auront été cueillies, il ne restera plus que le bruit du vent dans les branches des arbres morts…

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