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Agriculture sociale : les députés wallons s’emparent du dossier

Aucun député, tous groupes confondus, n’a contesté l’utilité de l’agriculture sociale. Mais derrière cette unanimité apparente, les prises de parole ont aussi révélé des lignes de tension plus subtiles, liées aux priorités politiques, aux compétences institutionnelles et, surtout, aux moyens financiers. Plusieurs députés ont d’ailleurs souligné la portée symbolique de l’audition elle-même, estimant qu’elle contribuait à reconnaître officiellement des pratiques longtemps restées dans l’angle mort des politiques publiques, malgré leur ancienneté et leur ancrage territorial.

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Du côté du Parti socialiste, Eddy Fontaine a insisté sur la nécessité de ne pas laisser retomber des dispositifs qui ont fait leurs preuves. Son intervention s’inscrivait dans une lecture résolument sociale du dossier : l’agriculture sociale, expliquait-il en substance, répond à des situations que les dispositifs classiques peinent aujourd’hui à absorber. Il rappelait que les CPAS, les services de santé mentale et les médecins généralistes sont largement sollicités, et que tout outil susceptible de prévenir des situations plus lourdes doit être envisagé comme un investissement collectif, plutôt que comme une dépense marginale.

Un large accord sur l’utilité du dispositif

Patrick Spies, également socialiste, a élargi la focale aux territoires ruraux et à la communauté germanophone, soulignant que l’isolement social y est parfois accentué par l’éloignement des services. À ses yeux, l’agriculture sociale offre une réponse territorialisée, enracinée, qui fait sens dans des zones où l’offre institutionnelle est plus diffuse. Il insistait toutefois sur la nécessité d’adapter les dispositifs aux réalités locales, sans plaquer un modèle unique sur des contextes très différents. Sabine Roberty développait longuement la question du burn-out et de la détresse psychique, qu’elle identifiait comme l’un des angles morts persistants des politiques publiques.

Elle rappelait que les chiffres de l’incapacité de travail de longue durée continuent de progresser et que la santé mentale est devenue un enjeu central de société. L’agriculture sociale pourrait, selon elle, jouer un rôle de prévention, à condition que les passerelles avec le secteur médical, les CPAS et les services de première ligne soient renforcées.

 Valérie Dejardin attirait pour sa part l’attention sur un public souvent moins visible : les agriculteurs eux-mêmes. Elle rappelait que le monde agricole est particulièrement exposé à la détresse psychologique et à l’épuisement. À ses yeux, l’agriculture sociale ne constitue pas seulement un outil d’accueil pour des publics fragilisés extérieurs au secteur, mais agit aussi comme un facteur de sens et de lien social pour les agriculteurs qui s’y engagent. Chez Écolo, Véronica Cremasco adoptait une lecture plus systémique. Elle insistait sur le lien étroit entre nature, agriculture et santé mentale, rappelant que l’agriculture sociale repose sur l’existence de fermes vivantes et de territoires préservés. Elle soulignait également que la disparition progressive des exploitations agricoles constitue une perte qui dépasse la seule dimension économique, en affectant les équilibres sociaux et territoriaux.

Du côté des Engagés, les interventions se voulaient prudentes mais favorables. François Huberty insistait sur l’importance de disposer d’outils d’évaluation solides, tout en mettant en garde contre une approche strictement comptable. Loïc Jacob s’interrogeait sur la place de l’agriculture sociale dans la formation agricole et au sein des organisations professionnelles, estimant que le dispositif reste encore insuffisamment connu. Marie Jacqmin, quant à elle, pointait les déséquilibres territoriaux persistants entre provinces. À la gauche de la gauche, Alice Bernard, pour le PTB, adoptait un ton plus critique. Elle dénonçait la précarité des financements et le recours répété à des projets temporaires pour répondre à des besoins structurels, plaidant pour un engagement public plus lisible et durable.

Du côté du MR, Nicolas Janssen abordait le dossier sous l’angle de la gouvernance et de la lisibilité administrative. Il interrogeait l’inscription de l’agriculture sociale dans les cadres futurs de la Pac et insistait sur la nécessité d’offrir davantage de sécurité juridique aux agriculteurs qui s’engagent, tout en reconnaissant l’intérêt du dispositif.

Entre soutien de principe et prudence institutionnelle

Au-delà de la définition du dispositif, le ministre de la Santé et de l’Action sociale, Yves Coppieters, a inscrit l’agriculture sociale dans une vision politique plus large, qu’il rattache explicitement à l’approche « One Health » portée par le gouvernement wallon. Penser conjointement la santé humaine, la santé des écosystèmes et les conditions sociales de vie permet, selon lui, de mieux répondre aux fragilités contemporaines, en particulier en matière de santé mentale.

Pour passer du constat à l’action, le ministre a toutefois insisté sur la nécessité d’un travail préparatoire rigoureux. En concertation avec la ministre de l’Agriculture Anne-Catherine Dalcq, il a demandé une mobilisation coordonnée des administrations concernées afin d’actualiser des données aujourd’hui fragmentaires et d’objectiver les pratiques existantes. Plusieurs axes de travail ont été confiés à l’administration : cartographier les dispositifs existants, analyser leurs publics et leurs modalités, comparer les expériences menées ailleurs, notamment en Flandre, et examiner les sources de financement mobilisables.

Sans avancer de calendrier précis ni d’engagement budgétaire, M. Coppieters a indiqué que les conclusions de cette phase d’analyse seraient rassemblées dans un rapport destiné à éclairer les décisions futures du gouvernement wallon, posant ainsi les bases d’une éventuelle structuration régionale de l’agriculture sociale.

En filigrane, le message est clair : le gouvernement reconnaît désormais la pertinence de l’agriculture sociale, mais entend sortir de la logique d’expérimentation permanente pour l’inscrire dans une stratégie globale, concertée et documentée.

Marie-France Vienne

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