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Le robot pour moins de pénibilité du travail? Une équation pas si évidente!

Le robot, au-delà de l’outil technologique, bouscule la vie à la ferme. Bien plus que les impacts financiers et la gestion des animaux, il redistribue les cartes du quotidien de l’éleveur. Dès lors, opter pour cette manière d’envisager la traite a-t-elle réellement un impact sur la qualité de vie et le temps de travail de ceux qui ont fait ce choix ? C’est notamment à cette question qu’a répondu le projet CowForme.

Temps de lecture : 7 min

Dans les élevages laitiers, investir dans un robot est souvent synonyme de grands bouleversements. Ceux qui ont pris cette décision peuvent en témoigner. Certains en sont ravis, d’autres, eux, ont préféré faire marche arrière et repasser en salle de traite. Une transition avec ses conséquences, donc, et ce à plusieurs niveaux. C’est sur ces différents enjeux que s’est focalisée la 38e Journée d’étude organisée à Remouchamps, en collaboration avec le comice agricole et l’Aredb d’Ourthe-Amblève, le Spw-Arne et Elevéo.

Afin de lancer cette journée, un premier point a été réalisé sur les impacts de la robotisation pour les éleveurs. L’opportunité pour Lise Boulet, chargée de projet au Centre wallon de recherches agronomiques, de présenter CowForme. Ce projet « Interreg » s’est déroulé de 2020 à 2022. Trois régions y ont pris part : la Wallonie, la Flandre et la France. Son objectif ? Améliorer la qualité de vie au travail des éleveurs de bovins et créer de l’emploi.

Afin d’être au plus près du terrain, chercheurs et éleveurs ont collaboré main dans la main à travers les « Focus farm ». Soit, des groupes d’échanges d’agriculteurs permettant le partage de connaissances et l’amélioration de certaines pratiques. Sept ont été créés sur la zone pour un total de 48 exploitations. Des fermes avec quatre profils distincts : exploitations avec ou sans salariat, de type individuel ou associatif. « En France, les fermes possédaient généralement davantage de main-d’œuvre et de surface que sur notre territoire. Le niveau de production laitière était, lui, globalement similaire entre les trois régions, environ 9.500 l par vache », souligne la chercheuse.

Au sein de celles-ci, des diagnostics d’exploitation ont été réalisés afin de tirer un bilan, mais aussi de proposer des leviers d’action. Leviers ensuite discutés avec l’ensemble des acteurs du groupe, en vue de mettre en place des actions pratico-pratiques. Par ailleurs, les exploitations participantes ont pu estimer leur travail d’astreinte. Bref, l’ensemble des travaux effectués quotidiennement, difficiles à concentrer et ne pouvant pas être reportés. C’est notamment le cas de la traite, des soins aux animaux…

Lise Boulet a présenté le projet CowForme.
Lise Boulet a présenté le projet CowForme. - D.T.

De 45 à 32 h de travail d’astreinte annuel par vache

Alors, dans ce groupe composé de différents types de fermes, combien de temps est consacré à une laitière par an ? Cela peut aller du simple au double… voire au triple. En effet, les résultats varient de 27 à 61 h par vache ! « Nous avons analysé le lien entre le travail d’astreinte par vache laitière et le nombre de bêtes par unité de main-d’œuvre. Une économie d’échelle peut être réalisée. Ce n’est possible que jusqu’à un certain niveau, puis cela remonte », souligne Lise Boulet.

Si la moyenne est de 45 h de travail par an et par bovin, la différence d’un troupeau à un autre peut s’expliquer de différentes manières. Selon la chercheuse, il peut s’agir du robot. Néanmoins, ce n’est pas la seule solution… Il existe d’autres manières de gagner en efficacité.

Après les chiffres, place à la satisfaction des répondants, afin de cerner au mieux leur ressenti. Dans ce cadre, ils ont dû indiquer, d’après plusieurs points, s’ils en étaient satisfaits ou non. Au final, il en ressort que, dans ce panel d’agriculteurs, certains problèmes pèsent davantage que d’autres. Citons la charge mentale, le stress, la pénibilité physique, la gestion des imprévus, les périodes de pointe, l’astreinte, l’équilibre entre la vie privée et professionnelle, ou encore les week-ends et congés. À l’inverse, concernant le partage des responsabilités, ces derniers se montrent assez satisfaits. « Néanmoins, il y avait des Français dans le groupe et ils possèdent une autre gestion des infrastructures, avec plus d’unités et des responsabilités souvent partagées ».

Place aux exploitations robotisées, à présent. Dans ce panel, elles étaient au nombre de huit : une en France, deux en Wallonie et cinq en Flandre. Au niveau des chiffres, le temps de travail d’astreinte annuel passe à 32 h par vache laitière. « Dans les références, il est généralement dit qu’il faut retirer 10 h de travail d’astreinte avec la traite robotisée ». En heures de traite (la gestion du robot), cela représente 5,7 h par vache laitière, contre 18,4 h en moyenne dans les autres exploitations « Focus farm ».

Qualitativement, bien que l’échantillon soit moins représentatif, la charge mentale et le stress restent des points sensibles. Même constat pour la gestion des imprévus et les périodes de pointe. En revanche, ces éleveurs équipés d’un robot se montrent plus satisfaits de l’équilibre entre leur vie privée et professionnelle. Il en est de même pour les congés et les week-ends.

Une source de techno-stress

Afin de prendre un peu de hauteur sur ces différentes données, l’on peut se référer à la thèse de Théo Martin, chercheur en sciences sociales à l’Inrae. Son titre ? « En quoi la robotisation de la traite contribue-t-elle à une reconfiguration de la division du travail dans la production laitière ? ». Grâce à son travail, il a pu constater que de nombreuses études divergent sur les impacts de la robotisation. Il n’existe pas de réel consensus concernant la réduction du temps de travail. Pour certains, il diminue, pour d’autres, il stagne, tandis que des répondants l’ont vu augmenter.

Ce qui est certain, en revanche, c’est que la robotisation modifie la manière de travailler. Avant le robot, la traite constituait le moment fort. Avec lui, le travail devient continu. C’est l’astreinte dite « de fluidité ». Ainsi, l’éleveur surveille le robot, gère les retards, les alarmes… La charge n’est plus en salle de traite, mais au bureau ou devant son smartphone. Ce n’est plus « juste » deux fois par jour, mais toute la journée, nuit comprise. « Ce déplacement crée beaucoup de porosité entre le temps au travail et hors travail, car le smartphone, on l’a tout le temps. Du travail direct, on passe à de l’indirect », note la chercheuse.

Avec sa thèse, Théo Martin a également mis en évidence le fait que cet investissement est souvent réalisé lorsque la disponibilité en travail est déjà saturée. Par exemple, suite à une fusion, un départ à la retraite, des douleurs à la traite… Toutefois, cette technologie est-elle réellement adaptée à la situation et aux besoins des structures ? La question reste ouverte.

Ce que l’on sait, par contre, c’est que cette technologie apporte de la flexibilité au niveau du temps de travail, diminue la pénibilité physique et améliore la vie sociale et familiale. Cependant, tout n’est pas rose, puisqu’elle peut être source de « techno-stress », c’est-à-dire un stress lié à l’utilisation des nouvelles technologies et à leur complexité. Afin de le réduire, une période de transition est nécessaire pour que l’ensemble, de la machine à l’éleveur, en passant par les vaches, puisse s’adapter. Il est également indispensable de se pencher sur la gestion des alarmes : qui les gère ? Pour quels types de problèmes ? « Il existe, en outre, un besoin de formation destiné à la compréhension et à l’accompagnement, afin de mieux comprendre le robot et les informations qu’il délivre ». Enfin, un autre frein repose sur la dépendance générée par cette machine entre l’éleveur et d’autres corps de métiers, comme le technicien de maintenance.

« Le robot est une solution pour améliorer la qualité de vie au travail et le temps de travail, toutefois ce n’est pas la seule », indique Lise Boulet. Avec ou sans lui, des éleveurs parviennent à gagner en efficacité !

Et pour ceux souhaitant obtenir des solutions afin de travailler plus sereinement sur leur exploitation, ils peuvent consulter des plateformes dédiées, à l’instar de Déclic Travail. Celle-ci recense plusieurs pistes pour y parvenir, différentes filières confondues. Une autre manière, pourquoi pas, d’affronter son quotidien sous un nouvel angle.

Ces éleveurs équipés d’un robot se montrent plus satisfaits de l’équilibre entre leur vie privée et professionnelle. Il en est de même pour les congés et les week-ends. Source : Cra-W
Ces éleveurs équipés d’un robot se montrent plus satisfaits de l’équilibre entre leur vie privée et professionnelle. Il en est de même pour les congés et les week-ends. Source : Cra-W

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