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Courrier des lecteurs : putain de dépression!

Il paraît que le monde agricole est en sévère déprime. Rien qu’à voir les mines défaites des agriculteurs aux manifestations on s’en doutait un peu. Mais aujourd’hui, c’est différent. Pour pouvoir l’affirmer, il y a des chiffres qui ressortent d’une étude réalisée par une chercheuse de l’UCLouvain, aidée de deux de ses étudiantes. Apparemment, plus de 70 % des agriculteurs présenteraient des signes de détresse psychologique et 18 % auraient eu des pensées suicidaires au cours des trente derniers jours. Je suis sidérée, je ne me sens tellement pas concernée par le sujet.

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Ce n’est pas l’euphorie, non, mais je ne déprime pas non plus. Bon, peut-être bien lundi dernier. Le ciel me tombait littéralement sur la tête. Après quatre semaines de neige, de tuyauterie à dégeler et d’abreuvoirs à sécuriser, il pleuvait des cordes depuis des jours entiers. Toute la semaine j’étais rincée jusqu’à la moelle. Du coup, en y repensant, ce n’est pas que lundi dernier, mais bien quelques jours d’affiliée que je n’avais pas le moral. L’humidité n’arrangeant rien, j’ai constamment froid. Ma peau me fait mal, elle tire de tous les côtés. Même mes bottes ne sèchent plus depuis les mois d’été. Je mets alors deux paires de chaussettes. Finalement, je crois que ça fait depuis quelques semaines que c’est un peu compliqué.

Puis il y a eu ce fameux jour où j’étais perdue alors que j’étais chez moi. Je ne savais pas quoi faire. J’avais qu’une seule envie, me blottir sous une couverture, fermer les yeux et rester prostrée aussi longtemps qu’il le fallait. Car oui, c’était vital à ce moment-là. Au lieu de ça, alors que j’étais à mon minimum et qu’il me suffisait de tendre la main pour avoir un certificat, je me suis rendu compte le soir même que j’avais travaillé six heures. Soit une journée complète, bavardages et pause dîner non compris, pour des salariés. À la place d’écouter mon instinct de survie, j’ai enfilé une seconde paire de chaussettes et mes bottes humides. Je ne réfléchissais pas. J’enchaînais mon travail car il est plus important que moi. Mes animaux doivent être soignés, matin et soir. Le pire, ce sont les secteurs où il y a des astreintes, des tâches qu’on ne peut pas, quoi qu’il arrive, remettre au lendemain, que ce soit une traite, une récolte d’œufs ou la fabrication de fromage.

Dans ce corps de robot, seuls mes yeux trahissaient l’émotion qu’il me restait. Embués de détresse face à ma cour remplie de boue que les pneus de mon bull ramènent quotidiennement. Les plastiques des boules enrubannées par terre mais qui sont censés être empilés sur une pile que j’ai voulue initialement propre et rangée. Un seau cassé à gauche, un morceau de fer à droite. Je tachycarde. Ce désordre me stresse. Chaque cellule de mon corps a pris possession de cette émotion, devenue chronique. J’ai l’impression de perdre le contrôle. On dit que pour éviter de se noyer, il faut nager. Alors j’applique des gestes mécaniques tout au long de la journée, sans aucune émotion. Une prise de distance s’installe, qui m’empêche de m’accrocher à quoi que ce soit, tellement je me sens vide. Et seule. On en revient à la solitude, inévitable dans ce métier. Appréciée par tous les agriculteurs et agricultrices, mais redoutablement dangereuse quand ça flanche. Meilleure amie, pire ennemie.

Je me dis alors que je devrais aller voir le médecin car j’ai une côte qui me fait mal depuis le mois de juillet dernier. Je manipulais les moutons en bergerie dans un box, en contrebas du couloir de service d’où une barrière métallique est tombée sur mon flanc, directement sur mes côtes. Depuis, j’ai mal. Je traîne ça. La douleur part… Puis elle revient, m’empêchant de rire tellement je grimace de douleur lorsque tout se contracte. Faut croire que je ne ris plus beaucoup depuis l’été dernier pour traîner ça si longtemps. Le médecin me dit que c’était sûrement cassé et ça s’est mal remis. Il faudrait aller chez l’ostéopathe. La consultation a eu lieu au mois de décembre, on est en février et toujours pas eu le temps de prendre rendez-vous. Elle s’inquiétait pour moi, je lui ai dit que j’adorais mon métier, ma vie… Mais que c’est vrai que je n’avais pas le moral. On n’est pas faits pour être sous pression sept jours sur sept, tous les jours de l’année. Il faut lâcher prise. Ne serait-ce que quelques jours. Il faut de l’aide. Alors je me tourne timidement vers la famille. J’aurais mieux fait de ne rien dire car c’est pire. Ils redoutent déjà toutes mes « corvées », faisant naître en moi un sentiment de culpabilité. Leurs soupirs soufflent si fort que mes vacances, telles un château de cartes, volent en éclat. Pourtant je ne demandais que trois jours, puis deux et enfin quelques heures. Alors autant ne pas avoir le moral, puisque ces jours-là, je ne travaille que six heures au lieu des douze. C’est bien ce que dit le dicton, on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

Puis il y a les mails. Ces notifications. Ces obligations. On ne sait même pas si on est ordre. Ça m’asphyxie. Je procrastine, non pas parce que je m’en fous, mais parce que je suis paralysée par la peur. Autour de moi, personne ne comprend l’enjeu de mes devoirs administratifs. Lorsque je décide d’affronter ces démarches, je suis au chaud, assise, devant mon écran. Mon téléphone sonne. « Tu es où  ? Tu ne travailles pas  ? Tu fais quoi  ?  ». Si je travaille, de l’administratif. «  Ah…  » Oui, ce fameux « ah », guère convaincant, ni convaincu. Et puis il y a les finances. Quand c’est pas le rouge, c’est pas vert non plus. On passe nos journées à travailler pour pouvoir payer nos factures. Sans salaire. Un jour, je m’en suis plainte mais mon interlocuteur d’une autre génération m’a regardée bien choqué et m’a rétorqué : « Alors tu as réussi, il n’y a rien d’autre à espérer.  » Oui… Mais non en fait. Je sais bien que j’aime mon métier, mais je ne travaille pas que pour investir dans du matériel. Il y a moi aussi, dans l’équation. Non ? Ben apparemment, non. De quoi je me plains, franchement.

Et puis comme souvent, dans les fermes, on n’est jamais seuls. Il y a deux ou même trois générations qui cohabitent sur le même bateau, avec autant de capitaines à bord. Que ce soit la famille ou la belle-famille, entre le vieux et le jeune, il y a souvent des tensions. C’est le coup de grâce assuré pour l’agriculteur actif. Le métier, on le sait suffisamment difficile, tant sur le terrain que dans les papiers. Alors quand des conflits viennent miner l’ambiance, c’est comme ces trous noirs dans l’espace qui aspirent, sans fin, toutes les étoiles. C’est la même chose, ces tensions qui aspirent ce qu’il reste de notre énergie. On finit par ne plus voir de lumière. On est épuisés et on ne comprend pas pourquoi. Aussi silencieuse que sournoise, la dépression s’installe lentement, depuis bien longtemps. Elle tisse sa toile pour nous enfermer dans un tissu de tristesse. Si vous vous reconnaissez dans ce ressenti, dans ces difficultés, n’hésitez pas à contacter Agricall, une équipée spécialement formée pour vous venir en aide et surtout, qui comprend les singularités du monde agricole. Du lundi au vendredi, de 10 h à 19h : 0800/85.018.

Valérie Neysen

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