Global Food Forum : «La sécurité alimentaire n’est plus acquise»
Le 3 mars, à Bruxelles, dans le cadre du Global Food Forum, le commissaire européen à l’Agriculture Christophe Hansen a livré un échange dense avec Luc Vernet, co-fondateur et secrétaire général de Farm Europe. Production, bioénergie, fertilisants, gestion des crises : derrière les instruments techniques, c’est une redéfinition du rôle stratégique de l’agriculture européenne qui s’esquisse.

Christophe Hansen le concède sans détour : « La sécurité et la souveraineté alimentaire ont été sous-estimées, presque reléguées à l’arrière-plan, ces dernières décennies ». L’illusion a été entretenue par l’abondance visible : des rayons pleins, des chaînes logistiques fluides, une Europe exportatrice nette en valeur. « On se dit que tout va bien », observe-t-il. Pourtant, derrière cette normalité, les fragilités s’accumulent.
L’élevage a reculé de près de 8 % en dix ans. Les maladies animales se multiplient. Les crises climatiques frappent simultanément plusieurs régions. Certains secteurs, comme les céréales, enchaînent les années déficitaires. « On peut vivre un an dans le rouge, peut-être deux. Mais trois années, cela devient douloureux ». La production agricole n’est plus une évidence. Elle devient un choix politique.
Réhabiliter le mot « produire »
Luc Vernet parle d’« intensification durable ». Christophe Hansen ne s’en détourne pas. Au contraire, il insiste sur la nécessité d’articuler les trois dimensions de la durabilité : environnementale, sociale et économique. « S’il n’y a pas de durabilité économique, les agriculteurs abandonneront ». La phrase claque. Elle signifie que la transition écologique ne peut reposer sur des exploitations structurellement fragilisées.
Pendant des années, le mot « production » a été suspect, presque synonyme d’excès. Christophe Hansen assume de le réhabiliter. Produire ne signifie pas revenir au productivisme des décennies passées. Cela signifie sécuriser la capacité européenne à nourrir sa population dans un monde instable. La crise énergétique provoquée par la guerre en Ukraine a servi de révélateur. L’Europe a découvert sa dépendance au gaz. Pourquoi ne pas tirer les leçons pour la bioéconomie ?
« Le débat carburant contre alimentation appartient au passé », affirme-t-il. Les raffineries européennes fonctionnent en dessous de leurs capacités. Les infrastructures existent. Ce qui manque, c’est un cadre stable : un mandat clair, des seuils de déclenchement, une cohérence réglementaire. « Ce n’est pas un interrupteur que l’on allume ou que l’on éteint », concède-t-il. Mais l’Europe ne peut ignorer le potentiel stratégique de ses productions agricoles dans la transition énergétique.
Le retour du mot « compétitivité »
L’inflexion la plus notable de son intervention tient peut-être à l’usage assumé du terme compétitivité. « Les gens s’imaginent encore que l’agriculture, c’est retourner la terre avec une charrue », lance-t-il. La réalité est toute autre : drones, capteurs, intelligence artificielle, irrigation de précision. Le paysage agricole a profondément changé. Il évoque une serre de tomates visitée au salon de l’agriculture : irrigation pilotée par capteurs, apport d’engrais ajusté au gramme près, économies substantielles d’eau et d’intrants. « Il y a d’énormes économies de coûts possibles ».
La Banque européenne d’investissement (Bei) a identifié un déficit de 16 milliards € d’investissements dans le secteur agroalimentaire. Ce retard se traduit en perte de productivité, mais aussi en retard environnemental. Les nouvelles technologies permettent d’utiliser moins d’eau, moins d’engrais, moins de pesticides. Ne pas investir, c’est renoncer à cette double amélioration. Le secteur agroalimentaire représente environ 30 millions d’emplois dans l’UE. « Nous sommes encore souverains en valeur », rappelle M. Hansen. L’Europe reste exportatrice nette en termes économiques. Mais cette position ne survivra pas à un sous-investissement prolongé.
Flexibilité, mais objectifs communs
Interrogé sur la multiplication des plans stratégiques nationaux, le commissaire européen adopte une posture d’équilibriste. Les agricultures européennes sont profondément diverses. « Ce qui fonctionne en Suède ne fonctionne pas à Chypre ». Les conditions climatiques, les structures foncières, les coûts de main-d’œuvre varient fortement.
Mais cette diversité ne doit pas devenir fragmentation. « Il s’agit d’objectifs communs en matière de protection de l’eau, de lutte contre l’érosion, de durabilité ». La commission conserve son rôle d’arbitre. Elle approuve les plans nationaux et veille à leur compatibilité avec les ambitions européennes. Il reconnaît toutefois que la Pac n’a jamais été uniforme. Certains États investissent massivement dans le premier pilier, d’autres privilégient le second. « Nous avons déjà 28 plans stratégiques », observe-t-il en évoquant la situation belge. La tension est structurelle : comment concilier adaptation locale et cohérence continentale ?
L’angle mort : la gestion des risques
La question la plus sensible surgit lorsqu’il est question d’assurance. Moins de 15 % de la production agricole européenne est couverte efficacement. Les compagnies refusent souvent d’assurer un secteur jugé trop exposé.
« Personne n’investira dans un environnement où règne l’insécurité. » L’aveu est direct. Les 450 millions d’euros mobilisés pour les crises climatiques au Portugal et en Espagne offrent un soutien ponctuel, mais ne remplacent pas une architecture durable. Le déclenchement de l’article 188 pour le sucre, face aux importations massives à droits nuls, illustre la nécessité d’une réaction rapide. « La spéculation est toujours derrière le coin », prévient-il. Les marchés agricoles ne pardonnent pas l’inaction. Le dossier des fertilisants concentre les contradictions. Les prix ont augmenté de 60 % en six ans. Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (Cbam) suscite des craintes : comment financer la transition sans exclure les producteurs ?
M. Hansen admet que l’Europe restera dépendante énergétiquement pendant encore une décennie au moins. Il plaide pour le développement des fertilisants organiques, pour une meilleure efficacité d’usage, pour une adaptation des calendriers d’application aux évolutions climatiques. « Nous ne pouvons pas tout faire en une nuit », répète-t-il. L’enjeu est de réduire les dépendances sans mettre la production interne à risque.
Au terme de l’échange, une ligne se dessine : l’agriculture n’est plus seulement une politique de soutien, mais un levier stratégique au même titre que l’énergie ou l’industrie. La sécurité alimentaire, longtemps considérée comme acquise, redevient une condition de souveraineté. La compétitivité cesse d’être un gros mot. L’investissement apparaît comme la clef de voûte. Reste l’arbitrage budgétaire. Dans une Europe où la défense, la transition climatique et la compétitivité industrielle se disputent les ressources, la question demeure : la prise de conscience se traduira-t-elle en moyens ?
Pour M. Hansen, le message est clair : produire, investir et sécuriser ne relèvent plus d’un choix idéologique. C’est désormais une nécessité stratégique.





