Le Bovaer: remède climatique ou roulette ruminale?
Le Bovaer fait partie de ces nouveaux additifs destinés à diminuer les émissions de méthane des vaches. En 2025, le Danemark l’a rendu obligatoire pour les élevages laitiers de plus de 50 têtes. Peu après, sont apparus des problèmes sanitaires sur les vaches. Comment le Bovaer fonctionne-t-il ? Quels sont les risques associés à cet additif ? Comment se positionner face à ces innovations technologiques ?

La digestion des ruminants émet 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES) en équivalent CO2, sous forme de méthane. C’est pour réduire ces émissions qu’a été développé un additif alimentaire pour bovins. Le Bovaer, distribué quotidiennement aux vaches, réduirait ces émissions de 30 % pour les laitières et jusque 45 % pour les races destinées à la production de viande. Cette nouvelle technologie a rapidement été poussée par les coopératives laitières et par certaines autorités publiques. À ce jour, plus de 500.000 vaches dans le monde sont traitées avec ce produit. Avec une adoption mondiale à 100 %, hypothèse très optimiste, le gain climatique global serait inférieur à 1,6 % des émissions anthropiques totales. Cette innovation est-elle une solution miracle pour préserver l’habitabilité de notre planète ?
Du pur produit high-tech
Le 3-nitrooxypropanol (3-NOP), principe actif du Bovaer, n’existe pas dans la nature. Il est fabriqué en laboratoire : du pur produit high-tech, totalement étranger dans l’écosystème ruminal. Presque totalement métabolisé dans le rumen en quelques heures, il inactive de manière irréversible l’enzyme qui permet aux micro-organismes de produire le méthane. Les fragments restants du 3-NOP sont rapidement dégradés en sous-produits qui sont soit utilisés par d’autres microbes, soit excrétés normalement par la vache. D’après les études, il n’y a aucun résidu détectable dans le lait ou dans la viande. L’hydrogène est redirigé vers la production de propionate, un acide gras à chaîne courte. C’est l’un des trois principaux produits finaux de la fermentation ruminale. Étant donné que les micro-organismes méthanogènes refabriquent des enzymes, il faut distribuer du Bovaer tous les jours. L’effet s’estompe, sinon, en 24 à 48 h. Les études longues (200 à 300 jours) montrent que le reste du microbiote ruminal (bactéries, protozoaires, champignons) reste stable ou est même légèrement amélioré.
Panique au Danemark !
Ayant passé les étapes d’autorisation nécessaires pour une mise sur le marché, le Bovaer est utilisé en Europe depuis 2022. Au Danemark, un ambitieux plan climatique agricole adopté en 2024 et soutenu par des finances publiques oblige tous les éleveurs de plus de 50 vaches laitières à utiliser un additif réduisant les émissions de méthane. Bovaer est le plus utilisé ; il doit être distribué pendant au moins 80 jours par an. Étant donné que les fermes biologiques ne peuvent employer cet additif, une alternative actuellement autorisée – mais plus coûteuse – est l’ajout de graisses végétales dans la ration, 365 jours par an (lin, colza, soja).
Au Danemark, l’utilisation massive de Bovaer a démarré début octobre 2025, lors du passage à la ration hivernale. Six semaines plus tard, on dénombrait plus d’une centaine d’éleveurs se plaignant d’une dégradation brutale et inhabituelle de la santé de leurs troupeaux : mortalités, diarrhées, fièvre, avortements, baisse de production laitière et des veaux gravement malades. Dans la quasi-totalité des cas documentés, les symptômes ont disparu ou fortement régressé en deux à dix jours après l’arrêt du Bovaer, ce qui encourage les éleveurs à soupçonner une toxicité de l’additif. Les réseaux sociaux ont permis aux agriculteurs d’échanger entre eux et de se rendre compte qu’ils n’étaient pas les seuls concernés. Une diffusion virale de l’information a-t-elle exagéré le phénomène ? Un vent de panique a poussé plusieurs centaines de fermes à cesser d’utiliser le produit malgré l’obligation légale. Par précaution, la coopérative norvégienne Tine en a suspendu l’utilisation chez tous ses adhérents.
L’additif sur la sellette
Le Bovaer a été autorisé grâce à un avis favorable de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) sur la base d’un dossier essentiellement composé d’études financées par le producteur de l’additif, la multinationale DSM-Firmenich. Les autorités britanniques (Fsa) et américaines (Fda) ont validé ce même dossier, en intégrant ou en exigeant des études locales supplémentaires.
Tous les régulateurs reconnaissent explicitement l’absence d’études couvrant plusieurs lactations consécutives, multigénérationnelles ou sur la descendance, sur de grandes populations (effectifs de moins de 500 vaches testées) et de longue durée en conditions réelles d’élevage. Ils estiment toutefois que ces données ne sont pas nécessaires, au vu de la large marge de sécurité observée dans les études soumises et du classement de Bovaer en « additif zootechnique ». Pour cette catégorie, les exigences sont en effet minimales : une à deux études de tolérance sur l’espèce cible, une à deux études d’efficacité/sécurité (souvent combinées), une étude de résidus/métabolisme et une toxicologie classique sur animaux de laboratoire. Un médicament vétérinaire aurait exigé des milliers d’animaux, des études multigénérationnelles et un suivi de plusieurs années.
Ces exigences réglementaires minimales contrastent toutefois avec les recommandations les plus récentes de la communauté scientifique internationale. Dans un article de référence publié en 2025 par un panel d’experts, il est explicitement recommandé, pour valider l’efficacité et la sécurité des additifs anti-méthanogènes : des durées couvrant au moins un cycle de lactation complet (idéalement plusieurs) ; des tests sur différentes compositions de rations, y compris les rations hautement concentrées représentatives des systèmes intensifs ; et une évaluation systématique des effets sur la digestibilité, la santé animale, la reproduction, la qualité des produits et la persistance de l’effet après arrêt de l’additif. Les auteurs concluent que « les allégations de réduction du méthane entérique ne devraient être faites qu’après confirmation dans des études conçues selon ces lignes directrices ».
Les fermes, cobayes de l’industrie ?
Le déploiement du Bovaer dans les fermes depuis 2022 constitue, en réalité, la première expérience à grande échelle, sur plusieurs années et en conditions réelles et contrastées, y compris celles liées à un élevage intensif. Un article publié par The Bull Line, une communauté en ligne dédiée aux éleveurs laitiers, analyse : « Votre exploitation, avec sa combinaison unique de génétique, de fourrages, de pratiques de gestion et de conditions environnementales, n’est pas un laboratoire de recherche. L’interaction de ces variables crée une complexité que les essais contrôlés ne peuvent tout simplement pas reproduire intégralement. » L’auteur dénonce les lacunes dans le processus d’évaluation des additifs, qui compromettent le travail des éleveurs, notamment les efforts qu’ils entreprennent pour construire la génétique de leur troupeau.
Malgré tous ces soupçons, à ce jour (novembre 2025), aucune preuve causale formelle n’a été établie par les autorités sanitaires entre l’utilisation de Bovaer et les symptômes observés chez les vaches. DSM-Firmenich, Arla et l’Aarhus University maintiennent qu’il n’existe pas de lien scientifiquement prouvé et que d’autres facteurs (conditions climatiques humides exceptionnelles, rations, stress…) pourraient être en cause. L’additif étant utilisé depuis 2022 sans que des problèmes aient été signalés, le doute plane sur sa nocivité. Cependant, la concomitance temporelle, la régression rapide des symptômes à l’arrêt du produit et l’absence d’explication alternative convaincante pour une dégradation aussi synchronisée sur des centaines de troupeaux constituent un signal épidémiologique fort.
Le modèle danois
L’élevage laitier au Danemark est un des plus intensifs d’Europe : grands troupeaux (270 vaches en moyenne, contre 70 en Wallonie) et une productivité laitière record pour l’Europe (9.500 l par vache, contre 7.500 en Wallonie). La majorité des animaux sont hors-sol, nourris dans des étables avec une part non négligeable de denrées importées (soja, céréales, etc.). Le mode d’élevage hyperproductif et la génétique poussée auraient-ils contribué à rendre ces vaches plus sensibles aux effets du Bovaer ?
Plutôt que de distribuer des additifs chimiques à des élevages intensifs « pour le climat », ne vaudrait-il pas mieux adapter le cheptel bovin pour qu’il corresponde mieux aux capacités offertes par les pâturages, en favorisant l’autonomie fourragère et la préservation de la biodiversité ? Il a été démontré qu’une alimentation à base d’herbages multi-espèces riches en tanins condensés – une flore typique de prairie naturelle à haute diversité biologique – réduit les émissions de méthane.

Quid de l’utilisation en Belgique ?
En Belgique, l’utilisation de Bovaer reste limitée et volontaire, sans obligation nationale comme au Danemark. Elle est encouragée via des partenariats comme avec Danone (essais débutés en 2018, et utilisation depuis 2022 pour Actimel « carbon neutral »). En Flandre, des incitants financiers ont été mis en place dans le cadre de l’éco-régime de la Pac pour encourager les additifs réducteurs de méthane. Ils s’élèvent à 0,18 € par animal et par jour pour les bovins laitiers ou viande (minimum dix animaux par ferme) pour une distribution pendant au moins 80 jours, à conditions qu’un calcul de ration soit réalisé par un conseiller agréé et que l’éleveur dispose des factures d’achat et d’un journal de bord. L’adoption est faible malgré l’augmentation de l’aide en 2024. En Wallonie, il n’y a pas d’incitation équivalente ; l’adoption reste anecdotique.
Notons également qu’il existe des alternatives au Bovaer. Certaines sont d’ores et déjà disponibles, tandis que d’autres sont en attente d’une autorisation de l’Efsa. Citons notamment les graisses végétales (lin, colza et soja), algues rouges…
L’article au complet est disponible sur https://www.natpro.be/analyses/2026/un-aliment-anti-methane-pour-vaches/





