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L’assiette wallonne face au risque de fracture alimentaire

Dans le cadre de son Business Club, l’Apaq-w a présenté, le 4 mars dernier, une étude prospective consacrée à l’avenir du système agroalimentaire à l’horizon 2035. Croisant une enquête auprès des consommateurs et les scénarios élaborés avec un panel d’experts, ce travail dessine plusieurs futurs possibles pour notre alimentation. Entre préoccupations environnementales, enjeux de santé publique et contraintes économiques, il met en lumière un risque qui traverse déjà les comportements alimentaires : celui d’une fracture dans l’accès au « bien manger ».

Temps de lecture : 9 min

La lumière glisse sur la Meuse, au pied des Moulins de Beez. Dans cette ancienne infrastructure industrielle transformée en lieu de rencontres économiques, l’Apaq-w réunit régulièrement les acteurs de l’agriculture et de l’agroalimentaire. Mais cette fois, le débat porte moins sur les filières que sur une question plus large : comment mangerons-nous demain ?

En ouverture, le directeur général de l’agence, Philippe Mattart, explique la démarche qui a conduit l’institution à se lancer dans un exercice de prospective. Les politiques publiques, rappelle-t-il, peuvent parfois fonctionner de manière routinière, à force de répéter des dispositifs dont l’efficacité n’est plus toujours interrogée. « Une administration qui ne capte pas les signaux qui l’entourent risque de passer à côté des transformations profondes qui affectent la société », souligne-t-il en substance. L’objectif de cette étude n’est donc pas seulement de comprendre les évolutions du système alimentaire, mais aussi d’en tirer des enseignements pour adapter les politiques de promotion et de sensibilisation des consommateurs.

« Une administration qui ne capte pas les signaux qui l’entourent risque de passer à côté des transformations profondes qui affectent la société » a souligné Philippe Mattart.
« Une administration qui ne capte pas les signaux qui l’entourent risque de passer à côté des transformations profondes qui affectent la société » a souligné Philippe Mattart. - M-F V.

Trois grandes évolutions ont incité l’agence à engager cette réflexion. La première tient à l’omniprésence de la question climatique, devenue un cadre incontournable pour l’agriculture et l’alimentation. La seconde renvoie aux bouleversements géopolitiques récents, qui ont replacé la souveraineté alimentaire au cœur des préoccupations. La troisième concerne l’évolution rapide des comportements de consommation. Les rationalités des consommateurs, explique Philippe Mattart, sont devenues plus complexes : elles mêlent convictions environnementales, préoccupations sanitaires, contraintes budgétaires et influences marketing. Comprendre ces logiques apparaît dès lors indispensable pour orienter les politiques publiques.

Une étude prospective pour explorer les futurs possibles

Pour éclairer ces transformations, l’Observatoire de la consommation de l’Apaq-w a mené un travail d’envergure associant deux approches complémentaires.

La première repose sur une enquête quantitative réalisée auprès d’un panel représentatif de consommateurs belges francophones. La seconde consiste en une série d’entretiens approfondis avec douze experts issus de différents secteurs du système agroalimentaire (agriculture, industrie, distribution, recherche ou encore politiques publiques).

L’objectif n’était pas de prédire l’avenir. Dans la démarche prospective, rappellent les analystes, il s’agit plutôt d’explorer un ensemble de futurs possibles afin d’identifier les trajectoires qui pourraient émerger selon les choix politiques, économiques et sociétaux qui seront posés dans les années à venir.

De ce travail émerge ainsi un éventail de futurs possibles pour l’alimentation à l’horizon 2035 : certains préoccupants, d’autres ouvrant la voie à des transformations jugées plus souhaitables.

Parmi ces trajectoires, l’étude met en évidence un scénario qualifié de tendanciel : celui d’une fracture alimentaire.

Dans cette hypothèse, le système alimentaire continuerait d’évoluer sans inflexion majeure. Les contraintes économiques, déjà perceptibles aujourd’hui, s’accentueraient progressivement. Une part croissante de la population pourrait alors rencontrer des difficultés pour accéder à une alimentation de qualité, en particulier pour des raisons budgétaires.

Cette préoccupation n’est pas abstraite. Les différentes études de consommation montrent déjà que le prix constitue aujourd’hui le premier critère d’achat pour une grande partie des produits alimentaires. Dans ce contexte, préviennent les experts mobilisés pour l’étude, l’absence d’inflexion politique ou économique pourrait progressivement accentuer ces tensions et creuser les écarts d’accès à l’alimentation. Le scénario de la fracture alimentaire décrit précisément cette évolution : un système où une part croissante de la population ne parvient plus à aligner ses aspirations (manger sain, local ou durable) avec ses possibilités économiques.

Les chercheurs observent que cette dynamique est déjà à l’œuvre. Le facteur prix joue un rôle de plus en plus déterminant dans les décisions d’achat alimentaires. Si aucune action structurelle n’est entreprise, préviennent les experts, cette évolution pourrait déboucher sur un modèle alimentaire dominé par des produits bon marché et fortement transformés.

Dans une telle configuration, le système agroalimentaire pourrait glisser vers un autre scénario, qualifié de « consumérisme explosif » : un univers de surproduction alimentaire où les consommateurs se tourneraient vers des produits à bas coût, offrant des plaisirs immédiats mais de moindre qualité nutritionnelle.

Ce scénario, insistent les chercheurs, n’est pas une prédiction. Il constitue plutôt un avertissement : celui de ce qui pourrait advenir si les évolutions actuelles se poursuivaient sans correction.

Des trajectoires plus positives

Face à ce risque, l’étude identifie également plusieurs trajectoires jugées plus positives. L’une d’entre elles repose sur une attention accrue à la santé, où l’alimentation deviendrait un levier central de prévention sanitaire. Dans ce scénario, les politiques publiques, l’industrie agroalimentaire et les comportements des consommateurs convergeraient vers des régimes alimentaires plus équilibrés et moins transformés.

Une autre trajectoire met l’accent sur la transition environnementale et suppose un engagement politique fort en faveur de pratiques agricoles respectueuses des ressources naturelles, de la biodiversité et du climat. Mais le scénario considéré comme le plus équilibré par les experts repose sur une logique plus globale : celle d’une coopération entre l’ensemble des acteurs du système alimentaire. Dans cette configuration, producteurs, transformateurs, distributeurs et pouvoirs publics travailleraient ensemble pour construire un modèle alimentaire durable, économiquement viable et accessible au plus grand nombre.

À côté de ces trajectoires principales, l’étude évoque également plusieurs scénarios complémentaires. L’un imagine le développement de filières européennes de haute qualité, valorisant les savoir-faire traditionnels et les produits de terroir. Un autre envisage une politique active de soutien aux producteurs locaux. Enfin, un dernier scénario explore l’émergence de technologies capables de produire des aliments de synthèse, qui pourraient coexister avec une agriculture plus traditionnelle orientée vers des marchés de niche.

Entre espoirs et inquiétudes alimentaires

Au-delà des scénarios élaborés par les experts, l’étude s’intéresse également aux attentes des consommateurs. Derrière ces scénarios se dessine aussi une transformation plus profonde du rapport à l’alimentation. Longtemps dominée par des logiques d’abondance et de prix, la consommation alimentaire se charge désormais de nouvelles significations : santé, environnement, bien-être animal ou encore ancrage territorial. Pour les chercheurs, cette évolution traduit une mutation culturelle plus large où l’alimentation devient à la fois un acte quotidien et un geste porteur de valeurs, mais aussi un espace de tensions entre convictions personnelles et contraintes économiques.

L’analyse fait ainsi apparaître une véritable mosaïque d’aspirations qui traversent la société. Parmi elles, l’une domine nettement : celle portée par les « éco-conscients réalistes ». Pour ces consommateurs, l’alimentation ne se réduit pas à un simple acte d’achat, mais s’inscrit dans une réflexion plus large sur l’impact de l’agriculture et de la production alimentaire sur l’environnement. Ils souhaitent privilégier des pratiques respectueuses des ressources naturelles, du climat, de la biodiversité et du bien-être animal. Cette aspiration à une alimentation engagée constitue la priorité pour environ 42 % des consommateurs.

Mais cette sensibilité environnementale ne résume pas à elle seule les attentes exprimées dans l’étude. D’autres visions de l’alimentation structurent également les imaginaires contemporains. Cette complexité des attentes illustre une réalité centrale mise en évidence par l’étude : les consommateurs ne suivent pas une seule logique lorsqu’ils choisissent leur alimentation. Les décisions d’achat résultent souvent d’arbitrages entre des motivations multiples, environnement, santé, plaisir, budget ou encore commodité. Ces rationalités parfois contradictoires expliquent pourquoi les comportements alimentaires peuvent évoluer rapidement au gré des contextes économiques ou des crises. Elles rappellent surtout que les transformations du système alimentaire ne dépendent pas uniquement des convictions des citoyens, mais aussi des conditions concrètes dans lesquelles ces choix doivent être posés. Ainsi, les « gardiens de la santé » placent au cœur de leurs préoccupations le lien entre alimentation et bien-être physique. Pour eux, la qualité nutritionnelle, la simplicité des produits et la sécurité alimentaire constituent des critères déterminants. Leur aspiration s’accompagne souvent d’un attachement à l’ancrage local et aux produits peu transformés, perçus comme plus authentiques et plus sûrs.

À côté de ces préoccupations sanitaires et environnementales, une autre sensibilité se dessine autour de la dimension sociale et culturelle de l’alimentation. Les « conviviaux curieux » voient dans les repas un moment de partage et de découverte. L’alimentation devient alors un espace d’expérimentation, d’échanges et d’ouverture à d’autres cultures culinaires. Cette approche met l’accent sur la dimension collective du fait alimentaire, où la table reste un lieu de sociabilité autant que de consommation. Enfin, l’étude identifie un groupe de « techno-solutionnistes optimistes », convaincus que les innovations scientifiques et technologiques permettront de répondre aux défis alimentaires à venir. Pour ces consommateurs, la recherche et les nouvelles technologies pourraient contribuer à améliorer la qualité nutritionnelle, à renforcer la sécurité alimentaire ou encore à réduire l’empreinte environnementale de la production.

Mais derrière cette diversité d’aspirations se dessinent également des inquiétudes importantes. La plus répandue concerne l’accès économique à l’alimentation. Une large majorité de consommateurs redoute que l’accès à des produits sains et de qualité ne devienne progressivement plus difficile pour une partie de la population. Cette crainte fait écho au scénario de « fracture alimentaire » évoqué par les experts : celui d’un système où les aspirations à une alimentation durable et équilibrée se heurteraient de plus en plus aux contraintes budgétaires des ménages.

Entre aspirations et contraintes

Au final, l’un des enseignements majeurs de l’étude réside dans le décalage entre les aspirations exprimées par les consommateurs et leurs comportements réels. Les citoyens souhaitent majoritairement une alimentation plus saine, plus durable et plus respectueuse de l’environnement. Mais leurs choix alimentaires sont souvent contraints par des facteurs très concrets : le budget disponible, le manque de temps ou encore l’offre alimentaire dominante.

Dans ces conditions, les comportements d’achat apparaissent comme le résultat d’un arbitrage permanent entre valeurs et contraintes. Pour les chercheurs, cela signifie que la sensibilisation des consommateurs ne suffira pas à transformer le système alimentaire. Des changements structurels seront nécessaires pour aligner les aspirations citoyennes avec les réalités du marché.

La démarche prospective rappelle toutefois que ces scénarios ne constituent pas des prédictions. Ils dessinent plutôt un éventail de trajectoires possibles pour l’évolution du système alimentaire à l’horizon 2035. Selon les choix politiques, économiques et sociétaux qui seront posés dans les années à venir, certaines dynamiques pourraient s’imposer tandis que d’autres resteraient marginales. L’enjeu, pour les auteurs de l’étude, consiste précisément à éclairer ces choix afin d’éviter les trajectoires jugées les plus préoccupantes et d’orienter le système alimentaire vers des évolutions plus souhaitables.

Car les scénarios jugés les plus positifs par les experts présentent tous un point commun : ils reposent sur une dynamique collective. Transition environnementale, santé publique ou coopération entre les acteurs économiques : dans tous les cas, l’avenir du système alimentaire dépendra de la capacité des sociétés à organiser ces transformations de manière coordonnée.

À l’horizon 2035, l’alimentation pourrait ainsi devenir l’un des terrains majeurs où se joueront les équilibres entre environnement, économie et justice sociale, et peut-être aussi l’un des révélateurs les plus sensibles des inégalités contemporaines.

Marie-France Vienne

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