Des bisons d’Amérique au cœur de l’Ardenne, le pari réussi de Candice et Laurent
Des bisons, un saloon et une ferme pas comme les autres : Candice Leroy et Laurent Naveau ont recréé un petit bout d’Amérique au cœur de l’Ardenne belge. Tous deux ont fait le pari de se tourner vers un animal rarement rencontré en Europe tout en développant un modèle proche du consommateur. Reposant sur de solides bases techniques et économiques, leur Bison Ranch conjugue ainsi élevage bio, vente directe et accueil du public.

Chapeau vissé sur la tête, regard tourné vers l’horizon, Laurent Naveau veille sur son troupeau. Une dizaine de bisons pâturent dans une prairie vallonnée… Seules les nombreuses parcelles dédiées à la culture du sapin de Noël nous rappellent que nous sommes en Wallonie. À Orchimont précisément, à quelques kilomètres de Vresse-sur-Semois, où l’éleveur et sa compagne, Candice Leroy, sont à la tête d’un cheptel de 200 têtes.

« Un animal extraordinaire »
Véritable légende américaine, un temps menacé de disparition lors de la conquête du grand Ouest américain, le bison vit à Orchimont depuis 1998 déjà. Une présence qui ne laisse rien au hasard, tant l’animal s’inscrit pleinement dans la philosophie et la vision de l’agriculture du couple.
Laurent se souvient : « Ma scolarité s’est déroulée à Bruxelles, mais je passais tous mes week-ends dans des fermes de la région. J’ai ensuite eu l’occasion de voyager, d’abord dans les pays d’Europe de l’Est, ensuite en Australie, en Asie, aux États-Unis… au cours de ma carrière sportive ». Car avant d’être éleveur, l’homme a été pilote en MotoGP, enchaînant les grands prix aux quatre coins du monde.

« Entre chaque course, je prenais le temps de visiter des fermes, de sympathiser avec les éleveurs rencontrés… Ce qui m’a donné une certaine vision de l’agriculture mondiale, au-delà de notre Wallonie natale », enchaîne-t-il. « J’ai découvert le bison lors d’un Grand Prix organisé aux États-Unis, en 1994. J’ai rapidement compris que c’est un animal extraordinaire, avec un vrai potentiel pour se lancer chez nous. Il est sauvage et autosuffisant, n’a pas besoin de l’homme pour vivre et produit une viande de première qualité, riche en protéines, en vitamine B12 et en oméga-3. » En outre, les possibilités qu’offre le bison en termes de ventes en circuit court et de tourisme sont vastes.
En toute autonomie
Forte bosse aux épaules, tête massive et toison sombre… Vingt-deux bisons prennent possession des prairies en 1998. Aujourd’hui, ils sont 200, dont 100 mères. Le cheptel vit toute l’année à l’extérieur, sans qu’aucune étable ne soit nécessaire.
« Le bison est un ruminant, comme nos bovins traditionnels, mais il est beaucoup plus résistant aux fortes chaleurs comme aux grands froids. En outre, il valorise mieux la protéine de nos prairies naturelles, qui correspondent bien à ses besoins alimentaires. Notre élevage repose donc à 100 % sur l’herbe et le pâturage », éclaire Laurent.

La ferme, sous régime bio, s’étend sur 150 ha environ, dont 90 % sont des prairies naturelles. Le solde est ressemé si nécessaire. De la luzerne peut, par exemple, être implantée pour faire face aux épisodes de sécheresse de plus en plus fréquents en Wallonie.
Cette combinaison permet au Bison Ranch d’assurer son autonomie alimentaire en toute saison : les animaux se nourrissent exclusivement d’herbe durant la belle saison et reçoivent un complément fourrager produit au sein même de l’exploitation en hiver. « Les râteliers sont rechargés une ou deux fois par semaine, avec un préfané très sec stocké sous enrubannage, car la croissance de l’herbe est ralentie en hiver. »
Diversifier les origines
Le parcellaire du Bison Ranch est très morcelé, mais le couple y voit un atout. « Cela nous permet de constituer plusieurs troupeaux. D’une part, c’est essentiel dans un souci de diversité génétique. D’autre part, c’est un gage de sécurité face aux diverses maladies auxquelles nous sommes confrontés », détaille l’ancien pilote.
Sur le plan de la génétique, l’Europe recense moins de 30 éleveurs et n’autorise plus l’importation d’animaux vivants en provenance des États-Unis depuis 2003, pour des raisons sanitaires. Voilà qui complique la diversification des origines… « Une société américaine s’est essayée à l’insémination artificielle. Après avoir dépensé 1,2 million de dollars et effectué plus de
980 essais, elle n’a pu qu’acter l’échec de son programme. » Le travail des éleveurs s’en trouve d’autant plus ardu ! Laurent s’attelle néanmoins à réaliser des tests ADN en vue d’éviter toute consanguinité dans son cheptel.
Ce travail de vigilance se prolonge lors de la reproduction, qui diffère quelque peu de celle de nos bovins traditionnels. Chaque troupeau intègre deux mâles, un leader et un second, qui doivent être porteurs de la même génétique afin d’assurer un suivi précis des origines.
Les deux mâles se font concurrence et se battent afin de déterminer lequel des deux s’accouplera. La gestation dure ensuite neuf mois, comme tout autre bovin. « Si les femelles ont l’espace nécessaire et sont élevées dans le bien-être, le taux de réussite approche 100 % », commente l’éleveur. Pour preuve, seule une femelle sur 103 n’a pas été gestante l’an dernier.

Rares sont les jeunes femelles à être conservées pour le renouvellement du troupeau. En effet, si le premier vêlage intervient aux environs de trois ans, les mères peuvent rester fertiles au-delà de leur vingtième anniversaire. Et lorsque le besoin de renouveler leur génétique se fait sentir, Candice et Laurent se tournent préférentiellement vers d’autres pays. Les dernières femelles arrivées à Orchimont provenaient de Pologne.
« La fièvre catarrhale ovine et la dermatose nodulaire contagieuse complexifient les échanges. Heureusement, au sein de l’Union européenne, contrairement à d’autres régions du monde, les foyers et déplacements de bovins sont identifiés. Cela a un coût, certes, mais permet également d’assurer la pérennité de nos fermes. »
Un système extensif, au rythme de l’animal
En prairie, une fois la gestation terminée, les mères mettent bas sans aucune assistance. « Le veau est petit et fin. Même s’il est mal placé, elles arrivent généralement à le repositionner en vue du vêlage », confie Laurent. Et d’ajouter : « Même en cas de difficultés, elles ne se laisseraient pas approcher ».
Après leur naissance, les jeunes restent auprès de leur mère jusqu’à avoisiner 200 kg. Ils sont alors sevrés et, tant les mâles que les femelles, sont orientés vers la production de viande. Tous sont finis à l’herbe, sans engraissement. Une fois le poids de 500 kg atteint, soit entre 18 et 26 mois après la naissance, ils quittent l’exploitation. « L’idéal serait d’attendre un an de plus avant l’abattage. Mais la demande est telle que je ne peux me le permettre. »

Environ 60 à 70 têtes sont abattues chaque année. Laurent ne peut toutefois augmenter la taille du troupeau pour renforcer l’offre, car il souhaite conserver une faible charge en bétail à l’hectare, actuellement inférieure à 1 UGB/ha. « C’est essentiel pour assurer le bon fonctionnement du système et se rapprocher au plus près du comportement naturel du bison. »
Après abattage, à Aubel, le poids pendu à chaud est évalué à 244 kg, en moyenne, pour l’année 2025. Toutefois, de grandes différences peuvent être observées entre animaux, selon son sexe ou sa conformation. Le poids en viande est, lui, estimé à 169 kg. « La qualité, plutôt que la quantité, demeure notre priorité. »
Autre particularité du bison : aucun abattage n’est planifié entre décembre et mi-avril. L’animal perd, en effet, de la masse durant la saison hivernale et ne retrouve son poids de forme qu’au printemps. Abattre en hiver serait donc peu judicieux, ce déficit de poids se répercutant directement sur le rendement carcasse.
En totale immersion
Si la ferme ne compte aucune étable, elle s’articule néanmoins autour de plusieurs bâtiments. Saloon, drugstore, Bison Meat Butchery ou encore barn accueillent les visiteurs pour de nombreuses activités, sous l’égide de Candice. Vente en circuit court et tourisme ont débuté en 2001, trois ans après l’arrivée des premiers animaux au Bison Ranch, dans le but d’attirer et de fidéliser les consommateurs.

« La boucherie nous permet de valoriser notre viande en vente directe, sans dépendre de la grande distribution. Elle nous met à l’abri des fluctuations du marché, contrairement à ce que rencontrent d’autres éleveurs bovins », détaille Laurent, qui souhaite également exprimer son soutien à l’égard de ses collègues. Des livraisons sont aussi effectuées partout en Belgique, par transport réfrigéré.
Une partie de la production est écoulée dans divers restaurants, mais aussi au sein du saloon. « Candice qui, comme moi, n’est pas issue du milieu agricole mais est née dans l’hôtel-restaurant d’Orchimont, s’occupe de la cuisine. » Entrecôtes, steaks, ribs, ragoût, chili con carne… sont servis aux plus gourmands dans un décor américain, en droite ligne depuis la ferme.
Désireux de joindre l’utile à l’agréable, le couple s’attelle également à communiquer autour de son élevage. Des visites guidées en chariot bâché, typique des pionniers traversant l’Ouest américain, sont organisées du printemps à l’automne. Les consommateurs découvrent ainsi l’élevage de bison, le mode de fonctionnement de l’exploitation, son intérêt pour la régénération des sols et le stockage du carbone… Tandis que les éleveurs jaugent les tendances de consommation et peuvent, par la suite, faire évoluer leurs produits.
« J’y ajoute toujours un peu de géopolitique agricole », glisse Laurent. « C’est important que nos visiteurs soient au courant de ce qu’il se passe dans le monde. » Y compris en matière d’agriculture et d’alimentation !
Le barn (la grange, dans le Midwest américain) raconte l’histoire du bison d’Amérique. Des vidéos et photos, un arbre généalogique ou encore un animal naturalisé permettent d’en savoir plus sur cet animal, depuis l’apparition des premiers bovidés jusqu’à aujourd’hui. Le parcours de la ferme y est également retracé, tout comme l’expérience acquise par le couple aux États-Unis et les pratiques mises en place en matière de séquestration du carbone.

Enfin, le drugstore est une véritable caverne à souvenirs : peluches, figurines, vêtements, chapeaux… et même peaux tannées sont disponibles à la vente.
Environ 30.000 personnes passent chaque année par le Bison Ranch, dont 6.000 à 9.000 participent à la visite guidée. Et pas moins de 20 % des clients suivent le couple depuis plus de 20 ans.
Le bison, au centre de toutes les attentions
Malgré ce succès, Candice et Laurent gardent les pieds sur terre. « L’accueil touristique constitue déjà une diversification de notre exploitation. Nous ne comptons pas aller plus loin, au risque de nous éparpiller. L’objectif est de rester concentrés sur le bison, ici à Orchimont, mais aussi à l’échelle européenne, où nous conseillons d’autres éleveurs. ». Au point d’avoir déjà conduit des animaux jusqu’aux îles Canaries…
Quant à l’avenir de l’exploitation, il se dessine à travers Diego. Du haut de ses 32 ans, le jeune homme est immergé dans l’élevage depuis cinq ans déjà. « Il peut reprendre la ferme sans aucun problème. Mais je m’inquiète, pour lui comme pour d’autres, de la charge administrative. Il n’est pas normal qu’un agriculteur passe deux heures par jour dans son bureau, plutôt qu’avec ses animaux… » Quant à son frère James, 10 ans, il a déjà le business dans le sang. « Il accueille les clients dans la boucherie et vend la viande », sourit Laurent.
Avec un tel binôme, les plaines d’Orchimont devraient encore résonner longtemps sous les pas des bisons, donnant à notre Ardenne belge un parfum de grand Ouest américain.
