Le lait de jument, une diversification au service du Trait belge
C’est dans le petit village de Biesme-sous-Thuin qu’est situé l’élevage de la Thudinie. Passionnée par les chevaux depuis de nombreuses années, Karine Wille s’est essayée à la traite des juments et à la production de savon à base de lait. Une diversification atypique mais surtout oubliée qui retrouve toute sa légitimité…

« J’ai commencé la traite des juments en 2008 », explique Karine. À l’époque, l’élevage était exclusivement constitué de chevaux de sport. Un peu plus tôt, c’est en France qu’elle a découvert le savon au lait de jument, reconnu pour ses vertus sur les peaux à problème. Souffrant de psoriasis et cherchant une diversification pour son élevage, l’idée s’impose comme une évidence.
Une race adorable
Après avoir débuté la traite des juments, l’écurie s’est progressivement remplie de chevaux de trait belge. « J’ai toujours apprécié cette race. Ce sont des chevaux majestueux, avec beaucoup de prestance », décrit la cavalière. « Malgré leur puissance, ils ont le sang-froid, sont très doux et très calmes. Adorables ! ». Elle ne les a pas choisis pour leur productivité : « Dans le monde de la traite des juments, l’Haflinger est le plus intéressant. Il produit autant de lait que le Trait belge mais consomme beaucoup moins de fourrage ».

Un autre atout du Trait belge est qu’il se vend facilement comme cheval de loisir. « Ces chevaux sont paisibles, passe-partout ». Et ceux de l’élevage de la Thudinie le sont tout particulièrement : « Pour traire les juments, je dois manipuler les poulains assez tôt. Ils sont donc rapidement mis en contact avec l’homme et sont plus vite dociles ».
Aujourd’hui, Karine possède sept juments de Trait belge et a arrêté l’élevage de chevaux de sport.
Le poulain profite exclusivement du lait durant ses deux premiers mois
La production de lait implique nécessairement la présence d’un poulain ! L’éleveuse s’arrange donc pour avoir deux ou trois poulains par an, en alternant les juments. Cette rotation permet de relayer les mères et facilite les manipulations lors de l’insémination. « Je ne détiens pas d’étalon sur l’exploitation, ce qui me contraint d’amener mes juments chez un étalonnier et de les récupérer une fois pleines. Ne pas avoir de poulain dans les pieds à ce moment-là simplifie grandement les choses », affirme Karine.
La gestation dure ensuite 11 mois. Après sa naissance, le poulain restera deux mois complets avec sa mère et profitera pleinement de son lait. L’éleveuse ajoute : « Les juments ne sont donc pas traites directement après la mise bas, comme c’est le cas pour les vaches. Même si le poulain commence à chiquer du foin ou des céréales après deux semaines, le lait produit par sa mère lui est totalement destiné ».
À partir de ses deux mois, la traite peut débuter progressivement. Concernant le matériel employé, c’est le même principe que pour les chèvres ou les brebis : un pot trayeur individuel, évidemment adapté au niveau du pulsateur pour convenir aux juments, et avec un embout constitué de deux manchons.

Une traite par jour de 1,5l
« Il faut, en général, une semaine d’acclimatation au poulain », estime la productrice. En effet, le jeune est séparé de sa mère une heure avant la traite mais tous les deux gardent un contact visuel l’un sur l’autre. Cette séparation crée une situation stressante pour les animaux ce qui explique que la jument ne lâche pas toujours son lait les premières fois. « Le plus compliqué reste les juments qui ont leur première expérience de traite. Lorsque je me suis lancée dans la production de lait, ce qui posait le plus de problèmes également était le bruit du pulsateur. Le bruit cadencé qui claque les perturbait énormément. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Toutes mes juments sont nées ici et sont habituées à ce bruit », souligne l’éleveuse.
Durant la traite, le poulain reste à côté de la jument. Karine détaille : « Le système de lactation des chevaux est différent de celui des vaches qui ont la capacité de stocker et qui sont traites deux fois par jour. Pour les juments, le lait n’est libéré qu’à la demande du poulain. C’est pour cette raison qu’une mère sans son petit va se tarir et ne donnera plus de lait ». La présence du poulain permet donc de stimuler la traite mais la jument ne donnera jamais totalement son lait. Elle poursuit : « En moyenne, je tire entre 1,5 et 2l de lait par traite ». Une fois la traite terminée, la jument et son poulain retournent en praire.
L’éleveuse se limite à une traite par jour. « Il y a quelques années, je m’occupais à temps plein des chevaux et je trayais trois fois par jour. Cela a duré cinq ans. Aujourd’hui, j’ai une activité complémentaire. Les chevaux restent avant tout une passion et les revenus de l’élevage permettent de faire vivre celui-ci », précise-t-elle.
Reconnu pour ses propriétés et ses bienfaits
Une fois le lait obtenu, celui-ci est filtré. Deux possibilités s’offrent à Karine, soit une mise en bouteille pour les cures de lait de jument, soit un conditionnement sur des plaques qui sont directement congelées pour ensuite être lyophilisées.

À partir du lait en poudre, plusieurs soins sont confectionnés, comme des savons, du gel douche, des shampoings, du lait corporel ou encore de la crème pour le visage. « Je travaille avec un laboratoire de la région, Acos Visoderm. Ce sont eux qui élaborent les produits et qui réalisent les tests. De mon côté, je fournis le lait, j’utilise et j’approuve les produits avant leur commercialisation », informe l’éleveuse.
Les produits à base de lait de jument sont reconnus pour leurs propriétés hydratantes et leurs effets positifs sur les peaux sensibles et à problèmes, tels que les peaux allergiques et atopiques, l’eczéma, le psoriasis, les peaux sèches, abîmées et crevassées. « Ils procurent un véritable bienfait général. L’idée de traire mes juments et de fabriquer des savons m’est venue lorsque j’ai découvert les vertus du lait de jument. Je me suis alors dit : si cela fonctionne sur moi, pourquoi pas sur les autres ? ».
Pour profiter des produits de l’élevage de la Thudinie, Karine les propose à la vente dans le petit magasin, situé sur l’exploitation et ouvert les mercredis après-midi et les samedis. « Nous collaborons également avec d’autres magasins à la ferme, nous allons même jusque Havelange, ainsi qu’avec les magasins Carrefour. Il m’arrive aussi d’envoyer mes produits par correspondance », complète-t-elle.

Une question de confiance
Pour débuter dans le lait de jument, il n’existe aucune formation. « Je suis régulièrement contactée par des jeunes français qui souhaitent débuter dans cette spéculation mais qui n’ont aucune expérience avec les chevaux. Seulement, il est très important d’avoir une certaine affinité avec ces animaux. Si la jument n’a pas confiance en nous, elle ne donnera pas son lait », interpelle Karine. Elle donne ensuite l’exemple : « Lorsque j’organise des portes ouvertes, je planifie des démonstrations de traite, ce qui plaît généralement beaucoup aux gens. Cependant, la jument n’est pas dans ses habitudes : il y a du monde qu’elle ne connaît pas, il y a du bruit… Elle ne libère donc que très peu de lait ».
De plus, le cheval est considéré comme un animal de compagnie et non pas comme un animal de rente, au même titre que les vaches. Le lait de jument suscite donc de nombreuses appréhensions : « Certaines personnes ont beaucoup de mal avec la traite des juments. Surtout, quand elles n’y connaissent rien. Énormément de préjugés circulent, notamment à cause de reportages qui montrent des juments enfermées dans le noir, soi-disant pour produire plus de lait… ». Lorsque l’éleveuse est confrontée à ce genre de réticence, elle invite à venir voir ce qu’il se passe dans son écurie. « Ce sont de véritables petits poneys de trait pourris-gâtés. Si c’était pour leur faire du mal, je ne le ferais pas ! », conclut-elle.

Enfin, traire une jument peut aussi être perçu comme un acte qui restreint la consommation de lait du poulain. Selon Karine, une jument classique peut produire jusqu’à 18l de lait par jour. « Je trais à partir des deux mois du poulain et je tire environ 1,5l, ce qui est dérisoire. Le poulain n’est absolument pas privé ».
La traite pour mieux valoriser la race
Avec ses chevaux, Karine, épaulée par sa fille qui vient de se lancer dans la production de fromage et l’élevage de chèvre, souhaiterait travailler dans un vignoble. « Nous devons encore nous former », admet-elle. En poursuivant : « Nous participons régulièrement à des salons de valorisation du Trait belge, sur lesquelles j’amène mes produits ». Selon l’éleveuse, la traite est une voie supplémentaire de mise en valeur de la race. « Travailler dans des vignes l’est aussi ! ».

Enfin, ce qui la rend la plus fière dans son travail est de voir évoluer les chevaux nés dans son écurie, une fois partis chez leurs nouveaux propriétaires. « C’est une vraie satisfaction de constater ce qu’ils deviennent et le travail qu’ils accomplissent », confie-t-elle. L’un d’eux a ainsi été vendu à une connaissance de la région et travaille aujourd’hui dans un vignoble à Castillon. D’autres ont franchi les frontières : un cheval, vendu localement, a finalement rejoint l’Allemagne. Ses nouveaux propriétaires ont même repris contact avec Karine pour la remercier, ravis de son tempérament et des résultats obtenus. Des retours qui confortent l’éleveuse dans son engagement en faveur du Trait belge.
La reconnaissance ne s’arrête pas aux chevaux. Du côté des produits à base de lait de jument, la fidélité de la clientèle est également source de motivation. « Chaque année, les mêmes personnes reviennent faire leur stock. Elles sont enchantées et en parlent autour d’elles », sourit-elle. Un bouche-à-oreille précieux, qui contribue à faire connaître son travail et à valoriser la race autrement.
