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Charlotte Mattelin, la vétérinaire devenue bergère

Au gré des grès, chemins hoquetant déroulent des pensées à l’emporte-soleil. Honnelles, aux syllabes chantantes, enroulée d’une palpitation de printemps à venir. Accroché à l’angle d’une fenêtre, tourbillonnant au fil de la poussière de la route, mars joue à cache-cache dans le gris des flaques. Et cette lumière qui s’écrit à l’horizon infini. Comme à la Bergerie de Léonie, où les appels doux des brebis et le cliquetis des grelots composent une partition vive, accordée au rythme des prairies.

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À l’écart des routes rapides, la ferme se découvre sans s’annoncer. Quelques bâtiments restaurés, un corps de logis encore marqué par le temps, des prairies qui s’étirent vers la frontière française. Dans ce Hainaut rural où les collines plient doucement sous le vent, la Bergerie de Léonie s’est installée sans fracas.

Dans la continuité d’un prénom

Le nom n’a rien d’une stratégie de marque. Léonie était le prénom de la grand-mère des précédents propriétaires, celle qui habitait ces murs. En le conservant, Charlotte Mattelin, elle aussi originaire de Wallonie picarde, n’a pas cherché à rebaptiser le lieu mais à prolonger une mémoire. La bergerie s’inscrit dans une histoire faite de transmissions discrètes plutôt que de ruptures affichées.

Les brebis lèvent la tête, alertes, puis se pressent derrière les barrières lorsque Charlotte s’avance. Une petite quarantaine, principalement des laitiers belges, silhouettes fines et hautes sur pattes, au regard étonnamment doux. Les grelots tintent à peine. Un montagne des Pyrénées observe, massif, immobile. Ce grand chien clair, que les éleveurs appellent aussi « patou », n’est pas un chien de conduite mais de protection : il vit au milieu du troupeau et s’interpose en cas de menace. Plus gardien que berger, sa seule présence suffit souvent à dissuader.

Le choix du laitier belge est réfléchi. Cette race locale figure désormais parmi les patrimoines ovins à préserver.
Le choix du laitier belge est réfléchi. Cette race locale figure désormais parmi les patrimoines ovins à préserver. - M-F V.

Charlotte Mattelin n’est pas née dans le monde agricole. Elle y est entrée par bifurcation. « Je suis vétérinaire de formation. Je suis sortie en 2013 et j’ai pratiqué pendant 10 ans, en ferme et en petits animaux ». Une carrière structurée, exigeante. Puis la vie familiale a redessiné les équilibres. Trois enfants, des gardes imprévisibles, un compagnon médecin. Le tournant tient presque à une coïncidence. « Quand la deuxième est née, en rentrant de la maternité, on a vu qu’il y avait un panneau « à vendre » ici. On connaissait la ferme, elle était relativement en ruine. On n’a pas hésité, on a sonné ».

L’élevage ovin laitier s’est imposé progressivement. « L’idée de participer à nourrir les gens, ça me plaisait bien ». Il ne s’agissait pas d’un retour idéalisé à la terre, mais d’un ajustement patient. « Tout s’est bien combiné. C’était comme une ligne bien tracée ».

L’échelle humaine

Pourquoi la brebis plutôt que la vache ? La réponse tient à la dimension. « Les brebis, c’est plus à l’échelle humaine. On n’a pas besoin d’énormément de matériel pour commencer. » Charlotte assure seule la transformation du lait. « Même si je les aime beaucoup, je ne me voyais pas m’occuper de vaches ».

Le choix du laitier belge est réfléchi. Cette race locale figure désormais parmi les patrimoines ovins à préserver. Elle produit moins que certaines lignées plus standardisées, mais Charlotte assume ce compromis. « Je voulais participer à sa préservation ». Docile, maternelle, relativement prolifique, elle présente aussi des fragilités, notamment parasitaires chez les jeunes. La vétérinaire qu’elle est observe, ajuste, anticipe. Le troupeau est encadré par Elevéo et inscrit dans le schéma officiel de sélection. L’exploitation bénéficie des aides de la Pac, consacrées aux races locales. Dans un modèle de petite taille, ces soutiens ne sont pas anecdotiques : ils participent à l’équilibre d’un cheptel moins tourné vers la performance maximale que vers la cohérence territoriale.

Charlotte expérimente avec prudence. Un bélier Lacaune a introduit quelques croisements. « J’aimerais voir s’il y a une différence au niveau de la production laitière. Elles sont plus massives ». L’analyse demeure précise, presque clinique. Le regard de la vétérinaire n’a pas disparu.

À moyen terme, une autre piste prend forme : introduire du roux ardennais. Plus rustique, historiquement orienté vers la viande, il viendrait compléter le laitier belge par sa robustesse et sa valorisation bouchère. « Je les trouve beaux », dit-elle simplement. L’objectif serait de tendre vers un troupeau mixte, moitié laitier, moitié roux ardennais.

Il ne s’agirait pas d’abandonner la transformation laitière, mais de consolider l’équilibre économique. Développer, à terme, des colis d’agneau, structurer progressivement une activité viande en parallèle du lait. « C’est du moyen terme », précise-t-elle.

La traite débute au printemps. Pendant 6 à 8 mois, le lait devient matière première : yaourts, fromages frais, fromages affinés, glaces au lait de brebis. Un brie, un pecorino, une feta complètent désormais la gamme. « C’est moi qui m’occupe de la transformation. » La formule relève moins d’une revendication que d’un principe d’organisation.

Charlotte et son « patou », un chien de protection vit au milieu du troupeau et s’interpose en cas de menace.
Charlotte et son « patou », un chien de protection vit au milieu du troupeau et s’interpose en cas de menace. - M-F V.

La commercialisation repose sur les circuits courts : commandes en ligne, retrait à la ferme, quelques magasins partenaires, dont un à Dour spécialisé dans les produits locaux et une supérette à Thulin. Les agneaux sont vendus après sevrage, parfois pour la reproduction. La filière viande reste à structurer, mais l’orientation vers le roux ardennais pourrait en renforcer les bases.

Pluralité des engagements

Charlotte Mattelin n’a pas quitté l’enseignement. Elle est chargée de cours à la Haute École Louvain en Hainaut (HELHa), à Montignies-sur-Sambre, où elle intervient dans le cadre du bachelier « Systèmes alimentaires durables et locaux » (Sadl). Cette formation professionnalisante de trois ans prépare les étudiants à appréhender l’ensemble de la chaîne alimentaire (de la production à la consommation, en passant par la transformation et la commercialisation) en insistant sur l’agroécologie, les circuits courts, l’alimentation de qualité et l’ancrage territorial. Elle répond à un besoin croissant de repenser les systèmes alimentaires vers davantage de durabilité, de respect environnemental et d’équité sociale. La ferme nourrit le cours ; le cours, en retour, éclaire les choix menés sur l’exploitation. Dans ce contexte, Charlotte partage avec les futurs agriculteurs une approche globale qui dépasse la seule dimension technique pour intégrer les réalités économiques, sociales et écologiques. Elle y parle d’élevage, de transformation du lait, de circuits courts et de patrimoine vivant, mais aussi du lien entre agriculture et société, faisant le pont entre son expérience quotidienne et les enjeux pédagogiques d’un enseignement tourné vers l’alimentation locale.

Être vétérinaire demeure un atout concret. « Je peux intervenir directement en cas de problème ». Les mises bas se déroulent généralement sans difficulté, mais la compétence rassure et limite les recours extérieurs.

Cette pluralité de rôles (agricultrice, enseignante, mère de trois enfants) façonne un quotidien dense. Les bâtiments sont encore en travaux. Les journées s’étirent. Le temps reste la ressource la plus rare.

Les ber’gèrent, ensemble

Dans un paysage agricole longtemps structuré autour du modèle masculin de l’exploitant, une autre dynamique s’esquisse. Charlotte appartient à un groupe informel de quatre bergères wallonnes. Elles sont installées entre le Hainaut et la province de Namur : Vicky à la Bergerie de la Bohette, du côté d’Ath ; Aline à L’Échoppe du Peyroux, à Bougnies ; Anne à la Bergerie de la Coumaille, à Hour, dans l’entité de Houyet. Des exploitations de taille comparable, des réalités techniques proches, mais des parcours singuliers.

Elles échangent conseils, doutes, réussites. « Ça nous sert beaucoup pour se réconforter, se soutenir ». Les conversations portent sur les mises bas compliquées, les problèmes parasitaires, l’organisation de la traite, le choix d’un bélier, mais aussi sur les prix, la commercialisation ou les débouchés à explorer. Le réseau n’a ni statuts ni calendrier formel ; il fonctionne au fil des appels, des messages et des visites. Dans un métier où l’isolement peut peser, cette circulation d’expériences tient lieu d’appui. Le groupe s’est donné un nom : « Les ber’gèrent ». Un clin d’œil, certes, mais aussi l’affirmation d’une maîtrise technique et économique pleinement assumée. Derrière le jeu de mots, il y a l’idée que ces exploitations ne relèvent pas d’un loisir pastoral, mais d’entreprises agricoles conduites avec méthode et exigence.

En 2026, les Nations unies consacrent une année aux agricultrices. Sur le terrain, l’évolution est déjà perceptible. « Avant, c’était l’agriculteur avec la conjointe aidante. Maintenant, on a de plus en plus de femmes qui s’installent seules et demandent un coup de main à leur compagnon ». Charlotte s’est installée seule. Son compagnon l’aide ponctuellement. Elle refuse toutefois d’assigner la bergerie à un genre. « C’est accessible à tout le monde. » Elle observe simplement que, dans l’ovin laitier belge, nombre d’installations récentes sont portées par des femmes.

Ouvrir les portes

À mesure que l’exploitation se consolide, Charlotte souhaite l’ouvrir davantage. Accueillir des classes, organiser des journées pédagogiques, proposer des animations autour de la tonte : autant de manières de rendre visible ce qui, trop souvent, demeure à l’écart. Au printemps, une chasse aux œufs est prévue. En mai, des journées ouvertes mêleront démonstrations de tonte et animations pour les enfants. L’initiative traduit une conviction. La ferme ne peut plus rester invisible. Les 24 et 25 mai, Charlotte participera ainsi aux « Rendez-vous en terres agricoles », une initiative portée par la province de Hainaut et Hainaut Développement qui invite les exploitations à ouvrir leurs portes au public. Visites, rencontres, ateliers ou dégustations poursuivent un même objectif : retisser le lien entre agriculture et société, valoriser les métiers, rendre perceptibles les réalités du terrain. Une démarche qui prolonge, à l’échelle du territoire, cette volonté de dialogue et d’ancrage local.

Beaucoup d’enfants ignorent l’origine du lait ou la saisonnalité de la production. Montrer la traite, expliquer la transformation en fromage, faire toucher la laine fraîchement tondue, raconter la vie du troupeau : autant de gestes qui recréent un lien concret avec le monde agricole.

L’accueil suppose aussi d’exposer les contraintes : la saisonnalité des revenus, la dépendance partielle aux aides européennes, les aléas sanitaires. La ferme n’est pas un décor champêtre ; c’est un lieu de travail. Aux confins sud-ouest du Hainaut, ces journées ouvertes dessinent l’image d’une agriculture exigeante, qualifiée, ancrée localement et capable de dialogue. Dans la bergerie, à l’heure du nourrissage, les brebis se resserrent autour de l’auge. Les gestes de Charlotte ne s’accompagnent d’aucun discours sur la vocation ou le sacrifice. « Je suis juste agricultrice ». Le « juste » n’est pas une modestie, mais une affirmation tranquille. À Honnelles, à hauteur de brebis, se dessine une agriculture contemporaine, attentive aux ressources locales, insérée dans les circuits courts, ouverte au territoire. Une agriculture où les femmes occupent désormais pleinement la scène.

Marie-France Vienne

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