Maîtriser les entérotoxémies: un enjeu majeur en filière ovine
Dans un contexte d’évolution permanente de la filière ovine, en recherche constante d’optimisation de sa productivité et de sa rentabilité, la maîtrise des pathologies majeures devient un levier de compétitivité indispensable. Parmi elles, l’entérotoxémie occupe une place tout à fait remarquable. Elle rappelle, en effet, aux éleveurs combien la performance zootechnique repose sur un équilibre physiologique fragile et le respect d’une bonne santé digestive.

L’entérotoxémie n’est pas une simple infection bactérienne, c’est une véritable « intoxication interne » . Pour la maîtriser, il est indispensable de bien comprendre le fonctionnement de l’agent qui en est responsable : une bactérie nommée Clostridium perfringens. En quelques mots, ce sont des bactéries dites « anaérobies strictes » (elles se développent sans oxygène) et « sporulées ». Cette capacité à former des spores leur permet de survivre des années dans le sol, les bâtiments d’élevage ou même la poussière. Dans un troupeau sain, ces bactéries transitent dans l’intestin sans causer de dommages. Le basculement vers la maladie se produit lors d’une croissance déraisonnée de celles-ci.
Une bombe à toxines
Ce ne sont pas les bactéries elles-mêmes qui tuent l’ovin, mais bel et bien les toxines qu’elles libèrent lors de leur phase de multiplication rapide. Ces toxines sont :
la toxine Alpha : commune à tous les types de clostridies, elle détruit les membranes des cellules.
la toxine Epsilon (Type D) : elle augmente la perméabilité des vaisseaux sanguins et provoque des dommages irréversibles au niveau du cerveau et des reins.
la toxine Bêta (Type B et C) : responsable des entérites hémorragiques foudroyantes, bien connues des éleveurs.
Quels sont les facteurs de risque ?
L’apparition de la maladie est toujours le signal d’un déséquilibre digestif. Rappelons-nous que le système digestif du mouton abrite une vie microbienne complexe et variée (bactéries, protozoaires, champignons) qui, pour survivre, requiert une grande stabilité. Lorsque ces « bons » microbes font face à des perturbations soudaines, c’est le grand fracas !
Ce séisme digestif trouve son origine dans des voies aujourd’hui bien cernées.
Il peut s’agir du « coup de fouet » alimentaire ou le souci du « trop », « trop vite ».
– Piste 1, l’excès alimentaire : une consommation excessive et brusque de céréales (excès d’amidon) avec un mouton dominant à l’auge mais également un agneau allaité sans rationnement ou bénéficiant d’une mère au pis trop généreux.
– Piste 2, l’excès de glucides et/ou d’azote soluble : une mise rapide sur une herbe de printemps, un apport élevé de pulpes ou de légumineuses dans la ration.
– Piste 3, la transition ratée : une transition alimentaire trop brusque entraînant un déséquilibre digestif (dysbiose).
– Piste 4, les erreurs de conduite alimentaire : une distribution de l’aliment concentré avant les fourrages, un tri dans les bacs.
Il peut également s’agir du stress. En effet, le stress digestif favorise la prolifération des bactéries du genre Clostridium et la libération des toxines en raison de la stagnation du bol alimentaire. Une mauvaise gestion du parasitisme digestif en est la cause principale.
Il semble aussi que le stress climatique (météo orageuse, changements brutaux de température) soit associé à une observation plus fréquente de cas d’entérotoxémies.
Enfin, concernant le profil type, si l’entérotoxémie atteint tous les moutons sans distinction d’âge ou de sexe, elle est souvent définie comme la maladie des « têtes de lot » en raison d’une fréquence d’observation élevée auprès de celles et ceux qui profitent le plus.
Poser le diagnostic d’entérotoxémie
La mort étant, dans la toute grande majorité des cas, subite, le diagnostic repose essentiellement sur l’observation des lésions caractéristiques post-mortem. Les lésions d’entérite hémorragique (portion d’intestin totalement rouge vif, remplie de sang ou de gaz) sont ainsi pathognomoniques (figure 1).
Les animaux trouvés morts sont en bon état général. Il s’agit souvent des plus costauds.
Anticiper le problème
Comme le traitement de l’entérotoxémie est illusoire, la prévenir se révèle donc indispensable !
La vaccination ovine contre les clostridioses (dont font partie les entérotoxémies) est une des stratégies de prévention majeures. Les vaccins aujourd’hui disponibles sur le marché sont des vaccins inactivés et polyvalents. Ils couvrent donc un maximum de souches de Clostridium (pas exclusivement Clostridium perfringens).
En élevage, il est possible de mettre en place une stratégie vaccinale sur différentes catégories d’âge selon l’objectif recherché.

L’éleveur peut également agir sur la conduite alimentaire. Nous l’avons précisé plus haut : la prolifération anarchique des clostridies est le fait du déséquilibre digestif promu par une situation de changement alimentaire brusque et/ou de facteurs de conduite problématiques (stratégies de distribution de l’aliment, qualité du mélange, effet de « tri », accès à l’auge et effet de « dominance »). La bonne connaissance de ceux-ci est donc la clé d’une bonne santé digestive.
À côté de ces éléments, la gestion des parasitoses de bergerie et d’herbe par un emploi raisonné et raisonnable de substances antiparasitaires ne peut être négligée. Par ailleurs, le foin ou la paille doivent être distribués avant la mise à l’herbe ou la distribution de concentrés pour « caler » le rumen.
Enfin, de récentes études révèlent l’intérêt des probiotiques (bactéries, levures) dans la prévention des entérotoxémies. Ces probiotiques agissent en effet par « exclusion compétitive » : en occupant la place sur la paroi intestinale, ils empêchent les bactéries du genre Clostridium de s’y fixer et de libérer leurs toxines. Une aide précieuse qui pourrait être employée lors de phases clés du cycle de production à l’instar du sevrage.
Il faut souligner que la maîtrise de l’entérotoxémie est le reflet de la technicité d’un élevage. Elle demande de la rigueur dans le calendrier vaccinal et de l’observation dans la conduite alimentaire.
Vers une approche holistique de la prévention
La lutte contre l’entérotoxémie ne peut se résumer à un simple acte médical isolé. Elle impose une approche holistique où la biosécurité, la conduite alimentaire et la stratégie vaccinale s’articulent de concert. Si la vaccination demeure le rempart le plus solide et le plus rentable, elle ne saurait dispenser l’éleveur d’une vigilance quotidienne sur les transitions alimentaires et la gestion du stress environnemental.
L’évolution des pratiques, notamment vers des systèmes plus herbagers ou, à l’inverse, vers une intensification de l’engraissement en bergerie, modifie les profils de risques mais ne les supprime pas. La clé du succès réside dans l’anticipation : un calendrier vaccinal rigoureux, couplé à une observation fine du troupeau permet aujourd’hui de réduire drastiquement l’impact de cette pathologie.






