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Courrier des lecteurs : sept minutes en train

C’était en automne, dans le train d’Ottignies qui allait vers Louvain-la-Neuve. Bon nombre de citoyens connaissent par cœur ces sept minutes de trajets qui séparent un univers de l’autre. Tous ceux qui ont emprunté cette ligne savent aussi qu’on peut y rencontrer tous les esprits, des plus endormis au plus érudits. Les conversations sortent de nulle part, sans queue, ni tête, sur des sujets plein la tête.

Temps de lecture : 6 min

Lors d’un de ces trajets, je me souviens d’une rencontre. J’étais perdue dans une lecture soporifique. L’auteur se donnait du mal, trop de mal, ce qui m’a fait décrocher au bout de quelques pages. En face de moi, un homme lisait lui aussi un livre et n’avait pas l’air plus inspiré que moi. Alors face à nos deux bouquins, il a embrayé le premier me demandant ce que j’étudiais. Le journalisme. Et lui ? Je m’attendais à une brève réponse du genre bio, droit, éco… Mais non, c’était tout un programme car il était doctorant. Il lui était impossible de résumer en moins d’une phrase l’objet de sa recherche, alors qu’il en était le principal protagoniste. Je n’ai pas tout compris mais ça parlait de fermentation, de bactéries, d’énergie… Les trois mots-clés ont fait tourner mon cerveau telle une machine au casino. Vous savez, quand il vous faut trois bananes pour gagner le jackpot ? Ici c’était pareil, avec ces trois mots, j’ai eu mes trois bananes et au lieu de pièces, sont sortis à peu de chose près ces mots : « Bien sûr, à Stockholm, il y a un écoquartier qui a testé cette technologie pour subvenir aux besoins de chauffage et d’électricité de ses habitants, grâce à la fermentation de bactéries issues de déchets ».

Il était ébahi et à vrai dire, moi aussi d’avoir réussi à sortir un tel pâté à un ingénieur et je vous assure, ce que je vous écris est vrai. Je n’ai aucun mérite scientifique, je suis simplement addict, boulimique d’actualité et d’information en tout genre. Sans doute que quelques mois auparavant, un reportage sur le sujet m’avait fasciné, l’info est restée. L’histoire se termine ici, le train s’est déjà arrêté à quai. Sept minutes, c’est court. Aujourd’hui ce bref instant vieux de plus de quinze ans me revient comme un boomerang en pleine conscience. Après avoir fait la folie de payer ce matin 45 litres de diesel à 2,16 € le litre, je me suis demandé comment produit-on sa propre énergie ? Réflexe d’agriculteur. Que ce soit à propos de jambon ou de mécanique, on veut toujours tout faire nous-même. Et encore une fois, l’agriculture a une solution.

Le scandale des vaches qui pètent, vous vous souvenez ? Encore une fois, des raccourcis véhiculés par des gens qui n’ont aucune notion scientifique, qui ne savent pas ce qu’est un taux de liaison ou du méthane et qui confondent les réalités entre l’Europe et les pays de l’Océanie ou de l’Amérique du Sud. Entre-temps, j’ai l’impression que cette colère à l’égard des agriculteurs s’est calmée, au point d’avoir disparu. Les crises successives depuis ces six dernières années n’y sont à mon sens pas pour rien. En 2020, alors que la moitié de la population mondiale était malade, une autre partie a évité, grâce à l’agriculture, la dépression en allant soit bêcher dans le jardin, soit prêter main-forte aux maraîchers qui se retrouvaient avec des productions abondantes. Toucher la terre, calquer son rythme de travail avec le lever et le coucher du soleil, ressentir à nouveau tous ses muscles se régénérer le soir dans son lit, se réveiller avec des courbatures… Nul doute que des millions de personnes se sont senties à nouveau vivre et ont vécu leur plus bel été depuis l’enfance. Morale de la crise ? L’agriculture nourrit non seulement le corps mais aussi l’esprit. À peine trois ans plus tard, deuxième crise : la Russie frappait l’Ukraine. L’Union européenne s’est retrouvée du jour au lendemain sans pain. Souvenez-vous, c’est à cette époque qu’on a compris que l’Ukraine était le grenier céréalier de l’Europe. Les importations interrompues, la société a enfin levé les yeux sur ses propres paysages. Oui, il y a des céréaliers dans nos campagnes. Oui, il y a des filières, des meuniers, de la farine et du pain qui peuvent être fabriqués sans aucune empreinte carbone. Encore une fois, les agriculteurs étaient la solution et les gens sont allés à leur rencontre. Et là, la société a découvert ce que sont en réalité nos fermes familiales. Authentiques, aux pratiques réglementées et rigueur pour la qualité. Certains auront pu remarquer également d’immenses structures aux formes sphériques, rappelant les installations d’observation spatiale.

Ce sont des centrales de biométhanisation. À l’intérieur, les déchets organiques, du fumier, des produits agro-alimentaires… qui fermentent à l’aide des bactéries dans le digesteur et produisent du méthane. De ce procédé, il ne reste que le digestat, engrais naturel dont la qualité dépend invariablement avec ce que l’on y met en amont. Le biogaz produit est réinjecté dans le circuit et permet de chauffer des logements.

Vingt-cinq ans après ces premières expériences à Stockholm, puis ces sept minutes d’échanges dans le train, aujourd’hui je repense à cette technologie aussi efficace et basique qu’est la fermentation. Ces dernières années, la biométhanisation s’est diffusée comme une traînée de spores en colonisant les fermes de ces immenses structures sphériques, chapeautée d’un dôme bombé par la pression du gaz émis, rappelant la forme d’un champignon. Le procédé par fermentation a cependant ses exigences : il n’aime pas avoir faim. Il arrive dans certains cas qu’on doive y injecter des déchets venant de l’extérieur de la ferme ou que des cultures soient converties à finalité énergétique, comme l’est le maïs. Ça ne plaît pas à tout le monde, mais tel n’est pas le présent sujet. Les agriculteurs, en étant des producteurs de biogaz, viennent compléter l’offre des énergies vertes telles que le sont le soleil et le vent.

Je ne pense pas qu’on verra de sitôt des files de voitures à des stations de gaz aux fermes, mais finalement, pourquoi pas ? Aujourd’hui, le prix de l’énergie a explosé suite à cette nouvelle guerre en Iran. Il faut bien qu’on continue notre vie, rouler en voiture, se brancher à l’électricité, se chauffer. Jamais deux sans trois, la société va finir par se tourner vers l’agriculture, tel un enfant qui se tourne vers son papa quand il est bloqué face à une complication. On sait que ce papa réglera le problème en un coup de racagnac, mais on ne veut pas chercher à comprendre car on veut que ça reste magique. La société se tournera vers le monde agricole et ça sera magique.

Valérie Neysen

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