«La politique agricole est un destin»
Le 2 mars dernier, à Bruxelles, dans le cadre du Global Food Forum, les ministres français, italien et polonais de l’Agriculture ont livré bien davantage qu’un plaidoyer sectoriel. Revenus, réciprocité commerciale, gestion de l’eau, innovation, planification stratégique : derrière leurs interventions se dessine une interrogation plus large sur la nature même du projet européen. La réforme de la Pac pourrait devenir l’un des derniers terrains où s’éprouve la réalité d’une souveraineté commune.

D’emblée, Annie Genevard, la ministre française, place le débat sur un terrain fondamental : celui du revenu. « Si on n’est pas capable de sécuriser le revenu, on n’est pas capable d’attirer des jeunes vers ces métiers magnifiques », affirme-t-elle, évoquant le nombre croissant de producteurs confrontés à des difficultés persistantes. La question dépasse la conjoncture. Elle touche à la soutenabilité même du modèle agricole européen.
Mme Genevard insiste sur un point rarement formulé aussi directement : le revenu doit être rapporté au travail fourni. « Cela interroge la compétitivité et la soutenabilité économique de nos exploitations ». En creux, c’est toute la structure des chaînes de valeur, des marges de transformation et des rapports de force commerciaux qui est posée.
Sans rémunération décente, le renouvellement générationnel restera un vœu pieux. Or, le vieillissement agricole européen constitue l’une des menaces les plus silencieuses pesant sur la souveraineté alimentaire. Le débat sur la Pac n’est donc pas qu’une discussion budgétaire ; il engage la capacité même de l’Europe à maintenir des producteurs sur son territoire. La Pac demeure, selon elle, « l’instrument » central pour stabiliser cette équation. Mais encore faut-il qu’elle conserve une cohérence stratégique.
Anticiper les dépendances, réaffirmer le commun

Le ministre polonais, Stefan Krajewski, parle d’expérience. La guerre en Ukraine a profondément affecté son pays, tant par les flux commerciaux que par la volatilité des marchés. Les crises successives (pandémie, énergie, tensions géopolitiques) ont montré que « les États membres ne peuvent agir seuls ». La gestion des risques climatiques, des marchés et des chaînes d’approvisionnement exige un cadre commun robuste. Derrière ces prises de position, une inquiétude transparaît : celle d’une Pac progressivement renationalisée, affaiblie dans son ambition politique.
Commerce, normes et réciprocité
Un autre terrain de convergence apparaît : la réciprocité commerciale. L’ouverture n’est pas remise en cause en principe. Tous reconnaissent que la prospérité européenne repose aussi sur les échanges. Mais l’asymétrie normative est jugée intenable.
L’innovation est présentée comme le second pilier. Produire davantage tout en réduisant l’empreinte carbone ne relève pas, selon eux, de la décroissance, mais d’une transformation technologique. Les nouvelles techniques génomiques, le numérique agricole, la maîtrise des données et l’économie circulaire dans l’usage des engrais sont évoqués comme des leviers majeurs.
Stefan Krajewski souligne également la nécessité d’investir dans les protéines végétales pour réduire la dépendance aux importations de soja. Là encore, la souveraineté passe par la capacité à sécuriser les chaînes d’approvisionnement internes.
Au-delà des outils, c’est l’idée de planification qui revient. Annie Genevard évoque des « conférences de la souveraineté alimentaire » visant à établir, filière par filière, des objectifs à dix ans. Francesco Lollobrigida parle d’infrastructures communes européennes, notamment pour l’eau. Tous convergent vers l’idée qu’une stratégie agricole ne peut être laissée aux seules logiques de marché.
Une épreuve pour l’UE
En filigrane, la discussion dépasse largement l’agriculture. La réforme de la Pac intervient à un moment où l’UE redéfinit ses priorités budgétaires, renforce ses dépenses militaires, prépare un élargissement et tente de préserver sa compétitivité industrielle. Dans cette recomposition, la question est simple : l’agriculture sera-t-elle considérée comme un secteur stratégique ou comme une variable d’ajustement ?
« Individuellement, nous ne pèserons rien », résume Annie Genevard. Le constat est partagé par ses homologues. La souveraineté alimentaire n’est pas un slogan national. Elle ne peut exister qu’à l’échelle européenne. Mais elle suppose des choix clairs : maintenir le caractère commun de la Pac, lui donner des moyens cohérents avec les ambitions affichées, et articuler production, environnement et compétitivité sans les opposer.
Annie Genevard n’a pas résisté, dans cet échange, à convoquer la mémoire gaullienne. Rappelant que le général de Gaulle voyait dans la France une nation « agricole autant qu’européenne », elle a replacé la politique agricole commune dans une profondeur historique que le débat budgétaire tend à effacer. L’agriculture, suggère-t-elle, n’est pas une ligne comptable mais une condition d’existence. À l’heure où l’on invoque la souveraineté militaire, la souveraineté alimentaire relève du même impératif vital : une union de nations qui délègue sa capacité à se nourrir fragilise sa liberté.
À Bruxelles, les trois ministres n’ont pas simplement défendu leurs producteurs. Ils ont esquissé une ligne politique : celle d’une Europe stratégique, capable d’anticiper ses dépendances, de protéger ses standards et d’investir dans ses capacités productives.
Reste à savoir si cette ligne s’imposera au-delà du cercle agricole. Car la réforme de la Pac dira, au fond, si l’UE entend demeurer une puissance politique ou se contenter d’être un marché régulé.





