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Au cœur du projet «Fermes chaleureuses»

À Heure-en-Famenne, Marie-Paule Detelle et Jean-François Leboutte ont progressivement développé, à côté de leur activité d’élevage, une ouverture vers l’accueil, transformant leur ferme en un lieu à part, attentif à d’autres rythmes et à d’autres attentes. Comme ailleurs sur le territoire wallon, certaines exploitations élargissent ainsi discrètement leur vocation. Loin de se limiter à la production, elles deviennent des espaces d’attention et de répit. À travers le projet « Fermes chaleureuses », une nouvelle forme d’hospitalité se dessine, où l’on vient chercher du lien, et parfois une manière d’apprivoiser ce qui, peu à peu, altère la mémoire, les repères et le lien aux autres.

Temps de lecture : 13 min

L’histoire ne relève pas d’un élan soudain. Elle s’est construite lentement, presque à bas bruit, au croisement de dynamiques qui, jusqu’ici, s’ignoraient ou ne se faisaient que se frôler. D’un côté, un monde agricole en quête de diversification, engagé depuis plusieurs années dans l’accueil pédagogique, touristique, parfois social, et qui cherche à redonner sens à son activité au-delà de la seule production. De l’autre, une réalité plus silencieuse, mais de plus en plus visible : celle des maladies neurodégénératives, et de la fatigue profonde des aidants qui accompagnent, souvent seuls, leurs proches.

C’est dans cet entre-deux qu’a émergé le projet des « Fermes chaleureuses ». Alain De Bruyn, qui en est aujourd’hui l’un des artisans, n’évoque ni révélation ni moment fondateur. Il parle plutôt d’un enchaînement, d’un lien qui s’est fait progressivement entre son travail autour de projets sociétaux en milieu rural et l’engagement de la coopérative Cera dans la sensibilisation à la maladie d’Alzheimer. L’idée de faire entrer ces deux univers en résonance s’est imposée presque naturellement, comme une évidence tardive : et si la ferme, déjà lieu d’accueil, devenait aussi un espace pour accompagner cette fragilité-là ?

Marie-Paule Detelle évoque l’emplacement de la future « carabane », cabane ronde ouverte sur le paysage,  entourée d’une mare, d’un pré où évolueront des ânes, et d’une forêt-jardin.
Marie-Paule Detelle évoque l’emplacement de la future « carabane », cabane ronde ouverte sur le paysage, entourée d’une mare, d’un pré où évolueront des ânes, et d’une forêt-jardin. - M-F V.

Dans cette genèse, le rôle de Cera apparaît déterminant. La coopérative, forte de ses centaines de milliers de membres, soutient depuis plusieurs années des initiatives à vocation sociétale, en plaçant l’humain au centre de ses priorités. En donnant carte blanche à Agri-Innovation, structure adossée à Accueil Champêtre en Wallonie, pour développer le projet, elle a permis de transformer une intuition en dispositif concret, inscrit dans la durée grâce à un financement pluriannuel. Cette inscription dans le temps long, rare pour ce type d’initiative, donne au projet une stabilité précieuse : celle qui autorise l’expérimentation sans précipitation.

À cela s’est greffée une expérience plus intime, plus difficile aussi. Pour Alain De Bruyn, l’expérience est aussi personnelle : confronté à la maladie au sein de sa propre famille, il a éprouvé ce sentiment de dénuement qui surgit lorsque les repères s’effacent, que les réactions deviennent imprévisibles et que le lien vacille, sans jamais tout à fait disparaître. De cette traversée, il reste une conviction, formulée sans emphase mais avec insistance : face à la maladie d’Alzheimer, la tentation est souvent d’enfermer, de protéger en restreignant, alors que tout l’enjeu serait au contraire de maintenir des ouvertures, des circulations, des espaces où quelque chose peut encore advenir.

Le projet prend forme à partir de là. Il s’agira de proposer à des personnes atteintes de la maladie, encore à domicile, et à leurs proches, des séjours courts en ferme, à la journée ou avec nuitée, pensés comme des moments de répit, mais aussi comme des espaces de vie où la relation peut se réinventer autrement.

Le choix de la ferme, un cadre à part

Pourquoi la ferme ? La question engage en réalité toute la philosophie du projet. Elle tient d’abord à ce que le lieu permet : un rapport immédiat au vivant, des gestes concrets, répétitifs, souvent familiers, qui sollicitent sans brusquer. Mais elle tient aussi, peut-être surtout, à ce que la ferme évite.

Alain De Bruyn, l’une des chevilles ouvrières du projet « Fermes chaleureuses » évoque un lien qui s’est fait  progressivement entre son travail autour de projets sociétaux en milieu rural et l’engagement de la coopérative  Cera dans la sensibilisation à la maladie d’Alzheimer.
Alain De Bruyn, l’une des chevilles ouvrières du projet « Fermes chaleureuses » évoque un lien qui s’est fait progressivement entre son travail autour de projets sociétaux en milieu rural et l’engagement de la coopérative Cera dans la sensibilisation à la maladie d’Alzheimer. - M-F V.

Ici, pas de cadre médicalisé, pas de signalétique institutionnelle, pas d’horaires imposés ni de protocoles visibles. La journée ne se découpe pas en séquences prescrites. Elle s’étire, se module, s’ajuste aux personnes présentes, à leur état, à leurs envies du moment. Les activités (s’occuper d’un animal, préparer un repas, marcher dans un jardin) ne sont jamais des objectifs à atteindre, mais des supports, des points d’appui possibles.

Dans les échanges, Alain De Bruyn insiste sur cette liberté laissée aux participants, sur cette possibilité de faire ou de ne pas faire, de s’engager ou de se retirer sans justification. L’enjeu n’est pas d’occuper à tout prix, mais d’offrir un cadre suffisamment souple pour que chacun puisse y trouver sa place, même fugace, même fragile. Certains s’investissent dans une tâche, d’autres préfèrent s’asseoir, observer, ou simplement se laisser traverser par ce qui les entoure. Rien n’est attendu, tout est permis, pourvu que le rythme de chacun soit respecté.

Ce relâchement des contraintes produit un effet immédiat, presque imperceptible, mais décisif : une forme de détente, un desserrement des tensions qui, ailleurs, restent souvent à l’état latent. Car si la maladie affecte la personne qui en est atteinte, elle transforme tout autant le quotidien de ceux qui l’accompagnent.

Dans cette architecture discrète, Accueil Champêtre en Wallonie joue un rôle charnière. L’association, historiquement engagée dans la diversification agricole et l’accueil à la ferme, fournit le cadre, l’expertise et le réseau sur lesquels repose le projet. Elle permet de relier des exploitations déjà ouvertes à l’accueil, d’accompagner les agriculteurs dans leur évolution, et d’inscrire l’initiative dans une dynamique plus large, celle d’une « campagne chaleureuse » destinée à différents publics fragilisés. Les fermes chaleureuses en constituent une déclinaison spécifique, centrée sur la maladie d’Alzheimer, mais nourrie de cette expérience accumulée au fil des années.

L’isolement des aidants, une réalité silencieuse

Durant l’échange, un constat revient avec insistance : celui de l’isolement progressif dans lequel s’enferment les aidants. Par crainte du regard extérieur, par peur des réactions imprévisibles, par difficulté à laisser la personne seule, les sorties se raréfient, les liens sociaux s’amenuisent, jusqu’à dessiner une forme de huis clos.

Alain De Bruyn décrit ces situations sans dramatisation, mais avec précision : des proches qui n’osent plus sortir, redoutant un mot trop fort, un geste déplacé, une incompréhension face à des comportements que la maladie rend parfois déroutants. À cela s’ajoute la charge mentale, constante, de devoir veiller, anticiper, contenir. Peu à peu, la vie se resserre autour du domicile, et avec elle, le sentiment d’être seul face à une réalité difficilement partageable. Les fermes viennent rompre ce cercle. Non pas en proposant une solution spectaculaire, mais en ouvrant une parenthèse, un espace où la parole peut circuler autrement. Les aidants y rencontrent d’autres personnes confrontées à des situations similaires, échangent des expériences, des stratégies, parfois simplement des ressentis. Dans ces discussions informelles, souvent autour d’un café ou d’une activité commune, quelque chose se dénoue : une possibilité de dire, d’être entendu, de ne plus porter seul.

Ce répit, au sens le plus concret du terme, constitue l’un des cœurs du projet. Il ne s’agit pas seulement de soulager temporairement, mais de redonner des marges de respiration dans un quotidien contraint.

Des fermes aux visages multiples

Pour expérimenter cette approche, cinq fermes pilotes ont été mobilisées à travers la Wallonie. Le choix ne répond pas à un modèle unique, mais à une diversité assumée : diversité des exploitations, des parcours, des sensibilités. Beaucoup de ces agriculteurs ou agricultrices ont déjà une expérience de l’accueil, parfois une formation dans le domaine social ou éducatif. Certains ont exercé comme enseignants, infirmiers, ergothérapeutes avant de revenir à la ferme, ou en parallèle de leur activité agricole. Cette porosité entre les univers facilite l’entrée dans un projet qui, sans être médical, suppose une attention particulière aux personnes.

Pour autant, l’engagement n’est pas sans questionnements. La maladie d’Alzheimer, par sa complexité et son évolution imprévisible, suscite des appréhensions. L’idée d’accueillir ce public peut inquiéter, interroger les capacités d’adaptation, la gestion des situations délicates. D’où l’importance accordée à la formation, conçue comme un préalable indispensable.

Comprendre la maladie, ses manifestations, ses variations d’une personne à l’autre ; apprendre à réagir face à des comportements répétitifs ou déroutants ; ajuster sa posture pour accompagner sans infantiliser ni contraindre : autant d’éléments qui font l’objet de modules spécifiques, dispensés en lien étroit avec Alzheimer Belgique et ses partenaires. À travers ces outils, il s’agit de sécuriser à la fois les accueillants et les accueillis, de créer un cadre de confiance où chacun sait, au moins en partie, à quoi s’attendre.

Le projet ne se construit pas en vase clos. Il s’appuie sur l’expérience d’associations engagées de longue date auprès des personnes concernées et de leurs proches. Alzheimer Belgique et la Plateforme Alzheimer de la Province de Luxembourg y jouent un rôle essentiel, non seulement en amont, mais aussi dans l’orientation des publics et l’accompagnement des situations. Leur présence inscrit les fermes dans un réseau plus large, où l’on ne se contente pas d’accueillir : on relie, on soutient, on prolonge. À travers ce partenariat, le monde agricole et le secteur associatif se rejoignent, chacun apportant ses compétences pour faire émerger un cadre à la fois souple, attentif et profondément humain.

Une quête de sens, côté agriculteurs

Si le projet repose sur des besoins identifiés du côté des familles, il rencontre aussi, de manière presque inattendue, une aspiration du monde agricole lui-même.

À Heure-en-Famenne, sur les terres de Marie-Paule Detelle et de Jean-François Leboutte, cette évolution prend un relief particulier. La ferme, reprise au début des années 1990, a connu plusieurs transformations, au gré des contraintes économiques et des choix de vie : production laitière à l’origine, diversification vers la transformation, puis conversion au bio et recentrage sur l’élevage (volailles et bovins) dans un système herbagé. À ces mutations s’est ajoutée, plus récemment, la création de gîtes, installés dans d’anciens bâtiments agricoles, comme une manière d’ouvrir le lieu vers l’extérieur.

Mais cette ouverture, d’abord pensée sous l’angle touristique, a progressivement montré ses limites. Marie-Paule Detelle évoque, sans détour, une forme de désillusion face à un tourisme de passage, parfois déconnecté du lieu et de ceux qui l’habitent. L’envie d’autre chose s’est imposée, plus diffuse d’abord, puis de plus en plus claire : faire de cet espace un lieu utile, habité autrement, traversé par des rencontres qui laissent une trace.

C’est dans ce moment de questionnement que le projet des fermes chaleureuses est venu s’inscrire, presque comme une réponse attendue. Il permet de donner une seconde vie aux gîtes en semaine, de les détourner partiellement de leur fonction initiale pour en faire des lieux de répit, ouverts à des personnes pour lesquelles le cadre peut réellement compter. Il permet aussi, et peut-être surtout, de renouer avec une dimension sociale que Marie-Paule Detelle dit essentielle.

Très sociable, doux, et patient, l’âne est devenu  l’emblème du gîte «Le Flâne’heure»
Très sociable, doux, et patient, l’âne est devenu l’emblème du gîte «Le Flâne’heure»

Son engagement s’enracine dans une histoire personnelle, celle de l’accompagnement de son beau-père atteint de la maladie. Une expérience qui a laissé une empreinte durable, à la fois douloureuse et formatrice, et qui nourrit aujourd’hui sa manière d’envisager l’accueil. Elle y voit une forme de continuité, presque un prolongement, un geste adressé à celui qui a traversé la maladie à ses côtés.

Mais au-delà de cette histoire, c’est une posture qu’elle cherche aujourd’hui à construire, presque une manière d’être au monde. Marie-Paule Detelle parle moins d’un projet que d’une intention : celle d’offrir un lieu où l’on peut déposer quelque chose, sans crainte d’être jugé, sans devoir correspondre à une norme. Elle insiste sur cette idée d’accueil inconditionnel, où l’on ne demande rien d’autre que d’être là, tel que l’on est, avec ses lenteurs, ses répétitions, ses silences parfois. Elle sait, pour l’avoir vécu, combien la maladie déstabilise les repères, combien elle peut générer de la gêne, de la fatigue, parfois même une forme de honte chez les proches. Alors elle veut précisément créer l’inverse : un espace où ces fragilités ne sont plus à cacher, mais simplement à accompagner.

Elle évoque aussi la formation qu’elle s’apprête à suivre non comme une contrainte, mais comme un appui, une manière de se sentir plus juste dans la relation. Comprendre les mécanismes de la maladie, anticiper certaines réactions, apprendre des gestes simples (ne pas contredire frontalement, montrer plutôt qu’expliquer, accepter la répétition sans la corriger) devient pour elle une boîte à outils précieuse, mais qui ne remplace pas l’essentiel : la qualité de présence. Plus on dispose de repères, semble-t-elle dire, plus il devient possible de se rendre disponible sans appréhension, d’accueillir sans crainte de mal faire.

Ce qu’elle veut offrir, au fond, relève presque de l’invisible : un climat. Une atmosphère faite de douceur, de lenteur, de petites choses qui rassurent. Elle imagine des moments très simples, un café partagé, une promenade, un animal que l’on caresse, une activité que l’on commence sans forcément la finir, comme autant de portes d’entrée vers un apaisement possible. Elle parle aussi de liberté, beaucoup. La liberté de participer ou non, de se retirer, de rester à l’écart, de revenir. « Je veux, je ne veux pas, c’est OK » : cette idée traverse tout ce qu’elle souhaite mettre en place.

Dans ce projet, elle ne se voit ni comme soignante, ni comme animatrice au sens strict, mais comme une présence parmi d’autres, attentive, disponible, capable d’ajuster sans imposer. Une hôte, au sens plein du terme. Et peut-être est-ce là que réside, pour elle, la valeur de cette démarche : redonner à la ferme une dimension d’hospitalité profonde, où l’on n’accueille pas seulement des corps, mais des histoires, des fragilités, des liens mis à l’épreuve, et où, parfois, quelque chose peut se réparer, ou simplement se reposer.

Autour de la ferme, un autre projet prend corps, en écho direct à cette démarche : la création d’un « havre de paix », espace distinct du cœur de l’exploitation, pensé pour favoriser le ressourcement. Une « carabane », cabane ronde ouverte sur le paysage, y sera installée, entourée d’une mare, d’un pré où évolueront des ânes, et d’une forêt-jardin. Leur présence n’a rien d’anecdotique : animaux calmes, sensibles, ils accompagnent les rythmes sans les brusquer, invitent à l’approche, au toucher, à une forme d’attention silencieuse, presque intuitive. Dans cet espace du gîte du Flâne’Heure, pensé comme une parenthèse au sein même de la ferme, ils participeront pleinement à cette atmosphère de lenteur et d’apaisement que recherchent les porteurs du projet.

Un lieu à part, où les activités pourront se déployer autrement, dans un rapport plus direct aux éléments, aux sensations, à la nature.

Vers une redéfinition du rôle de la ferme ?

Au fil des échanges, une question affleure : celle du rôle que la ferme pourrait être amenée à jouer dans les années à venir. Sans remettre en cause sa fonction première, produire et nourrir, elle apparaît ici comme un espace capable d’accueillir d’autres dimensions, d’autres usages. Alain De Bruyn insiste sur ce point : il ne s’agit pas de substituer une activité à une autre, mais d’ajouter une corde à l’arc, de permettre aux exploitations qui le souhaitent de s’ouvrir à des fonctions sociales, de contribuer à leur échelle à des enjeux qui dépassent le seul cadre agricole.

Marie-Paule Detelle partage cette vision avec une forme de pragmatisme : la production reste centrale, mais elle peut coexister avec d’autres formes d’activités, dès lors qu’elles s’inscrivent dans une cohérence globale. Accueillir, accompagner, offrir un lieu de répit ne vient pas remplacer le métier d’agriculteur, mais le compléter, lui donner une autre résonance.

Le projet des « Fermes chaleureuses » n’en est encore qu’à ses débuts. Il se construit par essais, ajustements, retours d’expérience. Rien n’y est figé, tout reste à éprouver. Mais déjà, il esquisse une voie, discrète mais tangible : celle d’une agriculture qui, sans renier sa vocation nourricière, accepte de se laisser traverser par d’autres besoins, d’autres attentes. Et dans ces lieux où le temps ralentit, où les gestes retrouvent leur simplicité, où la parole circule sans contrainte, quelque chose se réinvente. Une manière d’habiter la maladie, peut-être. Mais aussi, plus largement, une manière d’habiter le monde.

Marie-France Vienne

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