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«L’Europe doit rester une puissance agricole»

Voici quelques semaines, au Global Food Forum qui se tenait à Bruxelles, responsables politiques européens et dirigeants agricoles ont confronté leurs analyses sur l’avenir du modèle agricole du continent. Derrière les discussions techniques sur la Pac, l’innovation ou la transition écologique, un constat s’est progressivement imposé : dans un monde marqué par les tensions géopolitiques et les dépendances économiques, la capacité de produire devient un enjeu stratégique majeur pour l’UE.

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Au fil des débats qui ont animé le Global Food Forum, un glissement s’est opéré. Les discussions, d’abord centrées sur les instruments de politique agricole, ont progressivement pris une dimension plus large. Comme si, derrière les mécanismes de la Pac, les normes environnementales ou les arbitrages budgétaires, surgissait une interrogation plus fondamentale : quelle place l’Europe entend-elle occuper dans un monde devenu plus instable ?

Car l’agriculture européenne n’évolue plus dans le cadre relativement prévisible qui a longtemps structuré les politiques agricoles du continent. Les tensions géopolitiques, la fragmentation des échanges internationaux, la volatilité énergétique et les effets du changement climatique modifient profondément les équilibres. Dans ce contexte, la sécurité alimentaire cesse d’être un acquis implicite pour redevenir une question stratégique.

C’est autour de cette idée que se sont retrouvés plusieurs acteurs clefs du débat européen : Herbert Dorfmann, député européen italien du PPE et coordinateur pour les questions agricoles au sein de son groupe ; Dario Nardella, eurodéputé social-démocrate et ancien maire de Florence ; Arnaud Rousseau, président de la Fnsea ; et Ettore Prandini, président de Coldiretti. Malgré la diversité de leurs sensibilités politiques et institutionnelles, un diagnostic commun s’esquisse peu à peu : la production agricole redevient l’un des piliers de la souveraineté européenne.

Réhabiliter la production

Pour Arnaud Rousseau, l’évolution du contexte international oblige l’Europe à regarder autrement son agriculture. L’alimentation, rappelle-t-il, n’est pas seulement un secteur économique parmi d’autres : elle constitue l’une des bases matérielles de la stabilité des sociétés. Les crises récentes ont mis en évidence la fragilité de certaines chaînes d’approvisionnement. Dans un monde où les tensions entre grandes puissances se multiplient et où les rivalités commerciales s’intensifient, les États redécouvrent que l’autonomie alimentaire fait partie des instruments de puissance.

Dans cette perspective, M. Rousseau appelle à « réhabiliter le mot produire ». L’expression ne renvoie pas à un retour au productivisme du passé, insiste-t-il, mais à la reconnaissance d’une réalité simple : l’Europe doit rester capable d’assurer une part essentielle de son alimentation.

La question dépasse d’ailleurs la seule production alimentaire. L’agriculture européenne joue également un rôle central dans la bioéconomie, la transition énergétique ou la gestion des territoires ruraux. Elle fournit des matières premières, contribue à la production de biomasse et participe à l’équilibre écologique des paysages. Mais pour que ce rôle puisse être pleinement assumé, encore faut-il que les agriculteurs disposent d’un environnement économique et réglementaire suffisamment stable pour investir et entreprendre.

Une vision élargie du rôle agricole

Ettore Prandini, président de Coldiretti, élargit encore la perspective. À ses yeux, l’agriculture européenne ne peut plus être envisagée comme une simple politique sectorielle. Elle touche désormais à la recherche, à la formation, à l’innovation technologique et à la compétitivité globale du continent.

Le responsable italien insiste notamment sur le décalage croissant entre le rythme des transformations agricoles dans le reste du monde et la lenteur des décisions européennes. Sur les nouvelles techniques génomiques, sur l’intégration des outils numériques ou sur l’usage de l’intelligence artificielle dans les exploitations, l’Europe, estime-t-il, risque de perdre un temps précieux.

L’enjeu ne se limite pas à la technologie. Il concerne aussi les compétences et la formation des nouvelles générations d’agriculteurs appelées à travailler dans un environnement profondément transformé. Sans investissement dans la formation et dans la diffusion des innovations, prévient-il, l’agriculture européenne pourrait se trouver marginalisée dans la compétition mondiale.

Ettore Prandini met également en garde contre un autre risque : celui d’une renationalisation progressive de la politique agricole commune. Une telle évolution fragiliserait l’unité du marché agricole européen au moment même où l’agriculture et l’agroalimentaire demeurent l’un des premiers postes d’exportation du continent.

Une Pac à repenser

Dans ce contexte, Herbert Dorfmann replace le débat dans l’horizon plus long de la prochaine réforme de la Pac. Les décisions qui seront prises dans les années à venir structureront les choix européens jusqu’au milieu des années 2030. Pour l’eurodéputé italien, l’erreur serait de croire que les instruments actuels suffiront à répondre aux bouleversements en cours. Les risques climatiques s’intensifient, les marchés deviennent plus volatils et les exploitations agricoles doivent investir dans de nouvelles technologies pour rester compétitives.

Ettore Prandini, président de Coldiretti, a lui insisté sur  la nécessité de sortir d’une lecture strictement  sectorielle de l’agriculture.
Ettore Prandini, président de Coldiretti, a lui insisté sur la nécessité de sortir d’une lecture strictement sectorielle de l’agriculture. - M-F V.

Il plaide pour une politique agricole plus active, capable d’accompagner l’investissement et d’anticiper les risques. L’adaptation au changement climatique passe notamment par des infrastructures nouvelles, irrigation, gestion de l’eau, prévention des sécheresses ou des inondations. La gestion des risques devra également combiner mécanismes d’assurance et politiques publiques. Mais Herbert Dorfmann insiste sur un point : il ne s’agit pas de supprimer toute responsabilité économique des exploitants. Les agriculteurs restent des entrepreneurs et doivent pouvoir tirer leurs revenus du marché. L’eurodéputé insiste enfin sur la nécessité de maintenir une agriculture présente sur l’ensemble du territoire européen, y compris dans les zones les plus difficiles. Sans cela, prévient-il, l’abandon progressif de certaines régions fragiliserait à la fois la production agricole et l’équilibre des territoires ruraux.

Souveraineté européenne et commerce international

Pour Dario Nardella, la question agricole doit également être replacée dans une perspective géopolitique plus large. L’alimentation, explique-t-il, ne peut plus être considérée comme une simple marchandise. Elle touche à la stabilité sociale, à l’économie et à la sécurité des sociétés. Dans un monde marqué par les conflits et les tensions énergétiques, l’agriculture devient un élément central de la souveraineté.

Mais cette souveraineté ne signifie pas fermeture. L’UE doit rester ouverte au commerce international. Sa capacité exportatrice constitue d’ailleurs l’une de ses principales forces. L’ouverture commerciale doit toutefois s’accompagner d’un principe de réciprocité. Les producteurs européens ne peuvent être soumis à des normes environnementales et sanitaires très strictes si des produits importés, ne respectant pas ces standards, peuvent entrer librement sur le marché européen.

Vers une agriculture au cœur du projet européen

Au fil des échanges, une évolution notable du débat européen apparaît clairement. L’agriculture n’est plus seulement perçue comme un secteur soutenu par des subventions publiques. Elle apparaît de plus en plus comme un élément structurant du modèle économique et stratégique du continent. Produire de la nourriture, maintenir des territoires ruraux vivants, développer la bioéconomie, contribuer à la transition énergétique : autant de fonctions qui replacent l’agriculture au cœur du projet européen.

Dans un monde marqué par l’incertitude, la capacité de produire et d’adapter les systèmes agricoles devient l’un des indicateurs les plus tangibles de la résilience des sociétés. Et c’est peut-être là l’un des enseignements les plus marquants de ces débats bruxellois : loin d’être une politique du passé, l’agriculture européenne pourrait bien redevenir l’une des clefs de sa puissance future.

Marie-France Vienne

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