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Courrier des lecteurs : l’herbe à éléphant

Il y a quelques semaines, un ami agriculteur m’a sacrément aidée. Le genre de service où il s’est levé à 4 heures du matin et est reparti quatre heures plus tard sur son exploitation, commencer sa journée alors qu’il en avait déjà une demie dans les jambes par ma faute. Je lui ai demandé combien je lui devais, sur ce il m’a répondu que quelques boules de foin feraient bien l’affaire. Je trouvais que ce n’était pas assez, alors je lui en ai proposé le double mais hélas, c’est déjà trop généreux. Lui aussi a déjà assez de foin. Mais alors qu’est-ce qui, sur nos terres, vaut encore son pesant d’or ?

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On a continué à parler de tout, de rien, de nos expériences et observations. Je lui ai raconté ma dernière moisson dont j’ai encore gardé des frissons. À ce moment-là, dans la douce lumière de l’aube, je devinais une étincelle dans son regard qui fixait la route. Sa voix était montée d’une octave : « Tu as donc de la paille ? ». Oui. Elle est aussi dorée, belle et précieuse que de l’or. J’exagère si peu.

À vrai dire, après être tombée en rupture de stock l’hiver dernier et d’avoir été forcée de liter avec du foin dont le pouvoir absorbant est inexistant, j’avais bien compris la valeur de ce fourrage qui était tout aussi précieuse que la céréale. Dans ces circonstances, bien sûr qu’après la moisson, j’étais encore plus émue face à cette marée jaune qui s’étendait à perte de vue devant moi. Le lendemain, mon père et moi n’avons pas hésité à attacher la petite remorque « familiale » à l’arrière de l’immense remorque plateau, pour y bourrer la paille retenue par un filet, ramassée en vrac et que la bouleuse n’avait pas réussi à avaler quelques heures plus tôt. Il était hors de question que j’y laisse ne serait-ce qu’un seul brin. Les boules sur le plateau, la petite remorque dansante à l’arrière, le convoi était exceptionnel dans tous les sens du terme. J’étais vraiment enivrée de bonh’Or. Mes anecdotes font rire mon ami et je vois qu’il en aurait bien besoin alors le marché est conclu : foin et paille d’or pour le remercier et le rémunérer de ce service salvateur.

Ce qui nous amène à constater qu’il y a un réel déséquilibre entre l’offre des fourrages et des besoins des agriculteurs actifs en Belgique. Aujourd’hui, même si un agriculteur est pensionné et que ses étables sont vides, il ne vendra jamais ses terres. À la place, il ressortira le tracteur quelques fois par an pour y faire du foin. Or le nombre d’animaux ne cesse de diminuer et les agriculteurs – éleveurs sont pour la plupart du temps déjà autonomes en fourrages.

En revanche, produire une céréale, c’est beaucoup plus complexe. L’expérience ne s’improvise pas au risque de récolter à peine une tonne… sur trois hectares. L’expérience est également onéreuse à mettre en place, que l’on passe par des entrepreneurs ou que l’on se lance dans du matériel à amortir. Le prix à la tonne des céréales ne permet quasi pas de rentrer dans ses frais. Toutefois, lorsqu’on a besoin de fourrages et de céréales dans son exploitation, l’opération reste plus intéressante que si on devait tout acheter au fournisseur. En outre, avoir une telle connaissance et traçabilité d’un produit qui n’aura parcouru que quelques kilomètres entre les champs et la ferme, n’a pas de prix. Exit les intrants, on sait pertinemment ce qu’on donne à manger au bétail et surtout, on en est fier.

Oui, mais que faire si, pour une quelconque raison, on n’est pas en mesure de tenter l’expérience de la céréale ? Ou que les récoltes sont de plus en plus incertaines ? Est-on condamné à acheter de la paille ? Je pensais qu’on était que deux dans la voiture mais finalement, c’était sans compter sur le micro de mon téléphone. Le « hasard » fera en sorte que très peu de temps après, je tombe sur un extrait de reportage qui présente une plante révolutionnaire : le miscanthus !

Je tombe des nues de ses vertus et un peu plus en apprenant qu’elle existe depuis trois décennies en Belgique. Le sujet me fascine, je le creuse sur internet et je découvre qu’il est possible de faucher ni plus, ni moins, sa propre « paille », sans céréale. Face à la question à 130 €/t de paille, je sonne à mon papa. J’imagine le regard de Jean-Pierre Foucault posé sur moi et au premier « allô », je dégaine ma première question : « Tu connais le miscanthus ? ». La réponse ne se fait pas attendre : « Ben oui ! ».

J’ai l’impression d’avoir utilisé un joker pour rien.

Appelée aussi l’herbe à éléphant, le miscanthus est une graminée non invasive vivace, ça c’est important à souligner, qui vient d’Asie. Son implantation est assez laborieuse car le sol doit être assez bien travaillé, avec au préalable un faux semis. Ensuite, elle ne se « sème » pas. On implante à la place des rhizomes, un peu comme pour une culture d’asperges pour lesquelles on plante des griffes. La première année d’implantation demande un suivi rigoureux de la plante, avec souvent un herbicide nécessaire pour la protéger de la concurrence des adventices. Il faut deux, voire trois ans pour commencer à avoir du rendement. S’érigeant jusqu’à trois, quatre mètres, elle se vide de sa sève lorsqu’elle arrive à maturité. Dorée, sèche et craquante, elle devient prête pour être récoltée. Son grand point positif, c’est qu’une fois l’implantation réussie, elle ne demande plus aucun entretien. Zéro. Nada. Le miscanthus reviendra inlassablement chaque année, sans aucun effort d’entretien… Pendant vingt ans. C’est peut-être là le seul point d’attention à avoir : c’est une plantation qui doit être réfléchie car le terrain utilisé est immobilisé par cette culture sur une très longue période.

Pour la suite, concrètement, ces longues tiges sont broyées et enfin stockées. Le miscanthus peut être utilisé comme paillage pour liter les étables. Certains agriculteurs témoignent que cette herbe a un pouvoir absorbant jusqu’à trois fois supérieur à celui d’une paille de blé traditionnelle. C’est peut-être exagéré, comme le fameux « plus blanc que blanc » mais enfin, la plante est une alternative ultra intéressante face aux céréales quand finalement, les récoltes sont de plus en plus sujettes à la chance qu’à la rigueur du travail depuis qu’on ne sait plus prédire à quelle sécheresse ou pluie diluvienne on sera mangé.

Le miscanthus peut également être utilisé comme biocombustible pour le chauffage. Elle tire là aussi son épingle du jeu. En effet, très rustique, résistante aux parasites et aux aléas climatiques, elle ne dépend ni d’une guerre, ni des humeurs de quelques présidents pour fixer son prix.

Encore une fois, voici un nouvel exemple où on court-circuite l’infinie chaîne d’intermédiaires entre producteurs et consommateurs. Autant de monde qu’il ne faut plus rémunérer. Autant d’argent réinjecté dans notre économie locale, soit dans nos portefeuilles.

Valérie Neysen

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