Cadavres exquis

Les mots ne sont jamais innocents. Ils décrivent le monde, mais ils cherchent aussi parfois à le transformer. C’est précisément ce qui transparaît dans la dernière proposition de l’écologiste française Sandrine Rousseau, qui souhaiterait voir les steaks rebaptisés « cadavres d’animaux » sur les cartes des restaurants. L’objectif est assumé : rendre visible ce que le langage culinaire masquerait et, peut-être, décourager une partie de la consommation de viande.
La démarche mérite d’être examinée, non parce qu’elle bouleverserait demain les menus des brasseries belges et françaises, mais parce qu’elle révèle une certaine manière de considérer l’élevage, l’agriculture et, plus largement, notre rapport à l’alimentation. Car enfin, quel est le rôle du langage ? Est-il de décrire une réalité dans toute sa complexité ou de la réduire à l’effet émotionnel le plus susceptible d’orienter les comportements ? Un « cadavre » est un terme anatomique, médical, parfois judiciaire. Il évoque la mort brutale, la dépouille, la disparition. Une entrecôte, un gigot ou un filet sont des termes culinaires. Ils renvoient à une pratique humaine vieille de plusieurs millénaires : celle qui consiste à transformer une matière première en aliment. Personne ne songe d’ailleurs à demander qu’une salade soit rebaptisée « feuilles végétales sectionnées » ou qu’une compote devienne une « pulpe de fruits broyés ». Nous acceptons spontanément que l’alimentation possède son propre vocabulaire, forgé par les siècles, la gastronomie et les usages. Pourquoi la viande devrait-elle seule être privée de cette dimension culturelle ? La proposition de Sandrine Rousseau repose sur l’idée que les mots actuels éloigneraient le consommateur de la réalité de la mort animale. Pourtant, chacun sait d’où vient la viande qu’il consomme. Le choix du terme « cadavre » ne vise donc pas tant à informer qu’à susciter une réaction de rejet. La nuance est importante. Car derrière un steak ou une entrecôte, il n’y a pas seulement un animal. Il y a aussi des éleveurs, des familles, des territoires, des prairies entretenues et des savoir-faire parfois séculaires. Les mots de la gastronomie ne sont pas nés pour dissimuler le réel, mais pour le décrire avec la précision qu’exige l’art culinaire. Les remplacer par un vocabulaire volontairement brutal revient moins à éclairer le débat qu’à orienter le regard du consommateur. Il participe également à une culture alimentaire qui fait partie de notre histoire collective. Réduire la viande à un « cadavre » revient à effacer cette réalité complexe pour n’en retenir qu’une image volontairement choquante. Le débat sur l’alimentation mérite mieux que des mots destinés à culpabiliser. Chacun est libre de défendre une réduction de la consommation de viande. Mais le respect du débat suppose aussi de reconnaître ce que l’élevage apporte à nos campagnes, à notre économie et à notre patrimoine alimentaire. À force de vouloir changer les mots, on finit parfois par caricaturer les réalités qu’ils désignent.





