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Industrie laitière : «On importe la valeur ajoutée, on exporte les volumes»

Malgré une collecte en hausse, des prix du lait restés élevés et un regain d’intérêt des consommateurs pour les protéines en 2025, les transformateurs laitiers belges voient s’accumuler les signaux d’inquiétude. Réunis à Grimbergen lors de l’assemblée générale de la Confédération belge de l’industrie laitière (CBL), industriels et responsables politiques ont dressé un constat partagé : la pérennité de la filière dépendra moins de sa capacité à augmenter ses volumes que de son aptitude à créer davantage de valeur.

Temps de lecture : 10 min

À écouter les responsables de l’industrie laitière belge, le paradoxe n’a jamais été aussi marqué. Alors que les produits riches en protéines bénéficient d’un regain d’intérêt et que certaines catégories, comme les yaourts ou les fromages frais, voient leur consommation progresser, les entreprises de transformation évoluent dans un environnement de plus en plus complexe.

Avec un chiffre d’affaires de 7,9 milliards € en 2025, l’industrie laitière représente plus de 9 % de l’industrie alimentaire belge. Mais le recul des investissements pour la deuxième année consécutive et l’érosion de l’emploi inquiètent les acteurs du secteur. « Les investissements suivent la compétitivité », a rappelé Lien Callewaert, directrice de la CBL. Une compétitivité aujourd’hui mise à l’épreuve par la hausse des coûts, les exigences environnementales, la complexité administrative et la volatilité des marchés mondiaux.

Une collecte en progression

L’année 2025 aura réservé une surprise de taille à l’ensemble des acteurs de la filière. Depuis plusieurs années, nombre d’observateurs anticipaient une diminution progressive des volumes de lait. Les contraintes environnementales, les difficultés de transmission des exploitations, le vieillissement d’une partie des producteurs et les conséquences sanitaires de la fièvre catarrhale ovine semblaient dessiner une trajectoire relativement claire. Les transformateurs s’étaient d’ailleurs préparés à cette éventualité.

La réalité s’est révélée tout autre. La collecte belge a finalement progressé de quelque 22 millions de litres pour atteindre 4,376 milliards de litres. Après un premier semestre marqué par les conséquences de la fièvre catarrhale ovine, les livraisons se sont nettement redressées durant la seconde moitié de l’année. En décembre, les volumes collectés dépassaient de près de 12 % ceux observés un an plus tôt. Plusieurs facteurs ont contribué à ce retournement. Les prix du lait sont restés attractifs pour les producteurs, les coûts de production relativement contenus, les fourrages de bonne qualité et les effets sanitaires de l’épizootie se sont progressivement atténués. Tous les paramètres se sont alignés au même moment.

Pour les industriels, cette abondance soudaine a pourtant constitué un défi considérable. Car cette hausse de la production ne concernait pas uniquement la Belgique. Les grands bassins exportateurs européens ainsi que les États-Unis enregistraient eux aussi des volumes élevés. Très rapidement, l’offre mondiale a dépassé la demande, provoquant une correction des cours internationaux.

La situation a placé les entreprises de transformation dans une position délicate : collecter davantage de lait alors même que les débouchés devenaient plus difficiles à valoriser. La fragilité du modèle apparaît d’autant plus clairement que les marges du secteur demeurent extrêmement réduites. Selon les chiffres évoqués lors de l’assemblée générale, elles ne dépassaient guère 1,2 % ces dernières années. À ce niveau, la moindre fluctuation des marchés internationaux se répercute presque mécaniquement sur l’ensemble de la chaîne.

Le défi est de mieux valoriser

C’est probablement autour de cette question que les convergences ont été les plus fortes entre responsables industriels et responsables politiques. Pour Geoffrey Paulus, directeur général de Solarec, la Belgique demeure enfermée dans une équation qui limite son potentiel de création de richesse. Une part importante du lait produit dans le pays continue d’être exportée sous des formes relativement peu valorisées, tandis que de nombreux produits à plus forte valeur ajoutée sont importés.

Construire un secteur innovant, compétitif et durable a été le fil conducteur du débat entre Anne-Chatherine Dalcq, Jo Brouns, Geoffrey Paulus, Peter Gugeon et Lien Callewaert (de g. à d.).
Construire un secteur innovant, compétitif et durable a été le fil conducteur du débat entre Anne-Chatherine Dalcq, Jo Brouns, Geoffrey Paulus, Peter Gugeon et Lien Callewaert (de g. à d.). - M-F V.

« On exporte des produits à faible valeur ajoutée et on importe des produits à forte valeur ajoutée. Il y a certainement un rééquilibrage à opérer dans les prochaines années », a-t-il estimé. Cette situation ne résulte pas d’un manque de savoir-faire industriel. Elle s’explique davantage par l’histoire même du secteur laitier belge, fortement orienté vers les marchés d’exportation et les ingrédients industriels. Mais dans un environnement où la concurrence internationale s’intensifie, cette spécialisation montre aujourd’hui certaines limites.

Le développement des protéines laitières, des ingrédients nutritionnels, des produits fonctionnels ou encore des produits frais différenciés apparaît désormais comme l’une des principales pistes de création de valeur. « L’effet protéines » constitue d’ailleurs l’une des tendances les plus commentées du moment. Les consommateurs, notamment les plus jeunes, accordent une attention croissante à leur apport protéique quotidien, ouvrant de nouvelles perspectives pour les produits laitiers.

Cette évolution nourrit un certain optimisme au sein du secteur. Mais elle suppose également des investissements importants, des capacités d’innovation renforcées et une visibilité suffisante pour engager des projets industriels sur le long terme.

Anne-Catherine Dalcq plaide pour une reconquête du marché intérieur

Si un message politique fort est ressorti de cette rencontre, il est sans doute venu de la ministre wallonne de l’Agriculture. Tout au long de son intervention, Anne-Catherine Dalcq a défendu une idée simple : la Belgique doit davantage valoriser son lait sur son propre marché. Pour elle, le différentiel observé entre les prix du lait belges et ceux pratiqués dans plusieurs autres États membres traduit en partie une dépendance excessive à certains marchés d’exportation.

« Il faut être davantage présent sur le marché intérieur avec des produits à plus haute valeur ajoutée », a-t-elle insisté. La ministre estime que cette orientation est essentielle non seulement pour les transformateurs mais aussi pour les producteurs. La création de valeur constitue à ses yeux l’une des conditions indispensables pour assurer la transmission des exploitations et maintenir une agriculture familiale capable d’attirer une nouvelle génération d’éleveurs. « Les agriculteurs ont besoin d’une certaine sécurité. Sans perspectives économiques solides, il devient difficile de reprendre une exploitation et d’investir dans l’avenir », a-t-elle souligné.

Cette stratégie passe notamment par les aides régionales à l’investissement, mais également par un projet particulièrement emblématique : la création d’une marque faîtière destinée à rendre plus visibles les produits issus des filières locales.

Selon la ministre, le consommateur se trouve aujourd’hui confronté à une multiplication de labels, d’initiatives privées et de démarches sectorielles parfois difficiles à décrypter. Plus de 70 initiatives de valorisation coexistent déjà dans différentes filières agricoles. L’ambition n’est donc pas de créer un label supplémentaire mais de construire un repère commun permettant d’identifier rapidement les produits qui contribuent au maintien d’une agriculture de proximité, créatrice d’emplois et de valeur sur le territoire. « Quand le consommateur entre dans un magasin, il doit pouvoir reconnaître facilement ce qui soutient réellement notre agriculture », a expliqué la ministre.

Le Nutri-Score contesté

Au-delà des enjeux économiques, les représentants de la filière laitière ont également dénoncé ce qu’ils considèrent comme une incohérence persistante des politiques nutritionnelles. Alors que les recommandations alimentaires officielles continuent d’encourager la consommation quotidienne de lait et de produits laitiers pour leurs apports en protéines, calcium et vitamines, plusieurs produits emblématiques du secteur restent pénalisés par le Nutri-Score. Une situation que les industriels jugent difficilement compréhensible au regard des messages de santé publique.

La ministre Dalcq, a relayé cette préoccupation en estimant que le système actuel ne reflétait qu’imparfaitement la qualité nutritionnelle des produits laitiers. « Le Nutri-Score ignore la richesse en calcium, en protéines et en vitamines », a-t-elle regretté, soulignant que l’évaluation reposait principalement sur certains critères nutritionnels sans tenir suffisamment compte de l’apport global de ces aliments dans une alimentation équilibrée.

Pour Mme Dalcq, cette approche crée une forme de contradiction auprès des consommateurs. D’un côté, les autorités sanitaires recommandent la consommation de produits laitiers ; de l’autre, certains de ces produits se voient attribuer des scores peu valorisants dans les rayons. « On n’envoie pas le bon message », a-t-elle estimé, plaidant pour une lecture plus complète de la qualité nutritionnelle des aliments. La ministre a également indiqué vouloir poursuivre le dialogue avec le niveau fédéral afin de mieux faire reconnaître les spécificités nutritionnelles des produits laitiers.

Le ministre flamand Jo Brouns s’est montré tout aussi critique à l’égard d’une approche qu’il juge parfois trop simplificatrice. Sans remettre en cause l’intérêt d’informer le consommateur, il a rappelé qu’aucun aliment ne pouvait être évalué indépendamment du régime alimentaire dans lequel il s’inscrit. Il estime qu’un outil d’information ne devrait pas conduire à « diaboliser » certains produits. Pour les responsables de la filière, la question dépasse ainsi le seul débat technique autour d’un logo nutritionnel : elle touche également à la manière dont la société perçoit aujourd’hui l’agriculture, l’alimentation et les produits issus de ses territoires. Cette discussion intervient d’ailleurs dans un contexte plutôt favorable aux produits laitiers. Portés par l’engouement pour les protéines et par un intérêt renouvelé pour les aliments peu transformés, le lait, les yaourts et les fromages retrouvent progressivement une place plus centrale dans les habitudes alimentaires de nombreux consommateurs. Une évolution que le secteur espère voir davantage prise en compte dans les outils d’information nutritionnelle de demain.

Entre libre-échange et réciprocité des normes

La question des marchés internationaux a également occupé une place importante dans les débats. L’industrie laitière belge demeure profondément tournée vers l’exportation. Une partie importante de sa production est destinée aux marchés extérieurs, tant au sein de l’Union européenne que dans les pays tiers.

Mais les évolutions géopolitiques récentes ont rappelé la vulnérabilité de ces débouchés. Les tensions commerciales entre grandes puissances, les enquêtes antidumping, les droits de douane supplémentaires imposés par certains pays ou encore les perturbations logistiques liées aux conflits internationaux contribuent à renforcer l’incertitude. Dans ce contexte, Geoffrey Paulus a insisté sur la nécessité de conserver une ouverture commerciale tout en réduisant certaines dépendances. Selon lui, l’Europe devra continuer à développer ses marchés extérieurs, mais aussi renforcer sa capacité à créer de la valeur sur son propre territoire.

Du côté politique, Jo Brouns comme Anne-Catherine Dalcq ont insisté sur la question de la réciprocité des normes. Tous deux ont souligné qu’il devenait difficile d’imposer aux producteurs européens des exigences toujours plus élevées tout en autorisant l’importation de produits issus de systèmes de production soumis à des contraintes moindres. La question dépasse largement le seul dossier du Mercosur. Elle touche désormais l’ensemble des accords commerciaux conclus ou en négociation par l’UE.

La durabilité ne pourra pas reposer uniquement sur les exploitations

L’autre grand thème de la journée concernait naturellement la transition environnementale. Sur ce sujet, les entreprises laitières mettent en avant un nombre croissant d’initiatives destinées à accompagner les producteurs. Programmes de durabilité, audits climatiques, outils d’évaluation carbone, primes spécifiques ou encore projets de recherche se multiplient à travers la filière. Selon les chiffres présentés par la CBL, près d’un tiers des exploitations laitières ont déjà réalisé un scan climatique et plus des trois quarts des producteurs participent aujourd’hui à des programmes comportant des incitants liés à la durabilité.

Pour autant, les responsables du secteur ont insisté sur la nécessité d’éviter toute approche purement administrative de la transition. « Si l’on veut davantage de durabilité, il faut aussi donner les moyens d’investir », a rappelé Anne-Catherine Dalcq. La ministre a notamment évoqué les possibilités offertes par la biométhanisation, l’amélioration de l’autonomie fourragère ou encore certains mécanismes de soutien prévus dans le cadre de la politique agricole commune. Elle a également mis en garde contre une multiplication des exigences administratives qui risquerait de détourner les agriculteurs de leur cœur de métier. Cette préoccupation rejoint celle exprimée par de nombreux industriels. Tous reconnaissent que la transition environnementale est devenue incontournable. Mais tous soulignent également qu’elle devra être financée si l’on souhaite qu’elle soit durablement acceptée.

Un secteur à la croisée des chemins

L’assemblée générale de la CBL aura également été marquée par le passage de témoin entre Sébastien Buytaert et Peter Grugeon, désormais chargé de présider l’organisation. Le changement intervient à un moment particulièrement symbolique. Car derrière les débats sur les volumes, les protéines, les exportations ou la durabilité se dessine une interrogation plus fondamentale : quelle place l’industrie laitière belge souhaite-t-elle occuper dans les décennies à venir ? Les réponses apportées convergent toutes vers une même idée. Dans un contexte où la production ne pourra probablement plus croître indéfiniment, où les exigences sociétales continueront de se renforcer et où la concurrence internationale restera intense, la prospérité de la filière dépendra avant tout de sa capacité à capter davantage de valeur.

Autrement dit, l’avenir du secteur ne se jouera peut-être plus tant dans les litres produits que dans la richesse créée autour de chacun d’eux. Derrière les débats sur la compétitivité, les protéines, la durabilité ou les accords commerciaux, c’est bien la même question qui traverse désormais l’ensemble de la filière : comment faire en sorte qu’une plus grande part de la valeur générée par le lait belge continue d’être créée, transformée et captée en Belgique.

Marie-France Vienne

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