A Bruxelles, là où le cheval retient encore la forêt
Au bord de la forêt de Soignes, l’Asbl Cheval et Forêt fait vivre depuis 25 ans une expérience sociale et écologique singulière. Entre ramassage de déchets en attelage, débardage forestier, inclusion de personnes en situation de handicap et pédagogie du vivant, cette structure discrète installée au Rouge-Cloître réintroduit le cheval de trait au cœur de Bruxelles. Loin du folklore ou de la nostalgie rurale, le cheval y devient outil de travail, médiateur social et vecteur d’un rapport plus attentif, au monde vivant.

Depuis 2000, l’association développe ainsi une série de projets pérennes où les chevaux transcendent leur simple fonction utilitaire pour devenir des partenaires de travail à part entière, dont la force tranquille, la fiabilité et cette forme d’« énergie douce » structurent l’ensemble du projet social.
Il faut quitter les grandes artères d’Auderghem, longer les lisières de la forêt de Soignes, dépasser les promeneurs, les joggeurs, les cyclistes et les chiens impatients tirant sur leur laisse, avant de découvrir, un peu en retrait, les anciennes dépendances du Rouge-Cloître. Là, derrière des bâtiments anciens aux briques assombries par l’humidité et le temps, une autre temporalité semble avoir résisté à la ville. À proximité des écuries, les chevaux de trait paissent tranquillement dans les prairies voisines. Une odeur mêlée de cuir, de foin et de terre mouillée flotte dans l’air. L’association abrite également deux ânes wallons, tandis que deux canards traversent la cour avec cette démarce nonchalante et légèrement désordonnée qui donne encore au lieu des allures de ferme vivante.
Dans un enclos voisin paissent quelques brebis de races locales menacées (roux ardennais et entre Sambre-et-Meuse) que l’Asbl s’efforce également de préserver. À quelques mètres de là, des sacs de fumier attendent d’être distribués aux potagers partagés du quartier.
Dans la cour aux pavés irréguliers, polis par les années et les passages répétés, des jeunes et des moins jeunes vaquent à diverses occupations, dans une atmosphère de joyeuseté simple où circulent des sourires discrets et cette familiarité tranquille propre aux espaces habités au quotidien. Depuis la cuisine ouverte sur l’extérieur s’échappent des odeurs de café et de repas en préparation, tandis que les allées et venues se croisent sans agitation, dans cette mécanique simple où tout paraît inscrit dans une continuité où chaque geste répond à une nécessité concrète.

Le pari presque improbable du cheval de trait bruxellois
« L’objet social de l’Asbl, c’est la promotion du cheval de trait en ville », explique Elisabeth Leytens, qui cumule plusieurs fonctions au sein de la structure : gestion administrative, animation pédagogique, accompagnement éducatif. Lorsque Bruno Vermeiren fonde l’association en 2000 avec un premier cheval brabançon nommé Bart, le pari paraît presque anachronique. Réintroduire le cheval de trait à Bruxelles ? Pour quoi faire ? À l’époque déjà, le cheval appartient davantage à l’univers des démonstrations et des concours agricoles qu’à celui du travail urbain. La mécanisation a depuis longtemps remplacé sa puissance dans les champs comme dans les forêts. Même les métiers liés au débardage disparaissent progressivement.
Quand le projet social devient le cœur battant du lieu
Quinze ans plus tard, neuf adultes en situation de handicap mental léger participent quotidiennement à la vie du site. Ce qui n’était au départ qu’un projet complémentaire est devenu le véritable cœur de l’association. Ici, le mot « inclusion » prend corps dans le travail quotidien, dans les responsabilités partagées et dans la confiance accordée à chacun. Les volontaires nourrissent les animaux, entretiennent les enclos, préparent les chevaux, participent aux collectes hippomobiles de déchets, accueillent les groupes scolaires, travaillent la laine, le bois ou la couture. Aux côtés de l’équipe encadrante, ils assurent concrètement le fonctionnement du lieu.
« Tous savent mener », insiste Elisabeth Leytens. Ils apprennent à manipuler les chevaux, préparer les harnais, conduire un attelage. Certains ont même été formés au Haras du Pin, en Normandie, référence majeure du monde de l’attelage et du cheval de trait. Peu de personnes, rappelle-t-elle avec amusement, peuvent prétendre savoir nettoyer les pieds d’un cheval de plus de 800 kg ou le conduire au cordeau en pleine ville.
Une pédagogie du vivant
Toute l’année, des écoles, des maisons de repos, des centres psychiatriques ou des structures d’accompagnement fréquentent le site du Rouge-Cloître. Mais là encore, Cheval et Forêt refuse la logique de la simple animation récréative ou de la visite pédagogique standardisée. Chaque activité est pensée comme une tentative de rétablir un contact direct avec le vivant, avec les matières, les saisons et les gestes élémentaires que beaucoup d’enfants, et souvent d’adultes, n’expérimentent presque plus au quotidien.
Le cheval demeure toujours le fil conducteur de cette pédagogie comme point d’entrée vers des questions beaucoup plus larges : l’énergie, les anciens métiers, la forêt, les déchets, les ressources naturelles, la biodiversité ou encore le rapport entre l’humain et l’animal.
D’autres groupes participent à « Une ferme dans la forêt », une animation qui explore la coexistence entre les animaux domestiques présents sur le site et les espèces sauvages de la forêt de Soignes. Ici, les frontières entre ferme pédagogique et éducation à l’environnement deviennent plus poreuses. On observe les oiseaux, on parle des écosystèmes forestiers, on compare les comportements des animaux domestiques et sauvages, on réfléchit à la place de l’humain dans cet équilibre fragile.

La forêt elle-même devient un outil pédagogique à part entière. Avec « L’herbier en attelage », les classes partent en promenade à cheval à travers les chemins forestiers avant de récolter feuilles et éléments végétaux destinés à la réalisation d’un herbier. Mais derrière l’activité manuelle se glissent aussi des notions plus complexes : photosynthèse, biodiversité, rôle des arbres, fonctionnement des sols forestiers.
Le déplacement en attelage modifie d’ailleurs profondément la manière dont les enfants perçoivent l’espace. Le rythme lent du cheval impose une autre attention au paysage. Les détails deviennent visibles. Les sons de la forêt réapparaissent. La promenade cesse d’être un simple trajet pour devenir une expérience sensorielle complète.

L’atelier consacré à la laine ouvre quant à lui une autre porte d’entrée vers le vivant et les matières premières. Les enfants découvrent les moutons élevés sur le site, apprennent à reconnaître les races locales et manipulent la laine brute avant de participer à de petits ateliers pratiques. Là encore, le cheval n’est jamais loin : les activités se prolongent souvent par une balade en calèche qui inscrit l’ensemble dans une expérience globale du lieu. Cette importance accordée aux matières naturelles traverse discrètement toutes les animations. Toucher la laine, sentir le cuir, manipuler des feuilles, observer les sabots des chevaux ou entendre le bruit des attelages sur les chemins : tout concourt à réintroduire une relation physique au monde dans une société où beaucoup d’apprentissages passent désormais presque exclusivement par l’écran ou l’abstraction.
Après la balade, les résidents partagent un goûter préparé sur place avec les équipes et les volontaires. On nourrit parfois les moutons, on discute dans la cour, on observe les chevaux dans une succession de gestes simples qui produisent précisément ce que l’association cherche à préserver : du lien, de la présence et une forme d’attention collective devenue rare.
Fabriquer ensemble
Une fragile enclave au cœur de Bruxelles
Cheval et Forêt fonctionne pourtant sous tension permanente, dans cet équilibre précaire propre aux lieux ouverts, vivants et profondément ancrés dans l’espace public. Le site du Rouge-Cloître est classé Natura 2000. Les bâtiments qu’occupe l’association sont protégés. Ici, le moindre aménagement implique une succession d’autorisations administratives où se croisent la commune, Bruxelles Environnement, la Région bruxelloise ou encore la régie foncière. Installer un équipement, modifier un espace, renforcer une clôture ou envisager une rénovation devient rapidement un parcours complexe, parfois décourageant, tant les procédures s’étirent dans le temps. « On ne peut quasiment rien faire sans autorisation », résume Elisabeth Leytens. « Même planter un poteau ou installer un panneau demande parfois des démarches importantes ».

À ces contraintes institutionnelles s’ajoutent les fragilités beaucoup plus concrètes des lieux ouverts sur la ville. Au fil des années, des moutons ont été volés, des poules ont disparu, certains animaux ont été attaqués par des chiens laissés sans laisse malgré les interdictions. « On est très contents d’être sur un site aussi vivant et fréquenté, parce que ça donne de la visibilité au projet », explique-t-elle. « Mais cette ouverture apporte aussi énormément de contraintes ».
Le paradoxe traverse d’ailleurs tout le fonctionnement de l’association : pour exister pleinement, Cheval et Forêt doit rester accessible, poreux, ouvert aux écoles, aux promeneurs, aux habitants du quartier comme aux publics fragilisés qu’il accueille quotidiennement. Mais cette ouverture constitue aussi sa vulnérabilité permanente.
Réapprendre la lenteur
Et l’on comprend alors que Cheval et Forêt ne défend pas seulement le cheval de trait. L’association protège aussi une certaine manière d’être ensemble. Une manière de travailler qui laisse du temps à l’apprentissage. Une manière de considérer le handicap autrement qu’à travers le manque ou la fragilité. Une manière, surtout, de maintenir vivant un lien concret avec les animaux, les saisons, les gestes manuels et les rythmes naturels. Dans le Bruxelles contemporain, cette expérience peut sembler minuscule. Elle dit pourtant beaucoup de ce que certaines structures associatives tentent encore de préserver contre la fragmentation moderne : des lieux où l’utilité sociale ne se mesure pas uniquement en efficacité, mais aussi en attention portée aux êtres, aux relations humaines et au vivant.





