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Courrier des lecteurs: des moissons de plus en plus précoces

Que certaines dates-repères s’avancent, on le perçoit d’année en année, aussi il peut être intéressant de l’objectiver et de le chiffrer, à la fois pour le regard en arrière, mais aussi pour se projeter vers le futur et tenter d’imaginer ce qui nous attend.

Temps de lecture : 11 min

Tous les phénomènes biologiques et les processus qui les supportent sont dépendants de leurs conditions environnementales. La température est un paramètre essentiel de la croissance des plantes. Elle détermine la vitesse à laquelle celles-ci croissent, se développent et acquièrent les ressources en énergie, carbone, eau, azote et autres éléments minéraux. Croissance et développement se trouvent par conséquent activés par le réchauffement climatique que nous connaissons depuis la fin du 19è  siècle et qui se fait de plus en plus prégnant depuis une dizaine d’années. Les agriculteurs le vivent au jour le jour.

Un événement associé au mois d’août

Au cœur de l’été, les moissons signifiaient jadis un point culminant dans la vie des campagnes tant par la durée et la pénibilité du travail qu’elles représentaient, que par l’importance du fruit de ce travail pour la sécurité alimentaire l’année durant. Encore aujourd’hui, et bien qu’il ne concerne plus grand monde dans notre société, le « temps des moissons » reste inscrit dans la mémoire collective de nos concitoyens. À ce titre, le lancement de la moisson fait régulièrement l’objet d’un reportage dans nos journaux télévisés.

Depuis des siècles, la moisson a été associée au mois d’août, tant et si bien qu’elle se dit l’a-oût en patois picard, ou encore, de oogst (dérivé de augustus, le mois d’août) en néerlandais.

En 1565, Pierre Brueghel l’Ancien « filme » avec moult détails une scène de moisson quelque part en Flandre. À certains indices, les historiens la situent fin août, sinon début septembre, quand bien même on fauchait les blés avant maturité complète. Rien ne dit cependant s’il s’agit du début de la récolte, bien que les champs semblent encore bien garnis.

Plus près de nous, en 1854, le « Dictionnaire d’Agriculture Pratique » de P. Joigneaux et C. Moreau (H. Tarlier, Editeur de la Bibliothèque Rurale, Bruxelles) mentionne que « […] dans le nord de la France cette récolte coïncide ordinairement avec la Notre-Dame d’août, et de même en Belgique. »

Aujourd’hui, il se fait que les moissons débutent de plus en plus tôt (figure 1), même si les aléas de la météo sont tels qu’elle peut se terminer bien plus tard. Dans l’ouest du Hainaut, on n’imagine plus commencer à moissonner les blés d’hiver en août, ça n’a été le cas qu’une seule fois depuis 2006 (en 2013).

Figure 1: évolution de la date de début des moissons du blé d’hiver dans l’ouest du Hainaut depuis 1980.
Figure 1: évolution de la date de début des moissons du blé d’hiver dans l’ouest du Hainaut depuis 1980.

On est passé d’une date moyenne du 9 août en 1980 au 18 juillet en 2025, soit 22 jours plus tôt. Tous les deux ans, on moissonne un jour plus tôt. Les cinq dates les plus tardives se trouvent dans les années 1980, les cinq les plus précoces après 2017.

Si la tendance de ces 45 dernières années se poursuit, à partir de 2050, on moissonnera parfois le blé en juin (soit à peu près ce qu’on connaît actuellement pour l’escourgeon), et la date moyenne de début de moisson du blé, sera le 30 juin en 2058.

Bien sûr, la météo au moment de moissonner joue un rôle. Une période pluvieuse peut alors retarder la sortie des moissonneuses, alors que le grain est mûr. Cela explique partiellement l’évolution en dents de scie.

Quels sont les paramètres en cause ?

Indépendamment du climat, d’autres paramètres influencent la maturité des grains, car la génétique et la phytotechnie ont, elles aussi, évolué.

L’assortiment variétal a changé. Cependant, on considère bien ici les variétés les plus précoces de la gamme propre à chaque époque (Talent, Trémie, Fidel, Soissons, Rustic, Chevignon et d’autres…), et, sans essais spécifiques les comparant aujourd’hui, impossible de dire si une variété précoce d’aujourd’hui l’est plus ou moins que celles d’il y a 20, 30 ou 40 ans.

La fumure azotée a tendance à retarder la maturité de la céréale. Si elle a connu une tendance à la hausse au milieu du 20è  siècle, celle-ci s’est depuis relativement stabilisée vers la fin du siècle dernier avec l’avènement du calcul de l’optimisation des apports d’azote, et l’analyse des reliquats azotés.

La protection fongicide a, elle aussi, plutôt tendance à retarder la maturité des céréales.

En ce qui concerne la date de semis, les céréaliers ont tendance, ces dernières décennies, à avancer leurs premiers semis de blé d’hiver. Cette pratique récente est notamment rendue possible par le fait que les récoltes des précédents du blé sont, du moins partiellement, effectuées plus tôt qu’auparavant, soit dès le mois de septembre (betteraves, chicorées, maïs…). Le semis précoce est vu comme une manière de prévenir le risque d’une météo défavorable.

Il est très difficile d’évaluer l’impact des paramètres phytotechniques sur l’avance des dates de moissons. Cependant, on peut considérer que l’avancée des dates de semis a été contrebalancée partiellement par le renforcement de la fumure azotée et de la protection fongicide.

Le réchauffement climatique à l’œuvre, mais pas que…

Compte tenu de ces réserves, la hausse des températures apparaît bien être le principal paramètre qui rende la récolte des blés d’hiver de plus en plus précoce (figure 2). C’est en effet ce qui ressort de l’analyse que nous avons réalisée, à savoir, mettre en relation les dates de début des moissons observées chez nous depuis 1980 avec les « dates prédites de maturité du blé d’hiver » calculées sur base des températures accumulées depuis le semis.

Figure 2: comparaison des dates prédites et observées des débuts de moissons du blé dans l’ouest du Hainaut pour un semis du 15 octobre.À gauche (A), selon un modèle purement thermique, à droite (B), selon le modèle «Phénoblé» qui combine les effets de la température, de la vernalisation et de la photopériode.
Figure 2: comparaison des dates prédites et observées des débuts de moissons du blé dans l’ouest du Hainaut pour un semis du 15 octobre.À gauche (A), selon un modèle purement thermique, à droite (B), selon le modèle «Phénoblé» qui combine les effets de la température, de la vernalisation et de la photopériode.

Pour qu’un modèle colle parfaitement à la réalité, il faut que sa représentation (droite rouge) se superpose à la diagonale (droite noire en pointillé).

Sur base d’une interprétation purement thermique de l’avancée des dates de moissons (figure 2 (A)), les dates tardives de moisson (après le 31/07), observées principalement entre 1980 et 2000, sont anticipées par le modèle, tandis que les dates précoces de moisson (avant le 31/07), observées durant les deux dernières décennies, sont retardées. L’écart se creuse entre les dates prédites et les dates observées, celles-ci accusant un retard qui s’accroît à mesure du réchauffement climatique : cela s’explique par les mécanismes physiologiques que la plante met en œuvre pour « modérer » l’effet de l’accroissement des températures.

Il s’agit :

– d’une part du « frein de vernalisation » : un blé d’hiver a des besoins en froid pour monter en épi ; la non-satisfaction des besoins en froid bloque ou ralentit le développement des cultures ;

– et, d’autre part, du « frein photopériodique » : le blé étant une plante photopériodique, la durée du jour va, sous nos latitudes, toujours atténuer la contribution quotidienne de la température au développement de la plante.

Pour tenir compte de ces paramètres physiologiques, nous avons mis en œuvre l’OAD (outil d’aide à la décision) « Phénoblé » (figure 2 (B)). Développé par le Centre wallon de recherches agronomiques en partenariat avec Gembloux Agro-Bio Tech et l’Institut royal météorologique, celui-ci prédit la date de stades-clés du développement du blé en Wallonie afin de planifier des opérations culturales et comparer l’année en cours avec une année « normale ». Il intègre l’effet de la température sur le développement du blé tout en considérant les effets de la vernalisation et de la photopériode.

Il reflète bien l’avancée des dates de moissons (un jour plus tôt tous les deux ans) que l’on observe sur le terrain (les deux droites sont quasi parallèles). La relation est davantage significative qu’avec un modèle reposant seulement sur les températures : les dates prédites à partir du modèle Phénoblé expliquent 73 % de la variabilité des dates de début de moissons observées entre 1980 et 2023. Le modèle étant uniquement basé sur l’effet de la température, modéré par la vernalisation et la photopériode comme expliqué ci-dessus, nous pouvons en déduire que la hausse des températures explique à elle seule 73 % de l’avancée du début des moissons observée chez nous depuis 1980.

Il subsiste un écart constant d’environ 11 jours, imputable à d’autres paramètres non pris en compte (avancée des dates de semis, inadéquation du choix qui a été fait d’un stade de maturité de 1.450 DJ, alors que nos observations portent sur une large gamme de variétés qui a évolué au cours des décennies et reste imprécisée…).

L’effet du réchauffement au long de la saison culturale

Dans un second temps, à l’aide de l’outil Phénoblé, nous avons cherché à appréhender à quels stades de son développement le réchauffement climatique induit une accélération du cycle du blé. En effet, l’élévation des températures que l’on connaît est loin d’être uniforme tout le long de l’année, certains mois se réchauffant plus que d’autres (figure 3). Sur la période 1980-2023, nous avons estimé, par régression linéaire des températures moyennes sur l’année, que la température augmentait de 0,05°C/an, soit +2,1°C sur l’ensemble de la période considérée. Les différences mensuelles ne sont pas négligeables, le mois de décembre s’est avéré le mois le moins sensible au réchauffement (+ 1,2°C), les plus sensibles étant février (+ 2,8°C) et, plus encore, juin (+3,3°C).

À l’aune de ce profil des augmentations mensuelles de température, nous pouvons interpréter celui du développement de la culture du blé tel qu’il est modélisé par le modèle de l’OAD Phénoblé (figure 4).

Sur cette même figure 4, le développement de la plante, du semis à la maturité, est décrit en utilisant des unités « UPVT » (unités photo-vernalo-thermiques). Ces unités considèrent l’effet de la température, qui est le moteur du développement de la plante, ralenti par la vernalisation et la photopériode. Exemple : dans le cas d’une céréale où le développement est activé par des températures supérieures à 0°C (température de base = 0°C), une journée caractérisée par une température moyenne de 12°C équivaut à une durée thermique de 12 degrés-jours. Au mois de février, le frein de vernalisation n’est plus actif tandis que le frein photopériodique moyen est de 0.27 (tableau 1). Une telle journée équivaut alors en moyenne à 12x0,27 = 3,24 UPVT.

Pour un semis au 15 octobre, date moyenne plausible pour les premiers semis, le développement de la céréale est stimulé par la douceur automnale de plus en plus marquée (octobre-novembre). L’émergence arrive avec près de trois jours d’avance, soit à peu près ce que les céréaliers observent maintenant dans leurs champs. La plus grande part de l’avance (± 12 jours) est acquise dès le début de l’hiver. Elle se maintient entre 10 et 13 jours durant les mois d’hiver, qui connaissent un frein photopériodique important ( tableau 1 ). Celui-ci se fait particulièrement sentir en février, mois d’hiver qui se réchauffe le plus, mais dont le gain de température est amputé de 73 % par le frein photopériodique.

26 - moissons tab1

L’avance se réduit vers le stade « 1er  nœud » (dans le courant de mars, mois qui se réchauffe relativement peu). Le redoux printanier permet ensuite une avance du développement du blé qui atteint 11,5 jours à la mi-épiaison. Après la floraison, le développement de la céréale n’est plus freiné par la photopériode si bien que l’avance suit alors régulièrement le réchauffement du climat, qui se marque tout spécialement au mois de juin ( figure 3), pour atteindre 17,2 jours à maturité. Ce dernier chiffre est à confronter à celui qui est observé sur le terrain et qui est de 22 jours ( figure 1).

Figure 3: hausse des températures mensuelles moyennes observées à Lesquin (Lille, France, soit la station la plus proche de la ferme dont nous avons les données complètes) entre 1980 et 2023. Le trait pointillé rouge représente l’élévation moyenne de la température observée durant cette période, et la bande rouge, l’intervalle de confiance autour de cette moyenne (probabilité de 95% que la hausse de température mensuelle se trouve comprise dans cette bande).
Figure 3: hausse des températures mensuelles moyennes observées à Lesquin (Lille, France, soit la station la plus proche de la ferme dont nous avons les données complètes) entre 1980 et 2023. Le trait pointillé rouge représente l’élévation moyenne de la température observée durant cette période, et la bande rouge, l’intervalle de confiance autour de cette moyenne (probabilité de 95% que la hausse de température mensuelle se trouve comprise dans cette bande).

Par ailleurs, il faut souligner le fait que la modération du réchauffement climatique par le frein photopériodique est bénéfique, sinon salutaire, pour la culture. En effet, l’épi devient plus sensible au froid dès lors qu’il a commencé à monter. Les deux freins (vernalisation et longueur du jour) font en sorte que les stades sensibles n’arrivent que lorsque les températures deviennent plus clémentes.

Même si, selon les modèles climatiques, l’occurrence de stress thermiques liés au froid aurait tendance à diminuer, on ne peut cependant pas l’exclure. C’était typiquement le cas cette année, où on a connu une période extrêmement douce en fin février-début mars, et une période très froide au moment de l’épiaison des blés (du 14 au 16 mai). Le réchauffement climatique n’est pas (encore) venu à bout des saints de glace !

Le mois de juin

Jetons encore un coup d’œil sur le mois de juin (figure 5). Avec une maturité du blé qui s’approche à présent du 10 juillet, le mois de juin devient essentiel pour le remplissage du grain. Durant cette période du développement de la céréale, les températures élevées sont connues pour affecter le rendement. L’échaudage thermique se fait sentir lorsque la température dépasse 25°C, et d’autant plus que la température est élevée. Il est accentué par un stress hydrique. En France, on constate un décalage vers le nord des conditions d’échaudage.

Figure 5: évolution du profil des températures du mois de juin de 1980 à 2023.
Figure 5: évolution du profil des températures du mois de juin de 1980 à 2023.

En raccourcissant son cycle, la culture du blé a pratiquement esquivé les risques liés aux températures élevées de juillet. En revanche, le mois de juin est celui qui se réchauffe le plus (+ 3,3°C entre 1980 et 2023) (figure 4). Les journées à plus de 25°C et même caniculaires (plus de 30°C) y sont de plus en plus fréquentes (figure 5). De plus, l’évolution sur plus de quatre décennies montre notamment que, si l’on a connu en 2023 18 jours à plus de 25°C, il ne s’agit pas là d’un accident, mais d’une tendance lourde qui s’accentue au cours des années.

Figure 4: estimation de l’avance prise par la culture entre 1980 et 2023 à ses différents stades de développement depuis le semis (au 15 octobre) jusqu’à la récolte. Modélisation effectuée avec l’outil Phénoblé.
Figure 4: estimation de l’avance prise par la culture entre 1980 et 2023 à ses différents stades de développement depuis le semis (au 15 octobre) jusqu’à la récolte. Modélisation effectuée avec l’outil Phénoblé.

Les modèles prédictifs prévoient une augmentation des stress thermiques liés aux températures élevées. D’autre part, les rendements sont aussi affectés par des cycles culturaux plus courts.

En guise de conclusion : « On f’ra biétôt l’juin plutôt qu’l’a-oût ! »

Jacques Faux

Agriculteur et ingénieur agronome

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