Interview : comment (re)placer le bien-être des animaux au cœur de l’agriculture?
Lorsqu’on parle de bien-être des animaux, peu de gens restent insensibles. Certains y adhèrent complètement, pour d’autres, cela reste encore des balivernes. Ce terme, clivant, se retrouve d’ailleurs au cœur de nombreuses problématiques liées au monde agricole. Séparation des veaux après la naissance, poules en cage, réforme des bêtes et abattage… là encore, les avis divergent sur les souffrances véritablement ressenties par les animaux. Afin de nous permettre d’y voir plus clair, et d’aborder ces thématiques sous un angle différent, nous avons rencontré Marc Vandenheede, vétérinaire spécialisé en éthologie, bien-être et éthique.


Dans les réalités qui sont les nôtres, est-il possible de concilier le monde du bien-être animal avec celui de l’élevage ?
Pour moi, les deux doivent se rencontrer, c’est une évidence. Souvent, lorsqu’on discute de bien-être des animaux, on déclenche une polémique : certains sont pour, d’autres contre. Mais si je parle de la santé, va-t-on avoir la même réaction ? Cette question ne se pose pas : tout le monde veut être en bonne santé. Le bien-être est un continuum, c’est comme la santé : on peut aller du pire au meilleur, avec toute une série de situations intermédiaires. La parfaite santé est plutôt rare. Il existe des échelles de diagnostic dans le monde médical afin de savoir à quel niveau on se trouve. Le bien-être, c’est la même chose ! Chez les humains, la santé physique, mentale et sociale est prise en compte. Cette perspective doit être élargie aux animaux. Par exemple, concernant la santé sociale, dans un troupeau de bovins, il y a toute une organisation, des vaches copines. Bref, c’est plus complexe qu’un simple « amas de bêtes ». Dans notre culture occidentale moderne, on a d’abord eu tendance à considérer les animaux de production comme des objets, puis on les a limités à des êtres vivants permettant de produire de la viande, du lait, des œufs… Récemment, la science est venue nous rappeler certaines évidences déjà bien connues d’autres cultures. Des mesures scientifiques montrent que les humains ne sont pas les seuls à ressentir des émotions, comme la souffrance ou le plaisir. C’est désormais acquis. Il y a également eu l’émergence du « One welfare », soit « un seul bien-être », reliant tous les êtres vivants. Et en Europe, comme c’est d’ailleurs spécifié dans le traité de Lisbonne, on a choisi de placer le bien-être animal dans nos choix de société. Il y a donc lieu de tenir compte de ces autres « êtres sentients ».
Les animaux n’ont pas les mêmes besoins ni les mêmes perceptions que nous. Pourtant, il existe parfois une tendance à l’anthropomorphisme, c’est-à-dire à interpréter leurs comportements comme s’ils étaient humains. Comment trouver le juste milieu ?
Nos mondes sont différents, et les animaux n’ont pas les mêmes réalités que nous ! Il faut rappeler que leurs organes sensoriels ne sont pas
Justement, qu’a-t-on pu observer chez les poules élevées en cage, un système qui sera interdit en Wallonie à partir du 1er janvier 2028 ?
On a pu démontrer scientifiquement que l’environnement captif, en cage, ne convient généralement pas au bien-être des animaux. Historiquement, il faut rappeler que chaque poule pondeuse en batterie avait l’équivalent d’une feuille A4 en surface disponible durant leur vie de production. Beaucoup de travaux scientifiques ont été réalisés sur ces conditions de vie, avec un consensus sur le fait qu’avec ce système de batterie, les poules ne pouvaient pas exprimer tel ou tel comportement très important pour elles et qu’elles en souffraient. Ce fait a été démontré. L’interdiction des batteries classiques n’a pas été effective du jour au lendemain. Les éleveurs ont eu la possibilité de mettre en place des cages aménagées, un enrichissement de l’environnement avec, par exemple, un nid de ponte, des perchoirs, etc. Toutefois, la capacité d’exprimer certains comportements, comme prendre un bain de poussière, comme elles ont l’habitude de le faire pour se toiletter, était difficilement envisageable. De plus, durant tout un temps, la question sur l’impact de leur production s’est posée. La réponse est celle-ci : que les poules soient bien ou non, même en grande souffrance, elles continuent de pondre. Ces animaux ont été sélectionnés à cette fin. Enfin, il s’agit d’animaux sociaux, vivant dans une société organisée. Mais ce groupe n’a rien à voir avec 4 ou 5 poules dans une cage : elles bougent, picorent à droite, à gauche… Leur vie sociale est bien plus complexe que de se dire qu’elles doivent être collées l’une contre l’autre. Scientifiquement, c’est faux !
La réforme fait également partie intégrante de l’élevage. Lorsqu’un animal va à l’abattoir, est-ce qu’il se rend compte qu’il va mourir ?
La science ne peut pas répondre à cette question actuellement. Elle peut, néanmoins, indiquer si les conditions de cette mort peuvent générer de la souffrance chez l’animal. Il peut avoir mal, peur, et même ressentir de l’anxiété, c’est-à-dire avoir peur d’une chose pas encore présente, se projeter dans l’avenir. Mais dire qu’il sait qu’il va mourir, c’est se trouver dans une perspective anthropomorphique. Les êtres humains sont conscients d’eux-mêmes, de leur individualité, se reconnaissent sur une photo, dans un miroir. Il y a une conscience de soi. C’est difficile à démontrer chez les animaux. Il n’y a pas non plus de conscience binaire. Donc, c’est plus complexe que de dire qu’elle existe ou n’existe pas pour eux. Il y a des niveaux, une échelle de conscience, comme pour la souffrance, le bien-être. Dès lors, ils peuvent être plus ou moins conscients. Dans ce contexte, on ne peut pas affirmer qu’un cochon, par exemple, qui arrive dans l’abattoir et ne veut plus bouger le fait car il sait qu’il va mourir. On pense aussi souvent qu’on ne va pas tuer un animal avec ses congénères autour de lui. Certains pourraient croire que c’est mieux de séparer le mouton pendant que l’on en tue d’autres pour ne pas qu’il les voie. En réalité, il n’y a rien de plus stressant pour un ovin que d’être mis à l’écart de son troupeau. Il n’est pas stressé car il sait qu’il va mourir, mais est en grande souffrance, a peur, car il est séparé de son groupe.
Si on part de ce raisonnement, la souffrance est plus liée à la séparation, au transport… qu’à l’acte de la mort ?
Les facteurs de stress, nous les connaissons, des études ont été réalisées sur ce sujet. Néanmoins, il reste des difficultés à implanter ce qu’il faudrait mettre en place. Par exemple, dans les parcours de déplacement des animaux, on sait qu’il faudrait utiliser plutôt des parois pleines que des barrières, comme c’est le cas dans de nombreuses infrastructures. Ces couloirs ajourés sont plus stressants car les animaux sont distraits. Ils ne sont pas dans leur environnement, regardent autour d’eux, prennent des infos, sont sur le qui-vive. Ils voient des personnes qu’ils ne connaissent pas, qui 
Et au niveau des techniques de mort. Certaines sont-elles « meilleures » que d’autres ?
Est-ce qu’on pourrait se lancer le défi de garantir la mort d’un animal sans aucune souffrance ?
Imaginons un abattage à la ferme : il faut des infrastructures adaptées, un endroit propice, un cornadis modifié car l’animal va tomber, soit quelques adaptations à réaliser. Nous menons un projet pilote à ce propos (lire par ailleurs). La personne doit être apte à tuer. Un éleveur n’est pas forcément formé pour cet acte. Et ce n’est pas facile… Ou alors, on fait venir un professionnel. Si l’on se met à la place de la vache, elle sera chez elle, dans son groupe, on l’amène dans cet endroit, au sein de l’exploitation. Soit un lieu qu’elle connaît, où l’on peut lui donner un peu de concentré. Elle passe sa tête dans le cornadis pour manger. À côté, il y a l’éleveur auquel elle est habituée. Puis, tout s’arrête. Elle n’a rien vu venir, elle était dans un état de bien-être. C’est le gros argument en faveur de l’abattage à la ferme !
C’est retravailler comme à l’époque alors ?
En effet, mais avec les techniques actuelles ! Certains abattent à domicile et me racontent qu’ils tuent leurs moutons chez eux, sans étourdissement. Déjà, c’est illégal. Ensuite, si pour eux, cela
Plusieurs éleveurs se concertent pour remettre en place des abattoirs de proximité. Est-ce un pas de plus vers le bien-être des anima
Il résout la problématique du temps de transport. Toutefois, en Belgique, les distances ne sont pas énormes. Les études montrent que les moments les plus stressants sont le chargement et le déchargement. Si le véhicule est adapté, avec un conducteur avisé, durant le trajet, les animaux sont assez calmes. Notons que d’autres éléments peuvent poser problème, comme les grands abattoirs refusant les circuits courts, les éleveurs qui doivent parcourir beaucoup de kilomètres… D’une manière générale, même si c’est compliqué à mettre en œuvre, l’abattage à la ferme reste le plus favorable.
Une autre problématique concerne la séparation entre le veau et sa mère. Finalement, quel est le meilleur moment pour procéder à cette étape ?
D’une manière générale, en élevage, y a-t-il des pratiques qui ont évolué et d’autres qui, au contraire, devraient être encore réfléchies ?
Dès lors, que faire ? Comment agir en tant qu’être humain ?
Je ne suis pas du tout abolitionniste. Relâcher les animaux dans la nature serait une catastrophe. On a une responsabilité par rapport au monde du vivant. On ne peut plus fermer les yeux sur les réalités de ces animaux. La solution, c’est de les regarder en face pour trouver une autre façon de vivre ensemble, en acceptant que la mort et la souffrance existent. À partir de là, il faut agir au mieux pour garantir un minimum de souffrance et un maximum de bien-être pour ceux qui vivent sur notre planète, le tout avec nos connaissances scientifiques et techniques. Puisqu’il faut se nourrir avec d’autres êtres vivants, faisons-le au mieux. Si on ne veut pas manger d’animaux, cela ne me dérange pas, c’est un choix éthique. Mais il faut manger autre chose. Que faut-il pour avoir une carotte, par exemple ? Quels animaux ont dû être tués ? Même dans une agriculture bio, sans pesticides… on n’empêche ces animaux de s’en nourrir, et on leur cause de la souffrance. Ça tourne en rond ! Il faut accepter de tuer autrui, d’être prédateur, pour se nourrir. On peut choisir à quel niveau on se trouve. Mais on ne peut pas dire que parce que l’on mange des végétaux, on a résolu le problème de la mort. Je ne sais pas si je le verrai de mon vivant, mais je suis presque sûr qu’un jour, on dira que la plante est un être sensible, ce qui remettrait en cause le clivage animal et végétal. 





