L'UE accélère sa diversification commerciale
Face à un monde plus instable, l’UE accélère la diversification de ses partenariats économiques. Entre accord transatlantique, rapprochement avec le Mercosur et exigence de réciprocité des normes, l’UE tente de concilier ouverture commerciale et protection de ses secteurs stratégiques. Une équation particulièrement sensible pour l’agriculture.

À l’occasion d’un séminaire de presse organisé au parlement le 16 juin dernier, plusieurs eurodéputés spécialisés dans les questions commerciales ont défendu une vision du commerce devenue indissociable des enjeux géopolitiques. Face au protectionnisme américain, à la montée en puissance de la Chine et aux tensions qui traversent les échanges mondiaux, l’UE mise sur la diversification de ses partenariats économiques, notamment avec les États-Unis et le Mercosur. Une stratégie qui ne dissipe pas toutes les inquiétudes des filières agricoles européennes quant au respect des normes et aux conditions de concurrence.
La pandémie, la guerre en Ukraine, les tensions sino-américaines ou encore les difficultés d’approvisionnement observées ces dernières années ont profondément modifié la perception des dépendances économiques. Dans un monde où le commerce est devenu un instrument de puissance autant qu’un moteur de croissance, l’Europe cherche désormais à sécuriser ses approvisionnements, à diversifier ses partenaires et à réduire certaines vulnérabilités.
« Nous devons réduire nos dépendances excessives et renforcer nos partenariats avec des pays fiables », a résumé Bernd Lange, président de la commission du commerce international du parlement. Derrière cette formule se dessine une ligne directrice qui irrigue aujourd’hui l’ensemble de la politique commerciale européenne. Cette orientation soulève néanmoins des interrogations persistantes dans plusieurs secteurs économiques, en particulier dans l’agriculture. Chaque nouvel accord ravive les mêmes questions : les normes seront-elles respectées ? Les producteurs européens seront-ils soumis aux mêmes règles que leurs concurrents ? Les mécanismes de protection seront-ils réellement efficaces ?
Un accord avec Washington accueilli avec pragmatisme
Le parlement a validé les textes permettant la mise en œuvre de l’accord politique conclu à l’été 2025 entre l’UE et les États-Unis, plus connu sous le nom d’« Accord de Turnberry ». Négocié dans un climat marqué par les tensions commerciales et les pressions exercées par l’administration américaine, le compromis prévoit le maintien par Washington d’un taux de droits de douane plafonné à 15 % sur une grande partie des exportations européennes. En contrepartie, l’UE accepte de supprimer plusieurs droits résiduels sur certains produits industriels américains et d’accorder un accès préférentiel à plusieurs catégories de produits agricoles.
Personne n’a véritablement cherché à présenter ce texte comme une victoire européenne. Bernd Lange lui-même a reconnu son caractère imparfait. Selon lui, le principal mérite de l’accord réside dans la capacité du parlement à transformer un compromis politique fragile en un dispositif juridiquement encadré.
L’élu allemand a notamment mis en avant l’introduction d’une clause d’expiration en 2029, qui permettra de rouvrir entièrement les discussions sur les relations économiques transatlantiques. Il a également regretté l’absence d’étude d’impact préalable, tout en précisant qu’une évaluation des effets de l’accord serait réalisée après les premiers mois de mise en œuvre. Pour les filières agricoles, les interrogations portent moins sur les volumes importés que sur les conditions dans lesquelles ces produits sont fabriqués. Le volet agricole reste relativement limité et prévoit notamment un contingent de viande porcine américaine bénéficiant d’un accès préférentiel au marché européen.
Le Mercosur, de la négociation à la mise en œuvre
S’il est un dossier qui illustre l’évolution de la pensée européenne en matière commerciale, c’est bien celui du Mercosur. Après près de 25 ans de négociations, l’accord est désormais appliqué à titre provisoire. Pour Gabriel Mato, député européen espagnol et rapporteur du texte, la véritable nouveauté réside dans le fait que le débat a quitté le terrain des hypothèses pour entrer dans celui de la réalité. « Pendant plus de 20 ans, nous avons parlé de scénarios possibles. Aujourd’hui, nous parlons de mise en œuvre », résume-t-il. Les entreprises peuvent désormais utiliser les préférences tarifaires prévues par le texte tandis que les administrations mettent progressivement en place les certificats d’origine, les mécanismes de contrôle et les contingents tarifaires. Selon lui, cette évolution permet de sortir d’un débat souvent idéologique pour entrer dans une phase beaucoup plus pragmatique.
Pour M. Mato, l’intérêt de l’accord avec les pays du Mercosur ne se limite toutefois pas aux seuls gains commerciaux. Ledit accord concerne un marché de plus de 700 millions de consommateurs et représente près d’un quart du produit intérieur brut mondial. Mais il s’inscrit surtout dans une stratégie plus large visant à diversifier les partenariats économiques de l’UE. « Nous vivons un moment d’incertitude géopolitique », observe l’élu espagnol. Dans ce contexte, l’autonomie stratégique européenne ne consiste pas à s’isoler mais à multiplier les partenariats afin d’élargir les marges de manœuvre du continent.
L’Amérique latine occupe à cet égard une place particulière. Selon Gabriel Mato, l’UE et les pays du Mercosur partagent non seulement des intérêts économiques mais également une certaine conception des relations internationales fondée sur la coopération et le multilatéralisme. « Si nous n’occupons pas cette chaise, quelqu’un d’autre l’occupera », résume-t-il, en référence à la concurrence croissante que se livrent aujourd’hui les grandes puissances pour renforcer leur présence économique dans la région.
Les normes au cœur des préoccupations agricoles
Les critiques adressées au Mercosur se concentrent toutefois sur les différences de normes sanitaires, environnementales et de production. Depuis le début des négociations, de nombreuses organisations agricoles redoutent que l’ouverture du marché européen ne favorise des produits issus de systèmes de production soumis à des contraintes moins exigeantes que celles imposées aux agriculteurs européens.
Gabriel Mato réfute cette analyse. « Les normes européennes ne se négocient pas », affirme-t-il. Pour étayer son propos, il cite la récente décision de la commission de suspendre certaines importations de produits animaux en provenance du Brésil après avoir constaté le non-respect de règles européennes relatives à l’utilisation de certains agents antimicrobiens.
Pour les défenseurs de l’accord, cet épisode démontre que l’accès au marché européen demeure conditionné au respect intégral des exigences communautaires. La mise en œuvre de l’accord soulève également des questions concrètes concernant la gestion des contingents tarifaires prévus pour certaines productions sensibles comme la viande bovine, la volaille ou le miel. Selon les modalités retenues, les bénéfices de l’accord pourraient être répartis de manière très différente entre opérateurs. Gabriel Mato estime par ailleurs que le Mercosur a parfois servi de symbole à un mécontentement agricole plus large. Une analyse contestée par de nombreuses organisations professionnelles qui continuent à pointer les écarts de coûts de production et de contraintes réglementaires entre l’Europe et l’Amérique du Sud.
Le défi de la concurrence équitable
Conscients de ces inquiétudes, les négociateurs européens ont intégré plusieurs garde-fous, notamment des clauses de sauvegarde renforcées et des instruments de gestion de crise mobilisables en cas de perturbation importante d’un marché agricole. Pour les responsables européens, la diversification des partenariats économiques constitue aujourd’hui une nécessité stratégique dans un monde plus fragmenté. Pour les agriculteurs, la question demeure plus directe : les règles du jeu seront-elles réellement les mêmes pour tous ?
C’est probablement dans la réponse apportée à cette interrogation que se jouera l’acceptabilité des futurs accords commerciaux européens. Entre ouverture des marchés, souveraineté économique et réciprocité des normes, l’Europe cherche encore son point d’équilibre.








