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Bio : «Le défi est de sortir du cercle des convaincus»

Entre grande distribution, circuits courts, e-commerce, production artisanale et recherche universitaire, une table ronde organisée lors du Business Club de l’Apaq-W du 8 juin dernier a mis en lumière une préoccupation commune. Si les consommateurs adhèrent de plus en plus aux valeurs portées par l’agriculture biologique, la filière cherche encore la manière de transformer cette adhésion en consommation régulière. Derrière la diversité des modèles représentés, un même défi s’est imposé : faire du bio non plus un choix réservé aux convaincus, mais une évidence accessible au plus grand nombre.

Temps de lecture : 8 min

À première vue, peu de choses rapprochent une responsable de la filière bio chez Carrefour Belgium, le cofondateur d’une coopérative agricole, la dirigeante d’une plateforme de commerce en ligne, un maître brasseur et un chercheur spécialisé dans l’autosuffisance alimentaire. Pourtant, une même question s’est imposée : comment faire du bio non plus un choix réservé à des consommateurs déjà convaincus, mais une option accessible et désirable pour le plus grand nombre ? Derrière la diversité des parcours et des modèles économiques, les participants ont finalement dessiné les contours d’un défi partagé par l’ensemble de la filière.

Faire entrer le bio dans les habitudes d’achat

Pour Morgane Lambaux, responsable de la filière Qualité, Bio & Veggie chez Carrefour Belgium, la question de l’accessibilité constitue aujourd’hui l’un des principaux leviers de développement du bio. Longtemps regroupés dans des rayons spécifiques, les produits biologiques sont désormais davantage intégrés dans les rayons classiques de l’enseigne. L’objectif est simple : ne plus s’adresser uniquement aux consommateurs qui recherchent déjà du bio, mais également à ceux qui pourraient être amenés à le choisir dans le cadre de leurs achats habituels.

Cette évolution traduit un changement de philosophie. Le bio n’est plus envisagé comme un univers séparé, réservé à une clientèle particulière, mais comme une composante normale de l’offre alimentaire. « On voulait aussi capter les autres consommateurs », a expliqué la responsable, évoquant notamment les arguments liés à la santé ou les situations où l’écart de prix entre produit conventionnel et produit biologique devient suffisamment limité pour influencer la décision d’achat.

Cette stratégie s’inscrit dans le programme « Act for Food » développé par l’enseigne, qui entend rendre le bio plus accessible. Les fruits et légumes, les œufs ou encore le poulet figurent parmi les catégories qui progressent le plus fortement. Leur succès semble confirmer une idée largement évoquée au cours de la matinée : lorsque les produits biologiques sont visibles, disponibles et proposés dans des conditions économiques acceptables, les consommateurs répondent présents.

Convaincre au-delà du cercle des initiés

Cette recherche d’un public plus large préoccupe également Frédéric Jadoul, cofondateur de la coopérative Agricovert. Depuis quinze ans, la structure s’efforce de rapprocher producteurs et consommateurs à travers un modèle coopératif associant les deux parties à la gouvernance de l’entreprise.

Loin d’opposer systématiquement grande distribution et circuits courts, Frédéric Jadoul insiste plutôt sur la cohérence globale des filières. À ses yeux, le bio ne peut être dissocié des questions de proximité et d’ancrage territorial. « C’est un non-sens de promouvoir du bio majoritairement importé », a-t-il rappelé, soulignant que les consommateurs attendent aujourd’hui davantage qu’une certification : ils recherchent également un lien avec leur territoire, avec les producteurs et avec une certaine forme de cohérence économique et environnementale.

Mais cette proximité ne suffit pas toujours à élargir la clientèle. Après plusieurs décennies passées dans le maraîchage, il constate que les actions de sensibilisation touchent souvent les mêmes publics. « On voit toujours le même public », observe-t-il.

Une remarque qui résume à elle seule l’un des défis majeurs du secteur : comment atteindre ceux qui ne fréquentent ni les conférences, ni les magasins spécialisés, ni les réseaux déjà sensibilisés aux questions alimentaires ?

Morgane Lambaux, Jean Cayron, Frédéric Jadoul, Camille Bosc et Tom Desmarez (de g. à d.) ont évoqué les aléas  du bio dans les magasins, les fermes, les plateformes numériques ou les ateliers de transformation.
Morgane Lambaux, Jean Cayron, Frédéric Jadoul, Camille Bosc et Tom Desmarez (de g. à d.) ont évoqué les aléas du bio dans les magasins, les fermes, les plateformes numériques ou les ateliers de transformation. - M-F V.

Cette réflexion l’a conduit à présenter une initiative originale inspirée d’une expérience menée à Strasbourg. La coopérative travaille aujourd’hui au projet « Mini-Pousses », récemment récompensé par le premier prix de l’innovation de Biowallonie. Il prévoit la distribution gratuite de paniers de légumes biologiques à des femmes enceintes pendant toute la durée de leur grossesse. Derrière cette initiative se dessine une conviction forte : l’alimentation ne relève pas uniquement de la responsabilité du monde agricole mais constitue également une question de santé publique. Pour Frédéric Jadoul, les mutuelles, les agences de santé et les pouvoirs publics ont un rôle à jouer dans la promotion d’une alimentation de qualité dès les premiers moments de la vie, notamment en limitant l’exposition aux perturbateurs endocriniens et en facilitant l’accès à des produits frais et locaux.

Quand la facilité devient un levier de transition

La réponse proposée par Camille Bosc, CEO d’eFarmz, emprunte une autre voie. Fondée en 2013, la plateforme s’est développée à partir d’un constat simple : de nombreux consommateurs souhaitent acheter local et biologique mais manquent de temps pour multiplier les points d’achat ou se rendre directement chez les producteurs.

En proposant d’abord des paniers puis des box repas composées exclusivement de produits belges et biologiques, l’entreprise a cherché à lever cet obstacle. L’entreprise revendique aujourd’hui un ancrage largement belge, plus de 90 % de son assortiment provenant de fermes, ateliers ou coopératives du pays. Lorsque l’offre locale n’existe pas, les approvisionnements sont recherchés au plus près, principalement en France ou aux Pays-Bas. Une manière de concilier soutien aux producteurs, transparence sur l’origine des produits et réduction de l’empreinte liée au transport alimentaire.« Notre mission, c’est de faciliter la vie des Belges en leur offrant une alimentation durable », résume Mme Bosc. Derrière cette formule se cache une évolution intéressante du discours porté par le bio. La durabilité reste importante, mais elle ne suffit plus. La praticité et la simplicité deviennent elles aussi des arguments décisifs.

Cette approche rejoint d’ailleurs les analyses développées plus tôt dans la matinée par Bruno Liesse. Les consommateurs ne choisissent pas uniquement en fonction de leurs convictions ; ils arbitrent aussi en fonction du temps dont ils disposent et de la facilité avec laquelle une solution peut s’intégrer à leur quotidien.

L’e-commerce présente en outre un avantage souvent sous-estimé : sa capacité à limiter le gaspillage alimentaire. Les commandes étant passées aux producteurs après validation des achats des clients, les quantités produites correspondent davantage à la demande réelle. Quant aux box repas, elles réduisent considérablement les excédents alimentaires au sein des ménages en fournissant les quantités strictement nécessaires à la préparation des recettes.

L’autosuffisance alimentaire, un horizon possible ?

La réflexion a pris une dimension plus prospective avec l’intervention de Tom Desmarez, doctorant à Gembloux Agro-Bio Tech et premier auteur d’une étude consacrée à l’autosuffisance alimentaire wallonne. Là où les autres intervenants parlaient principalement de consommation, de distribution ou de débouchés, le chercheur a replacé le débat dans une perspective beaucoup plus large : celle de la capacité d’un territoire à nourrir sa population.

Son constat de départ est frappant. Alors que près de la moitié du territoire wallon est consacrée à l’agriculture, seule une faible partie de ce qui est produit est consommée localement. Une grande partie des aliments produits en Wallonie quitte la région tandis qu’une part importante de ce qui se retrouve dans les assiettes wallonnes provient de l’extérieur. « Nous produisons énormément, mais seulement une faible partie arrive directement à nos assiettes », a-t-il résumé.

Face à cette situation, son équipe a cherché à répondre à une question ambitieuse : la Wallonie pourrait-elle nourrir sa population à partir de son propre territoire tout en s’appuyant davantage sur l’agriculture biologique ? Pour y répondre, les chercheurs ont d’abord évalué les besoins nutritionnels de la population wallonne et bruxelloise avant de les traduire en surfaces agricoles nécessaires, puis de confronter ces besoins aux capacités réelles du territoire. Les scénarios étudiés montrent que cet objectif n’est pas hors de portée, même dans une hypothèse reposant largement sur le bio. Mais une telle évolution supposerait une transformation profonde du système alimentaire.

Selon le chercheur, les débats sur les rendements biologiques ou sur la capacité du bio à nourrir la population sont souvent abordés de manière trop isolée. Or la question est fondamentalement systémique. Elle implique simultanément les pratiques agricoles, les habitudes alimentaires, le gaspillage, la distribution et les politiques publiques. Réduire les pertes alimentaires, favoriser une alimentation davantage orientée vers les protéines végétales et repenser l’utilisation des terres agricoles apparaissent comme autant de leviers complémentaires.

Tom Desmarez a également souligné plusieurs incohérences qui freinent aujourd’hui le développement des filières biologiques, qu’il s’agisse du coût de la certification pour les producteurs, des difficultés d’accès au marché ou encore des contradictions entre les ambitions affichées en matière de souveraineté alimentaire et certains accords commerciaux internationaux. Son intervention a ainsi élargi le débat au-delà des seules questions de consommation pour l’inscrire dans une réflexion plus globale sur la résilience alimentaire des territoires.

Un même défi malgré des modèles différents

À mesure que les échanges avançaient, les différences entre les modèles économiques semblaient finalement s’effacer derrière une interrogation commune. Comment rendre le bio plus accessible sans le banaliser ? Comment préserver la rémunération des producteurs tout en répondant aux attentes des consommateurs ? Comment développer des filières locales dans un marché largement mondialisé ?

Les réponses divergent selon les acteurs. La grande distribution mise sur l’accessibilité et la visibilité. Les coopératives privilégient la proximité et la gouvernance partagée. Les plateformes numériques s’appuient sur la simplicité et le service. Les chercheurs rappellent la nécessité d’une vision systémique intégrant production, consommation et santé publique.

Mais tous convergent sur un point essentiel : l’avenir du bio dépendra moins de sa capacité à convaincre de sa pertinence que de sa faculté à s’intégrer naturellement dans le quotidien du plus grand nombre. Qu’il s’agisse de la stratégie de visibilité déployée par Carrefour, de l’ancrage territorial revendiqué par Agricovert, de la simplicité mise en avant par eFarmz, de l’approche coopérative défendue par la Brasserie de l’Orne ou encore de la réflexion prospective portée par Tom Desmarez, les chemins diffèrent mais l’objectif demeure le même. Car si les consommateurs adhèrent largement aux valeurs qu’il porte, la véritable bataille se joue désormais ailleurs : dans la manière de transformer cette adhésion en habitudes de consommation durables.

Marie-France Vienne

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