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Au Jardin des Abeilles, Cécile Pierre distribue le bonheur

Tournai, Pecq, Templeuve, Estaimpuis, Néchin… Ample, presque horizontal, ce paysage doux étire ses lignes jusqu’aux confins du regard. Dans ce maillage de villages anciens, tous ces silences apprennent à se répondre avec la légèreté d’un souffle portant le vol fragile des papillons frôlant l’été. C’est dans ce paisible aplat de couleurs que Cécile Pierre a choisi de faire éclore son Jardin des Abeilles.

Temps de lecture : 12 min

Ancienne infirmière en réanimation, elle y a créé un lieu où l’apiculture, le maraîchage et l’éducation à la nature se répondent en permanence. Devenu au fil des ans une petite ferme pédagogique, le Jardin des Abeilles voit les ruches côtoyer les fraisiers, les écoliers réapprendre à mettre les mains dans la terre et les animaux recueillis participer, à leur manière, à un projet qui parle autant d’agriculture que de transmission.

De longues rangées de fraisiers s’étirent jusqu’au verger où pommiers, poiriers, pruniers et cerisiers commencent à prendre leur place dans le paysage. À première vue, rien ne distingue vraiment ce coin de Néchin de tant d’autres paysages de Wallonie picarde. Et pourtant, le Jardin des Abeilles possède cette qualité rare des lieux construits patiemment, où chaque élément paraît raconter une partie de la même histoire.

Accompagner le vivant dans toutes ses facettes

Cette histoire est celle de Cécile Pierre, une femme qui n’imaginait sans doute pas, il y a encore quelques années, consacrer ses journées à cultiver des légumes, récolter du miel ou accueillir des classes d’enfants au milieu des ruches. Longtemps, son quotidien s’est déroulé dans un univers radicalement différent. Au cœur des années covid, tandis que les hôpitaux vivaient sous tension permanente, elle exerçait dans un service de soins intensifs où chaque journée rappelait la fragilité des existences. C’est pourtant durant cette période qu’une autre voie commence à s’esquisser.

Des poules, un dindon, des canards constituent une joyeuse basse-cour qui anime le Jardin des Abeilles.
Des poules, un dindon, des canards constituent une joyeuse basse-cour qui anime le Jardin des Abeilles. - M-F V.

Une formation d’apiculture suivie au Rucher École de Tournai ouvre d’abord une brèche, avant qu’une formation en maraîchage biologique sur petites surfaces, suivie en 2022, ne transforme cet intérêt naissant en véritable projet de vie. Très vite, les contours du Jardin des Abeilles se dessinent : quelques ruches, plusieurs milliers de fraisiers, des serres et surtout l’envie de construire un lieu capable de produire autrement tout en recréant du lien avec la nature. « J’ai l’impression de prendre soin différemment », confie-t-elle aujourd’hui. La phrase constitue la clef de lecture de l’ensemble du projet. Car derrière les légumes, les fruits, les abeilles et les ateliers pédagogiques se dessine une même volonté : accompagner le vivant plutôt que le contraindre.

Du soin à la terre

Cécile Pierre présente volontiers le Jardin des Abeilles comme un projet construit autour de trois piliers : l’apiculture, le maraîchage et la transmission. Dans les faits, ces activités s’entremêlent si étroitement qu’il devient difficile de les dissocier tant elles se nourrissent les unes les autres.

L’apiculture en constitue naturellement le point de départ. Une vingtaine de ruches de production sont aujourd’hui installées sur le site. Les colonies sont composées d’abeilles Buckfast, une variété sélectionnée au fil des générations pour sa stabilité et sa facilité de manipulation, deux qualités précieuses lorsque les ruches deviennent aussi des outils pédagogiques destinés à accueillir des enfants ou des visiteurs peu familiers du monde apicole. Contrairement à l’abeille noire endémique de Belgique, la Buckfast se prête davantage à l’observation et aux animations. « Avec les enfants, j’avais besoin d’abeilles qui tiennent bien sur les cadres et permettent de découvrir la colonie sans agitation excessive », explique Cécile Pierre. Dans un lieu où les ruches servent autant à produire du miel qu’à sensibiliser le public au rôle des pollinisateurs, ce choix répond autant à des considérations apicoles qu’à une volonté de transmission.

Mais même ici, où les abeilles semblent évoluer dans un environnement favorable, les difficultés qui frappent aujourd’hui l’ensemble de la filière se font sentir. Comme de nombreux apiculteurs wallons, Cécile Pierre observe avec inquiétude la progression du frelon asiatique dont la présence modifie profondément l’équilibre des ruchers. Un nid particulièrement important, découvert récemment à proximité immédiate de l’exploitation, a entraîné d’importantes pertes au sein de plusieurs colonies.

Chez Cécile, la production agricole demeure  indissociable du plaisir de transmettre et de  la volonté de retisser des liens avec le vivant.
Chez Cécile, la production agricole demeure indissociable du plaisir de transmettre et de la volonté de retisser des liens avec le vivant. - M-F V.

« Nous avons connu une mortalité hivernale très élevée. Dans le secteur, beaucoup d’apiculteurs ont été touchés », explique-t-elle. Pour autant, le miel demeure l’un des symboles du projet. Il est vendu directement à la ferme sous le nom de « Happy Cultrice », une marque imaginée avant même la création du Jardin des Abeilles. Derrière ce jeu de mots se cache une philosophie qu’elle revendique avec simplicité. « Je voulais que mon miel ait une identité. Pour moi, vendre du miel, des fraises ou des légumes, c’est distribuer du bonheur. » Une formule qui pourrait sembler légère mais qui traduit assez fidèlement l’esprit du lieu, où la recherche de rentabilité ne fait jamais disparaître le plaisir de produire ni celui de partager.

Les fraises se mangent aussi avec les yeux

Cette formule éclaire la cohérence d’un projet où la production agricole demeure indissociable du plaisir de transmettre et de la volonté de retisser des liens avec le vivant. Cette même philosophie se retrouve dans les cultures maraîchères qui occupent un peu plus d’un hectare. En quelques années à peine, les premières plantations se sont considérablement développées. Les trois mille fraisiers des débuts sont devenus près de dix mille plants. Les fraises constituent aujourd’hui la production emblématique de l’exploitation. Sous les tunnels de culture se succèdent plusieurs variétés soigneusement sélectionnées pour leurs qualités gustatives et leur complémentarité. La Jolie, appréciée pour sa chair parfumée, la Murano, variété remontante particulièrement productive, ou encore la Florentina, qui permet d’étaler les récoltes jusqu’à la fin de l’été, composent l’essentiel de la production. « Beaucoup de clients découvrent le jardin grâce aux fraises », sourit l’exploitante. « Et puis ils reviennent pour le reste ». Les tomates occupent désormais plusieurs serres. Aubergines, poivrons, concombres, courgettes, melons, asperges, salades ou encore courges complètent progressivement l’assortiment proposé aux clients.

Si la vente directe demeure le principal débouché de l’exploitation, la qualité des productions a également séduit plusieurs professionnels de la restauration. Les légumes, les fruits ou les asperges du Jardin des abeilles se retrouvent ainsi sur les tables de différents traiteurs et restaurants de la région, parmi lesquels le traiteur Biez, l’Opium ou encore le restaurant étoilé L’Envie. Plus au nord, la Villa Scaldis, à Courtrai, figure également parmi les établissements qui s’approvisionnent ponctuellement auprès d’elle. Pour la maraîchère, ces collaborations valent autant comme reconnaissance du travail accompli que comme démonstration qu’une production locale, cultivée sans pesticides et récoltée à maturité, peut trouver sa place jusque dans les cuisines les plus exigeantes.

Originaires des hauts plateaux andins, les trois alpagas jouent avant tout un rôle pédagogique sur la ferme.
Originaires des hauts plateaux andins, les trois alpagas jouent avant tout un rôle pédagogique sur la ferme. - M-F V.

Cette fidélité aux circuits courts explique aussi son refus de rejoindre la grande distribution. L’ensemble de la production est écoulé à la ferme, auprès des restaurateurs partenaires ou transformé lorsque les récoltes sont trop abondantes. « Je préfère vendre directement aux gens », explique-t-elle. Une manière de conserver le lien entre celui qui produit et celui qui consomme, tout en limitant les pertes. Pour autant, l’objectif n’a jamais été de courir après les volumes. Dans cette région dominée par les grandes cultures, où les exploitations se comptent souvent en dizaines voire en centaines d’hectares, Cécile Pierre revendique au contraire une autre échelle. « Je préfère faire petit, bien et propre plutôt que grand ».

Le choix n’est pas uniquement économique ou technique. Il procède également d’une réflexion plus personnelle sur les conséquences sanitaires de certains modèles agricoles. L’évocation d’un cousin frappé très jeune par la maladie de Parkinson après une exposition prolongée aux pesticides a profondément marqué son parcours.

La lutte intégrée comme credo

Sans condamner ceux qui travaillent dans des systèmes différents, elle a choisi de démontrer qu’il était possible, sur une petite surface, de produire autrement. Ici, aucun pesticide n’est utilisé et la protection des cultures repose avant tout sur la lutte intégrée. Lorsqu’une invasion de pucerons menace les fraisiers, comme ce fut le cas au printemps dernier après plusieurs semaines particulièrement sèches, l’apicultrice fait appel à de minuscules guêpes parasitoïdes qui parasitent les pucerons et contribuent à enrayer leur prolifération. À cette armée invisible s’ajoutent les coccinelles, de plus en plus nombreuses à mesure que la biodiversité s’installe sur le site. « D’année en année, nous trouvons davantage de larves de coccinelles dans les serres », observe-t-elle avec satisfaction. Dans ce système où l’on préfère favoriser les équilibres naturels plutôt que les corriger chimiquement, les insectes deviennent ainsi des alliés précieux du maraîcher.

Cette recherche d’équilibre se retrouve partout dans l’exploitation. Les bâches limitent le développement des adventices et réduisent fortement les besoins en désherbage, tandis que les nombreuses plantes mellifères attirent pollinisateurs et auxiliaires. Loin d’être perçue comme un simple décor, la biodiversité est ici considérée comme un outil de travail à part entière, capable de contribuer à la santé des cultures autant qu’à la qualité du paysage. Le jardin fonctionne moins comme une juxtaposition de productions que comme un écosystème où chaque élément contribue à l’équilibre général. Les fruitiers attirent les pollinisateurs tandis que les nombreuses espèces présentes dans le verger enrichissent progressivement la biodiversité du site. Pommiers, poiriers, cerisiers, pruniers, pêchers, abricotiers, mûriers, framboisiers, cassissiers, groseilliers, vignes et même quelques néfliers composent déjà une mosaïque fruitière appelée à prendre davantage d’ampleur au fil des années. Une partie de ces récoltes est aujourd’hui transformée en jus ou en confitures, mais Cécile rêve désormais d’un véritable atelier qui lui permettrait de valoriser sur place l’ensemble de sa production.

Sous les tunnels de culture se succèdent plusieurs variétés de fraises sélectionnées  pour leurs qualités gustatives et leur complémentarité.
Sous les tunnels de culture se succèdent plusieurs variétés de fraises sélectionnées pour leurs qualités gustatives et leur complémentarité. - M-F V.

Même les animaux participent à cette recherche d’équilibre. Les deux cochons asiatiques Tirelire et Tire-Bouchon, recueillis auprès d’un refuge après avoir été abandonnés, valorisent une partie des légumes impropres à la vente et constituent à leur manière un maillon supplémentaire de cette économie circulaire que l’exploitante s’efforce de mettre en place, tout en étant devenus les mascottes incontestées des visites scolaires. À leurs côtés évoluent également des canards coureurs indiens, plusieurs poules ainsi que trois alpagas dont la présence surprend souvent les visiteurs. Originaires des hauts plateaux andins, ces derniers jouent avant tout un rôle pédagogique. Leur mode de vie, leur alimentation et leur histoire permettent d’aborder avec les enfants la diversité des espèces domestiques et les différentes formes d’élevage à travers le monde.

La transmission à cœur

Pourtant, ce qui distingue sans doute le plus le Jardin des Abeilles ne pousse ni dans les serres ni dans les ruches. Au fil des années, la transmission est devenue le cœur battant du projet. Tout a commencé presque modestement, avec quelques animations organisées dans l’école fréquentée par ses propres enfants. Puis les demandes se sont multipliées. Aujourd’hui, plusieurs établissements scolaires collaborent régulièrement avec elle. À Néchin comme à Pecq, des potagers pédagogiques voient le jour, des fruitiers sont plantés et les élèves découvrent progressivement les cycles de la nature en participant eux-mêmes aux travaux.

Ce qui frappe lorsqu’elle évoque ces ateliers, ce n’est pas tant le contenu pédagogique que l’émotion qui accompagne certains souvenirs. « Beaucoup d’enfants n’ont plus aucun contact avec la terre », observe-t-elle. « Certains ont peur des insectes. D’autres n’ont jamais vu pousser un légume ». Les ateliers commencent souvent par des gestes simples qui, pour certains enfants, relèvent presque de la découverte : observer une abeille derrière une ruche vitrée, semer une graine, toucher la terre ou comprendre qu’un bourdon n’est pas un ennemi mais un allié indispensable du jardin. Pour les adolescents, l’approche devient plus concrète encore. Ils récoltent, conditionnent et découvrent ce que représente réellement le travail agricole.

« Curieux de nature » ou le chemin de la reconnexion

Quelques jours avant notre passage, une classe de collégiens de Mouscron a passé une journée entière sur l’exploitation. L’enseignante appréhendait cette sortie. Les élèves, réputés difficiles, n’offraient aucune garantie de réussite. Pourtant, au fil des heures, quelque chose s’est produit. « Ils se sont investis d’une manière incroyable. Ils récoltaient les fraises comme s’ils travaillaient réellement pour les vendre. Ils étaient concentrés, appliqués. Ils ne voulaient plus partir ». Le souvenir l’émeut encore. À travers ces visites, ce sont moins des connaissances techniques qui sont transmises qu’une forme d’attention au monde. Une manière de rappeler que les aliments ne naissent pas sur les rayons des supermarchés et que derrière chaque fruit, chaque légume ou chaque pot de miel se cache une succession de gestes, de saisons et de patience.

Aubergines, poivrons, concombres, courgettes, melons, asperges, salades ou encore courges complètent  progressivement l’assortiment proposé aux clients.
Aubergines, poivrons, concombres, courgettes, melons, asperges, salades ou encore courges complètent progressivement l’assortiment proposé aux clients. - M-F V.

Cette dimension pédagogique devrait encore prendre de l’ampleur avec la création prochaine de l’Asbl « Curieux de nature », destinée à développer stages, animations et activités éducatives tout au long de l’année. L’association doit notamment permettre d’organiser des stages pendant les vacances scolaires, mais aussi de développer de nouveaux outils pédagogiques. Pour Cécile Pierre, cette structure constitue un prolongement naturel du projet. Depuis plusieurs années déjà, elle accueille des groupes très divers, qu’il s’agisse d’écoles, de personnes âgées, d’associations ou encore de personnes en situation de handicap. Tous ont en commun de découvrir, le temps d’une visite ou d’un atelier, une réalité agricole souvent méconnue et un contact avec la nature devenu rare dans les parcours de vie contemporains.

Une ferme qui regarde vers l’avenir

À l’heure où de nombreuses exploitations cherchent à s’agrandir pour assurer leur viabilité économique, les ambitions de Cécile Pierre empruntent un chemin différent. Son regard se porte moins sur les hectares supplémentaires que sur la création de nouveaux liens entre producteurs et consommateurs. Le petit magasin installé dans son ancien garage est déjà devenu trop étroit. Elle imagine désormais un véritable espace de vente fermière capable d’accueillir non seulement ses propres produits mais aussi ceux d’autres producteurs locaux. Plus loin encore, elle rêve d’un atelier de transformation où pourraient être préparés soupes, confitures, pickles, jus ou coulis à partir des récoltes du jardin et du verger. Aujourd’hui déjà, une partie des fruits est transformée en jus grâce à des partenariats extérieurs, tandis que les confitures permettent de valoriser les récoltes excédentaires. Mais l’exploitante souhaiterait aller plus loin encore en réalisant elle-même ces préparations et en proposant des ateliers culinaires destinés aux enfants comme aux adultes. « J’aimerais aller jusqu’au bout de la démarche, du potager et du verger à l’assiette ».

Dans le calme retrouvé du jardin, une évidence s’impose peu à peu. Le projet développé ici ne raconte pas seulement une reconversion professionnelle ni même une aventure agricole. Il dit quelque chose de notre époque, de cette aspiration grandissante à renouer avec le vivant, à comprendre ce que l’on mange et à retrouver, au milieu d’un monde saturé de vitesse, le goût des choses qui demandent du temps. À Néchin, Cécile Pierre a choisi d’en faire le fil conducteur de sa vie. Une manière de prolonger, loin des couloirs de la réanimation, ce même geste qui consiste à prendre soin de ce qui est fragile et à lui permettre de grandir.

Marie-France Vienne

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