Accueil Voix de la terre

Courrier des lecteurs : cultive ton flou

TOC, TOC, TOC ! Le Destin est venu frappé à ma porte et je lui ai ouvert, fort surpris de sa visite ! Prévenant et délicat, il s’est excusé de venir troubler ma naïve béatitude mais a tout de même coincé son gros soulier entre le chambranle et le battant, pour m’obliger à le laisser entrer… Il tenait à me rappeler que les années passent – tic-tac, tic-tac ! –, et que bon sang de bonsoir, il est temps pour moi de me lancer dans une relecture de ma vie, moi qui aime tant lire, justement…

Temps de lecture : 4 min

Le Destin avait pour traits mon épouse, laquelle s’est mis en tête de ranger le fatras de papiers qui encombre notre grenier. En fait, « ranger » chez elle signifie généralement « déplacer » ce qu’elle estime être une accumulation, pour créer ailleurs une autre accumulation… En vraie paysanne de la vieille école, elle est très conservatrice, et ne jette jamais rien, car bien sûr, « ça peut toujours servir, on ne sait jamais ! » !

Sauf que cette fois-ci, elle a reculé la voiture dans notre vieille grange en « battière haute », réaffectée en musée d’archives et en bibliothèque de conservation, et s’est mise à bourrer le coffre de piles entières de vieux documents, pour les conduire séance tenante au parc à containers. Bye bye le passé ! Un chargement, puis un deuxième, puis un troisième…, puis un dixième, et ce n’est pas fini ! Nettoyage par le vide ! Mais auparavant, elle a insisté pour que je vérifie une myriade de feuilles imprimées, collectées au cours de toute notre carrière : listings TVA, déclarations de superficie, demande de primes, bordereaux de vente, factures, extraits de banque, etc., etc. !

Et là, TOC TOC TOC ! Le Destin m’a fait relire ma vie, depuis mes cahiers d’école primaire jusqu’aux formulaires de demande de pension, depuis mes toutes premières rédactions jusqu’aux textes pour Le Sillon. Il m’a fourré le nez dans les archives de la ferme : emprunts de reprise, bordereaux de vente et d’achats, factures d’engrais et d’aliments pour bétail, carnet du vieux tracteur, fiches du contrôle laitier, grands cahiers de comptabilité agricole, notes en tous genres, formulaires « petits taureaux » et « vaches allaitantes », lettres du comité de remembrement, etc., etc.

En voilà, des « et cetera » ! C’est fou ce qu’on accumule comme « et cetera », au cours d’une vie ! J’ai parcouru tout ça en diagonale, dans un recueillement de cathédrale pour rendre un dernier hommage à six décennies défuntes avant de les envoyer au néant. J’ai explosé mes yeux à déchiffrer des vieux documents ; j’ai respiré des madeleines de Proust ; je me suis pris en pleine poire des souvenirs… Et là, bonjour tristesse, comme disait Sagan. Hello, nostalgie ! Coucou, mélancolie… C’est fou comme on se ramollit, avec l’âge !

Je me suis embarqué dans une impitoyable machine à remonter le temps, genre tronçonneuse qui vous coupe en rondelles. Dans chaque vieux sommeille un jeune qui se demande ce qu’il a bien pu foutre de sa vie, n’en doutez pas ! En redécouvrant tous ces souvenirs dans ma grange à malices, je me suis demandé si j’avais bien « cultivé mon flow », pour reprendre le slogan de la Foire de Libramont… Ai-je trouvé ma voie dans l’agriculture et exprimé mon potentiel dans le métier de fermier ? Le gamin que j’étais à 25 ans a répondu à ma question existentielle au travers de l’incroyable fatras de notes gribouillées un peu partout sur ces feuilles volantes où j’inscrivais mes rêves, quand je découvrais la vraie vie dans un monde agricole impitoyable, où personne ne vous fait de cadeau, jamais !

Les jeunes d’aujourd’hui ont-ils conscience de leur finitude temporelle ? Qu’un jour ils seront moins costauds et crèveront de lassitude sous des emprunts qu’ils ont contractés au temps de leur splendeur ? Qu’un beau matin ils s’assiéront désenchantés sur une vieille chaise dans leur grange et reliront leur passé ? Se rendent-ils compte qu’ils sont manipulés comme je le fus, comme nous le fûmes toutes et tous, pour servir de rouages dans la grande machine économique agro-alimentaire ? Sans doute vaut-il mieux qu’ils gardent intact leur enthousiasme, qu’ils cultivent leur « flow » dans le flou filou de notre époque, sans se laisser flouer par le flot d’incertitudes qui floutent le flux de leurs réflexions ?

TOC TOC TOC ! Merci tout de même de ta visite, Destin ! J’ai pu retrouver grâce à toi des vieilles lettres, des cartes postales, les cahiers et les dessins des enfants, des Sillon Belge depuis les années 1960, mes milliers de bouquins accumulés au fil des ans, mes centaines de brouillons de textes et ces autres trésors écrits à l’encre pathétique dans une autre vie, quand je cultivais mon fou flou et suivais ma bonne étoile…

A lire aussi en Voix de la terre

Voir plus d'articles