Courrier des lecteurs : cultive ton flou
TOC, TOC, TOC ! Le Destin est venu frappé à ma porte et je lui ai ouvert, fort surpris de sa visite ! Prévenant et délicat, il s’est excusé de venir troubler ma naïve béatitude mais a tout de même coincé son gros soulier entre le chambranle et le battant, pour m’obliger à le laisser entrer… Il tenait à me rappeler que les années passent – tic-tac, tic-tac ! –, et que bon sang de bonsoir, il est temps pour moi de me lancer dans une relecture de ma vie, moi qui aime tant lire, justement…

Le Destin avait pour traits mon épouse, laquelle s’est mis en tête de ranger le fatras de papiers qui encombre notre grenier. En fait, « ranger » chez elle signifie généralement « déplacer » ce qu’elle estime être une accumulation, pour créer ailleurs une autre accumulation… En vraie paysanne de la vieille école, elle est très conservatrice, et ne jette jamais rien, car bien sûr, « ça peut toujours servir, on ne sait jamais ! » !
Sauf que cette fois-ci, elle a reculé la voiture dans notre vieille grange en « battière haute », réaffectée en musée d’archives et en bibliothèque de conservation, et s’est mise à bourrer le coffre de piles entières de vieux documents, pour les conduire séance tenante au parc à containers. Bye bye le passé ! Un chargement, puis un deuxième, puis un troisième…, puis un dixième, et ce n’est pas fini ! Nettoyage par le vide ! Mais auparavant, elle a insisté pour que je vérifie une myriade de feuilles imprimées, collectées au cours de toute notre carrière : listings TVA, déclarations de superficie, demande de primes, bordereaux de vente, factures, extraits de banque, etc., etc. !
Et là, TOC TOC TOC ! Le Destin m’a fait relire ma vie, depuis mes cahiers d’école primaire jusqu’aux formulaires de demande de pension, depuis mes toutes premières rédactions jusqu’aux textes pour Le Sillon. Il m’a fourré le nez dans les archives de la ferme : emprunts de reprise, bordereaux de vente et d’achats, factures d’engrais et d’aliments pour bétail, carnet du vieux tracteur, fiches du contrôle laitier, grands cahiers de comptabilité agricole, notes en tous genres, formulaires « petits taureaux » et « vaches allaitantes », lettres du comité de remembrement, etc., etc.
En voilà, des « et cetera » ! C’est fou ce qu’on accumule comme « et cetera », au cours d’une vie ! J’ai parcouru tout ça en diagonale, dans un recueillement de cathédrale pour rendre un dernier hommage à six décennies défuntes avant de les envoyer au néant. J’ai explosé mes yeux à déchiffrer des vieux documents ; j’ai respiré des madeleines de Proust ; je me suis pris en pleine poire des souvenirs… Et là, bonjour tristesse, comme disait Sagan. Hello, nostalgie ! Coucou, mélancolie… C’est fou comme on se ramollit, avec l’âge !





