Courrier des lecteurs: j’ai fait manger de l’agneau à tout le village
La semaine passée, j’ai réussi à faire manger ma viande d’agneau à tout le village. Vous ne saisissez pas l’exploit ? Disons que depuis que j’en produis, je ne cesse d’entendre les clients me parler de l’arrière-goût de la vieille bique que leur tante Albertine avait préparé il y a vingt ans pour les fêtes de Pâques.

Allez, comme dans le milieu urbain, on se claque la bise pour la rentrée, on se plaint de la météo et on passe vite aux nouvelles : quoi de neuf ? Dites-moi tout, l’équipe du Sillon me transmettra vos courriers ! Je me lance car, oui évidemment, j’ai une histoire à vous raconter ! La semaine passée, j’ai réussi à faire manger ma viande d’agneau à tout le village. Vous ne saisissez pas l’exploit ? Disons que depuis que j’en produis, je ne cesse d’entendre les clients me parler de l’arrière-goût de la vieille bique que leur tante Albertine avait préparé il y a vingt ans pour les fêtes de Pâques. Je partais donc déjà avec ce préjugé quand je me suis lancée.
Pour tout comprendre et démarrer sur un teaser bien trop long comme je les aime, il faut revenir à Pâques de cette année. Promis, il y a un lien avec la semaine passée et les semaines après. Rembobinons. Avril 2026, les fêtes sont passées mais mes agneaux étaient encore dans ma bergerie suite à des circonstances qui sont ce qu’elles sont. C’est comme dans les films où on voit à l’écran une scène au ralenti avec un protagoniste qui regarde désespérément quelque chose qui lui échappe. Pareil. Je vois ces fameux dimanche et lundi de Pâques passer dans mon agenda. Vous sauriez me dire, vous, qui voudrait encore m’acheter de l’agneau après en avoir acheté partout ailleurs ? Exactement. Cette histoire pue autant que la vieille bique d’Albertine.
Après le choc de la situation, c’est comme sur une tronçonneuse : les idées se remettent en place tel un lanceur qu’on tire une à deux fois. Puis, je démarre et je défonce tout sur mon chemin. Parce que vous savez quoi ? J’ai la rage à ce moment-là. Bon, là, vous vous imaginez certainement une Tomb Raider, bien gaulée, prête à tout défoncer. En vérité, je ressemblais davantage à une taupe en train de débroussailler un chemin inconnu. Si j’avais bel et bien pris la décision de prendre le contrôle de mes agneaux dès la sortie de la bergerie jusque dans les assiettes, je n’avais cependant aucune connaissance des démarches à effectuer pour y arriver. Les consommateurs se plaignent souvent que pour manger local, il faut bien le vouloir à force se farcir toutes les adresses des producteurs. Permettez-moi de vous dire que pour produire local, Bon Diu, il faut aussi le vouloir aussi !
Mon premier geste, c’est d’aller voir mon boucher voisin et lui demander s’il ne voudrait pas, contre rémunération, me découper mes trente bêtes. Non seulement, ce n’est pas possible d’un point de vue ressources humaines car il n’y a littéralement plus de bouchers à embaucher, mais en plus, légalement, il est dans l’obligation de me racheter ma viande. Au final, c’est un intermédiaire très onéreux et, à la sortie de la découpe, je rachète « ma » viande au même prix qu’une consommatrice lambda. Ça n’a tout simplement aucun sens financier, ni pour mes consommateurs, ni pour moi. Mais alors, comment je fais ? Il n’y a plus qu’une solution : construire une boucherie à la ferme. Non mais attendez, je ne voulais pas être bouchère moi, au départ. Vite, je réfléchis parce que plus le temps passe, plus les agneaux prennent du poids. Pour couronner le tout, les suivants sont déjà à l’état embryonnaire. Quel splendide cercle vicieux dans lequel je me retrouve.
Je glane des infos sur internet et je tombe sur Lise. Sainte Lise. Une adorable personne qui m’a guidée dans les démarches à réaliser, étape par étape. La première, se mettre en ordre administrativement. Changer les codes à la Banque-Carrefour des Entreprises et introduire des demandes à l’Afsca. S’assurer aussi d’avoir des vignettes de l’Arsia pour l’abattoir. Tiens, en mentionnant cette maison du sacrifice, il y a aussi matière à discuter. Pour une prochaine fois mais en ultra-condensé, je dirai juste que j’avais la possibilité de conduire mes animaux à quelques kilomètres de chez moi, mais non, pour des raisons administratives, je dois parcourir la province du Luxembourg, du point le plus au nord (ma ferme), au plus au sud (l’abattoir). Aller-retour, on est sur un 200 km. Bon, après ça reste local à l’échelle planétaire. Je vous le concède.
Le lendemain, je retourne récupérer mes carcasses. Je les vois arriver, retenues par des crochets qui glissent sur un rail au plafond. Là j’essaye carrément de faire bonne figure au milieu des hommes, de ne surtout pas donner raison à un quelconque stéréotype misogyne, mais, je l’avoue, je n’arrivais pas à porter les carcasses. Non pas parce qu’elles sont trop lourdes, les vivants sont bien plus pesants, mais parce que les toucher me perturbait. La viande avait une texture qui ressemblait à du kombucha, mi-gélatineux, mi-dur. Ça ne me dégoûtait pas, mais j’étais terriblement mal à l’aise avec ce toucher. Finalement, j’ai eu un peu d’aide de la part d’un boucher qui attendait de charger sa bête de 700 kg et qui a eu, en échange, mes abats pour faire son pâté. Il était content. Moi plus que lui aussi.
Me revoilà de retour sur la route, direction le centre de découpe pour y déposer mes carcasses en chambre froide. Le lendemain, ma mère, ma belle-sœur et moi-même sommes coiffées d’une charlotte et on admire la propreté des lieux, le travail de découpe du boucher indépendant et les outils. Maintenant, il faut conditionner ! Le boucher nous apprend le fonctionnement de la sous-videuse qui est une machine assez sournoise car silencieuse au départ, elle lâche tous ses décibels les dernières secondes, ce qui nous fait toutes les trois pousser un cri strident de surprise. Cette sous-videuse va devenir notre obsession, à ma belle-sœur et moi. On l’adore ! Tandis qu’on passait un moment en famille riche en solidarité, en rires, en bavardages et, parfois, en méditation, je ressentais pour ma part une immense joie et fierté de découvrir cette nouvelle facette du métier d’agricultrice.
Si ce moment ressemble à un point d’orgue, il ne faut pourtant jamais se reposer sur ses lauriers. Dès le lendemain, les clients viennent à la ferme pour reprendre leur colis. Heureusement que le beau temps m’a permis de jouer sur la note des barbecues, mais ce n’était pas suffisant pour tout écouler. Et là, encore une fois, le camping à la ferme m’a sauvée de cette situation, grâce aux clients qui ont voulu déguster les viandes de la ferme. Évidemment !
Mais le camping, ce n’est qu’une saison estivale et il reste encore pas mal de mois dans l’année et des nouveaux agneaux. Alors il faut anticiper et c’est là que je lance ma dernière carte pour convaincre les plus réticents : une fête à la ferme.
J’appelle une amie pour qu’elle vienne m’aider à préparer les crudités. Initialement, je lui ai demandé un tzatziki pour 20 personnes, elle a fini par préparer un buffet pour 115 assiettes. Ce que je pensais être une petite fête, a pris l’allure d’un événement. Ce n’était pas la Foire de Battice non plus, mais dans mon cœur, on était carrément sur un mini-Libramont ! Mes parents me lisent et vont dire que je ne suis pas assez modeste, mais je le répète : c’est le ressenti de mon cœur, maman. Tout ça pour dire que le barbecue dominical de mon frère a carrément été poussé au-delà de ses limites pour faire goûter la viande d’agneau aux visiteurs. Tout le monde a adoré. Il ne restait rien pour Josépha, mon cochon mangalica. Alors espérons que cette première dégustation assurera d’assez longs souvenirs pour profiter aux prochaines commandes. Car, comme je l’ai dit : il ne faut jamais se reposer. Si l’objectif est atteint, il faut déjà viser le suivant : s’en sortir.





