L’euro alimentaire en Belgique : quand le Bureau du Plan refait les comptes
Que reste-t-il des résultats de Philippe Boyer et Jean-Pierre Butault lorsque l’on quitte les données européennes pour plonger dans les tableaux beaucoup plus détaillés de l’économie belge ? Bernhard Michel, économiste au Bureau fédéral du Plan, s’est livré à l’exercice. Malgré quelques différences méthodologiques, le constat tient : la part de valeur ajoutée agricole contenue dans la dépense alimentaire demeure faible et, surtout, étonnamment stable dans le temps.

Après la comparaison européenne, place au microscope belge. Invité à réagir aux travaux de Philippe Boyer et Jean-Pierre Butault sur la décomposition de l’euro agroalimentaire, Bernhard Michel disposait pour cela d’un avantage appréciable. Au Bureau fédéral du Plan, où il travaille au sein de l’équipe chargée des analyses entrées-sorties, il est précisément au cœur de la fabrication des tableaux qui permettent de suivre les relations entre les différentes branches de l’économie belge.
« Nous sommes en quelque sorte le producteur officiel des tableaux entrées-sorties pour la Belgique », rappelle-t-il. Publiés dans le cadre de l’Institut des comptes nationaux, ces tableaux offrent une représentation très détaillée des flux qui parcourent l’économie : ce que chaque branche produit, ce qu’elle achète aux autres, ce qu’elle importe et la valeur ajoutée qu’elle génère. Autrement dit, le même instrument que celui mobilisé par Boyer et Butault, mais avec, pour la Belgique, une focale beaucoup plus fine.
L’intérêt de l’exercice tient notamment au degré de précision des données disponibles. Là où les tableaux européens utilisés pour les comparaisons internationales imposent nécessairement certaines agrégations, ceux du Bureau du Plan distinguent 133 catégories de produits. Agriculture et pêche peuvent être séparées, tout comme les industries alimentaires et le tabac. Les données permettent également d’isoler l’hébergement de la restauration et des cafés, mais aussi de travailler plus finement sur les marges commerciales, les impôts et les subventions sur les produits. Cette finesse statistique permet à Bernhard Michel de poser une question simple : en refaisant le calcul de l’euro alimentaire avec ces données belges détaillées, le résultat change-t-il véritablement ?
La réponse est plutôt non
En reprenant un périmètre comparable à celui de l’étude de Boyer et Butault (produits agricoles et de la pêche, industries alimentaires et tabac) le Bureau du Plan obtient des résultats « très comparables ». Quelques différences apparaissent dans la ventilation : les importations pèsent légèrement moins et les marges davantage, ce que Bernhard Michel attribue notamment au degré de détail supérieur dont disposent les statisticiens belges pour les calculer. Mais l’architecture générale de l’euro alimentaire demeure largement la même.
Et surtout, le chiffre qui avait tant frappé lors de la présentation précédente ne disparaît pas. Avec les données détaillées du Bureau du Plan, la valeur ajoutée agricole tourne autour de 2,7 € pour 100 € de demande finale agroalimentaire, contre un peu plus de 2 € dans le calcul présenté par Philippe Boyer pour la Belgique. L’écart existe, mais il ne bouleverse nullement l’ordre de grandeur.
Tabac, restaurants : le périmètre compte
Bernhard Michel s’est ensuite amusé, statistiquement parlant, à déplacer les frontières de cet euro alimentaire. Premier test : retirer le tabac. L’effet se manifeste surtout du côté des impôts nets, ce qui n’a rien de surprenant compte tenu de la fiscalité qui frappe ces produits. La part de valeur ajoutée agricole, elle, ne s’en trouve pas métamorphosée. Autre exercice : ne retenir que la demande finale adressée aux industries alimentaires, en excluant les achats directs de produits agricoles et de la pêche. Cette fois, la part agricole recule encore, tandis qu’une partie de la valeur se déplace vers l’industrie alimentaire. Là encore, le résultat illustre surtout l’importance de savoir exactement ce que l’on place dans le panier avant d’en interpréter le contenu.
L’ajout de la restauration et des cafés produit un effet différent. Un repas pris au restaurant n’est pas seulement constitué des aliments qui se trouvent dans l’assiette : le consommateur achète aussi un service, avec du travail, des locaux et toute une série d’activités qui l’accompagnent. La part des services augmente donc sensiblement. Parallèlement, la proportion de consommation finale importée diminue, puisque le service de restauration lui-même est produit en Belgique. Malgré ces déplacements, observe M. Michel,
« C’est une donnée relativement constante à travers le temps », souligne l’économiste. En d’autres termes, les 2 ou 3 € qui avaient pu surprendre dans la comparaison européenne ne semblent pas être l’accident statistique d’une année particulière. Avec les données et le périmètre retenus par le Bureau du Plan, la faible part de l’agriculture dans la valeur associée à la dépense agroalimentaire apparaît comme une caractéristique assez stable de la structure économique belge. Il faut cependant conserver en tête la même précaution que dans l’analyse de Philippe Boyer : cette proportion ne représente pas la part du prix du magasin qui serait « versée » à l’agriculteur. Elle mesure la valeur ajoutée agricole générée, directement et indirectement, pour répondre à une demande finale donnée. Les importations, les transformations industrielles, le commerce, le transport, les services et les prélèvements fiscaux participent tous, à des degrés divers, à la composition des 100 €.
Et si une partie de la valeur belge était consommée ailleurs ?
Bernhard Michel termine toutefois son intervention en ouvrant une piste qui dépasse le cadre de l’exercice. Dans une économie aussi ouverte que celle de la Belgique, regarder uniquement la consommation des ménages belges ne raconte pas nécessairement toute l’histoire de son agriculture. Une partie de la valeur ajoutée créée par l’agriculture belge peut en effet être incorporée à des produits exportés et consommés ailleurs. Ce qui apparaît, dans l’euro alimentaire français par exemple, comme une importation peut donc recouvrir en amont de la valeur agricole créée en Belgique. « Ce serait une question intéressante à creuser pour savoir d’où l’agriculture en Belgique tire sa valeur ajoutée », a glissé M. Michel en conclusion.
La remarque ouvre une perspective intéressante. L’euro alimentaire permet de remonter la chaîne de valeur depuis le consommateur. Il ne suffit pas nécessairement, à lui seul, à raconter l’économie d’une agriculture tournée également vers des marchés extérieurs








