L’Europe bannit les néonicotinoïdes… au grand dam des betteraviers belges!

Cette année, l’interdiction des néonicotinoïdes ne posera aucun problème, les semis de betteraves et de chicorés étant terminés. Mais de nombreux planteurs s’interrogent déjà pour 2019...
Cette année, l’interdiction des néonicotinoïdes ne posera aucun problème, les semis de betteraves et de chicorés étant terminés. Mais de nombreux planteurs s’interrogent déjà pour 2019... - J.V.

Un point d’interrogation pesait sur leur avenir depuis 2013 déjà… Mais ce 27 avril, l’Union européenne a tranché. Dès 2019, toutes les utilisations extérieures des trois néonicotinoïdes que sont la clothianidine, l’imidaclopride et le thiaméthoxame seront bannies. Seuls les usages en serre, sans contact avec les abeilles, resteront autorisés sur le territoire européen.

Cette décision a été prise par la Commission européenne, soutenue par au moins 16 États membres sur 28 représentant 65 % de la population européenne, après que ces trois substances aient été évaluées négativement par l’Agence européenne pour la sécurité des aliments (Efsa) en 2013 et 2015. En effet, par deux fois, ladite Agence a estimé que « ces insecticides s’attaquent au système nerveux des insectes et présentent donc des dangers avérés pour les abeilles à miel et les abeilles sauvages (bourdons et abeilles solitaires) ».

Vers une dérogation ?

De son côté, la Belgique plaidait, par la voix de Denis Ducarme, son ministre fédéral de l’Agriculture, pour une interdiction à court terme de l’usage des néonicotinoïdes assortie d’une période de transition pour les cultures de betteraves et chicorées, fortement dépendantes de ces produits. En pratique, le ministre souhaitait que les matières actives visées par l’Europe soient encore autorisées dans ces cultures, le temps qu’une alternative voit le jour.

« Des alternatives respectueuses de l’environnement et des insectes pollinisateurs doivent être trouvées », soutient Denis Ducarme. Avant d’ajouter : « À ce stade, les alternatives – telles que les pyréthrinoïdes (comme le beta-cyfluthin et la téfluthrine), le deltamethrine, le lambda-cyhalothrine ou le pirimicarbe – sont en effet plus nuisibles pour les insectes pollinisateurs que les néonicotinoïdes du fait qu’elles doivent être pulvérisées dans l’air ».

Suite au vote européen, le ministre a fait savoir qu’il demanderait une dérogation à cette interdiction auprès de la Commission européenne. « L’usage de néonicotinoïdes est essentiel en Belgique au vu de la présence de pucerons porteurs du virus de la jaunisse de la betterave sur la quasi-totalité du territoire national, contrairement à ce qui est observé dans d’autres pays de l’Union », argumentera-t-il.

À l’heure d’écrire ses lignes, une des pistes retenues par le ministre serait d’évoquer l’article 53 du règlement européen concernant la mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques. Celui-ci permet à un État membre d’autoriser, pour une période n’excédant pas 120 jours, la mise sur le marché de produits phytopharmaceutiques en vue d’un usage limité et contrôlé, lorsqu’une telle mesure s’impose en raison d’un danger qui ne peut être maîtrisé par d’autres moyens raisonnables. Ce qui serait le cas dans cette situation précise.

Soutenu par le secteur agricole

De leur côté, l’Agrofront (Fédération wallonne de l’agriculture, Boerenbond et Abs) ainsi que la Confédération des betteraviers belges (Cbb) rappellent que « les néonicotinoïdes contenus dans l’enrobage des graines permettent de lutter efficacement contre certains insectes nuisibles en utilisant de manière très ciblée une quantité limitée de substances actives ».

Étant donné qu’ils avaient clairement exprimé leur volonté commune d’aller vers une utilisation aussi limitée que possible de ces produits et qu’aucune alternative aussi efficace n’existe sur le marché, les partenaires soutiennent pleinement Denis Ducarme dans sa démarche et souhaitent donc qu’une dérogation soit accordée à la Belgique, pour les cultures de betteraves et chicorées.

« L’usage de néonicotinoïdes est essentiel en Belgique au vu de la présence de pucerons porteurs du virus de la jaunisse de la betterave sur la quasi-totalité du territoire national. »

L’Agrofront et la Cbb réitèrent également leur demande auprès des acteurs de la recherche agronomique et de l’industrie phytosanitaire afin qu’ils poursuivent la recherche d’alternatives aux néonicotinoïdes « afin de préserver la culture de la betterave et de la chicorée en Belgique ».

L’industrie déplore…

Phytofar, l’Association belge de l’industrie des produits de protection des plantes, ainsi que l’Ecpa, son homologue européenne, déplorent également cette décision de la Commission. Elles jugent par ailleurs celle-ci prématurée, étant donné qu’un arrêt de la Cour de justice sur une interdiction des néonicotinoïdes de 2013 était attendu pour le 17 mai. Pour elles, cette décision contredit aussi les conclusions du Centre commun de recherche européen sur la disponibilité et l’application d’alternatives.

Et les deux associations d’ajouter : « L’agriculture européenne pâtira de cette décision. À long terme, les décideurs politiques verront clairement l’effet de la suppression d’un instrument essentiel pour les agriculteurs et la production alimentaire européenne ».

Enfin, Bayer, qui commercialise plusieurs produits à base de néonicotinoïdes, reste convaincu « que ces produits sont sûrs lorsqu’ils sont utilisés conformément aux instructions figurant sur l’étiquette ». L’entreprise considère qu’au-delà des coûts pour les agriculteurs, d’autres conséquences considérables sont à prévoir : absence d’alternatives, augmentation des applications de pulvérisation entraînant une augmentation des émissions de CO2, risque accru d’insectes nuisibles résistants et retour à des produits chimiques plus anciens et moins efficaces.

Et Bayer d’insister : « Dans l’état actuel des choses, l’industrie européenne de la protection des cultures ne sera pas en mesure d’offrir des traitements de semences homologués ou des insecticides adaptés au sol, qui pourraient remplacer l’éventail actuel d’imidaclopride et de clothianidine ».

En faveur de la biodiversité, selon leurs opposants

Pour sa part, Carlo Di Antonio, actuel ministre wallon de l’Environnement et ancien ministre wallon de l’Agriculture, juge cette décision nécessaire. Bien qu’il dise « comprendre que cela pose problème aux betteraviers », il estime que « la perte de biodiversité coûterait bien plus cher au secteur agricole à long terme que les pertes dues au retrait des néonicotinoïdes à court terme ». « L’agriculture a le devoir de protéger l’environnement, il en va de la pérennité du secteur », ajoute-t-il. Le ministre se dit toutefois prêt à se mettre autour de la table pour dégager rapidement des solutions alternatives efficaces.

Pour Nature & Progrès, cette décision est « une bonne nouvelle pour la biodiversité de nos campagnes ». L’asbl déplore néanmoins la position de la Belgique, qui s’est abstenue lors du vote, alors que ses voisins, pour lesquels le secteur de la betterave est tout aussi important, y ont pris part. Soulignant encore que des betteraves bio sont cultivées en Autriche, dans le Nord de la France, aux Pays-Bas ou encore en Suisse, Nature & Progrès estime qu’il est tout à fait possible de se passer de ces matières actives sur le territoire belge, « d’autant plus qu’il reste un an à la filière pour mettre en place des alternatives ».