Broyé, trié et ensaché… le miscanthus passe du fermier au particulier

Légende ensileuse
Légende ensileuse - J.V.

Une fois récolté, le miscanthus est généralement utilisé comme biocombustible ou litière pour animaux. Mais à Thorembais-Saint-Trond, un jeune agriculteur a choisi de se démarquer et valorise autrement cette ressource. C’est en effet sous forme de paillis que Benoît Lempereur commercialise son miscanthus, et ce depuis cinq ans déjà.

En remplacement des jachères

L’idée d’intégrer cette culture sur ses terres a germé progressivement dans son esprit. « Mon papa et moi disposons de parcelles le long de l’autoroute E411. Le remblai, résultant de la construction de la voie rapide, rendait les bordures des champs peu fertiles. Après les avoir mises en jachère durant plusieurs années, nous souhaitions y implanter une culture plus rémunératrice », explique Benoît.

Il mène alors de nombreuses recherches sur internet. Le miscanthus et ses nombreux avantages (lire par ailleurs) le séduisent. Les premiers plants, issus de multiplication in vitro, sont mis en terre en 2011 à l’aide d’une planteuse à choux acquise spécialement pour l’occasion.

En parallèle, l’agriculteur achète du miscanthus et conduit ses propres essais afin de déterminer comment valoriser au mieux le broyat sous forme de paillage pour plantes annuelles, vivaces et arbustes. Ceux-ci étant concluants, il fonde la société Belcanthus dédiée à la vente en jardinerie du paillis de miscanthus.

Triage « maison »

Toutefois, le broyat ne peut être commercialisé tel qu’il est récolté. Avant la première récolte, au printemps 2013, Benoît et Guy élaborent donc une installation de triage et calibrage afin d’isoler les particules les plus épaisses, soit 90 % du volume, qui seront vendues.

« Nous ne souhaitions pas investir massivement dans une installation industrielle, et prendre le risque de tout perdre en cas d’échec », raconte Benoît. « Nous l’avons donc conçue entièrement nous-même, en grande partie à l’aide du matériel présent sur la ferme. » Avançant par essais et erreurs, père et fils aboutissent finalement à une installation performante, répondant à leurs souhaits.

L’installation de tamisage et ensachage est construite, notamment, sur base d’une ancienne saleuse, d’un convoyeur et de divers autres matériels récupérés sur l’exploitation.
L’installation de tamisage et ensachage est construite, notamment, sur base d’une ancienne saleuse, d’un convoyeur et de divers autres matériels récupérés sur l’exploitation. - J.V.

Une fois trié, le broyat est conditionné en sacs de 100 l, prêts à être vendus sous le nom « Belcanthus ». Néanmoins, un défi subsiste : trouver des jardineries susceptibles de commercialiser ce produit inédit. Le jeune entrepreneur se mue alors en délégué commercial et convainc une petite dizaine d’établissements de lui faire confiance. En parallèle, il participe à plusieurs portes ouvertes pour faire découvrir son produit mais aussi savoir ce qu’en pensent les potentiels utilisateurs.

Le succès est au rendez-vous et, rapidement, la surface dédiée à la culture du miscanthus s’étend pour atteindre 4 ha. « Pour les nouvelles implantations, nous avons sélectionné des pointes de parcelles, sur lesquelles il est généralement plus difficile de travailler, afin de ne pas impacter la surface dédiée aux cultures traditionnelles », explique Benoît. Car l’exploitation s’étend sur environ 200 ha, dédiés aux céréales (multiplication de semences), betteraves, chicorées, pois de conserverie et pommes de terre.

Un second produit a également été créé, à la demande des clients. « Il s’agit du « Potanthus », dédié au paillage des légumes au potager. » Celui-ci se compose de particules plus fines, d’environ 2 à 3 cm, préalablement dépoussiérées. Lui aussi est conditionné en sac de 100 l.

Récolté avec soin

La demande en Belcanthus et Potanthus, distribués aujourd’hui dans près de 50 jardineries wallonnes, est telle que l’exploitation Lempereur ne produit plus suffisamment de miscanthus. Benoît s’est donc adressé à d’autres agriculteurs qui lui fournissent de la matière première. « Le contrat est annuel et se renouvelle d’année en année, si les deux parties le souhaitent », explique-t-il. « C’est également un gage de sécurité. D’une part, mes partenaires sont assurés de trouver un débouché pour leur production. D’autre part, je dispose de la quantité de marchandise nécessaire. »

Afin d’éviter tout problème lors du stockage, le miscanthus récolté doit afficher un taux d’humidité suffisamment bas. Un critère que Benoît s’impose, mais qu’il demande aussi à ses partenaires de respecter. « Récolter sous 15 % d’humidité permet une conservation optimale des brins », détaille-t-il.

« Assurer la qualité du paillis demande un soin particulier, de la récolte à l’ensachage. »

En outre, il est essentiel que les entrepreneurs effectuant les récoltes veillent à équiper leurs ensileuses de couteaux et contre-couteaux parfaitement aiguisés pour assurer une coupe parfaite des tiges. « Les brins de miscanthus ne doivent pas être trop longs, au risque d’encombrer l’installation de triage. ».

L’augmentation de la demande a également conduit Benoît et Guy à accroître les capacités de leur installation de tri. Un dépoussiéreur, bien utile pour la production du Potanthus, a été intégré. En effet, les particules trop fines doivent être éliminées car elles risqueraient de créer un phénomène de faim d’azote au potager... Ce qui n’est absolument pas l’objectif !

Les poussières résiduelles (5 à 6 t/an) sont épandues sur les champs, bien que père et fils réfléchissent à les valoriser autrement. « Nous avons essayé, avec un partenaire, d’en faire des pellets. Mais cela s’est avéré compliqué sur les plans techniques et économiques. » La possibilité d’en faire un substrat pour champignons est à l’étude.

Durant l’hiver, le rush !

Outre la récolte et le tri, approvisionner les jardineries demande une sacrée organisation. « Chaque établissement doit être livré avant que débute la récolte d’avril. La gestion des stocksest donc essentielle si l’on souhaite réussir », poursuit Benoît.

C’est pourquoi une importante partie du miscanthus « brut » est stockée après la récolte, pour être triée, calibrée et ensachée durant la morte-saison suivante, de mi-décembre à mi-mars environ. Des mélanges sont également effectués entre les lots de diverses provenances, afin de garantir l’homogénéité des produits. N’élevant pas de bétail, l’agriculteur dispose en effet de temps qu’il consacre à ces tâches, une fois le matériel dédié aux autres cultures de l’exploitation mis en ordre. « Ainsi, les moments creux sont comblés, mais ne croyez pas que c’est un travail de tout repos », s’amuse-t-il.

Bien implanté dans les jardineries wallonnes, Benoît Lempereur souhaite désormais  porter le Belcanthus et le Potanthus sur le marché flamand.
Bien implanté dans les jardineries wallonnes, Benoît Lempereur souhaite désormais porter le Belcanthus et le Potanthus sur le marché flamand. - J.V.

En sortie d’hiver, après livraison aux jardineries, plusieurs dizaines de palettes de sacs de Belcanthus et de Potanthus sont aussi conservées. L’objectif : réapprovisionner les établissements qui le demanderaient, sans interrompre les chronophages travaux de printemps. « De nombreuses ventes ont lieu en avril et mai, lorsque nous sommes au champ. À nous d’être prêts avant, pour répondre à la demande. » Les livraisons sont quant à elles effectuées par l’intermédiaire d’un transporteur.

Durant cette période, ou lors de journées pluvieuses, Benoît dédie encore une quinzaine de jours à la prospection commerciale, en vue de trouver de nouveaux partenaires. Il effectue ce travail lui-même pour deux raisons. D’une part, il connaît parfaitement ses produits et présente aisément les différentes étapes de leur fabrication. D’autre part, il se permet de privilégier les jardineries indépendantes, assurant un conseil aux particuliers, afin que ceux-ci découvrent le Belcanthus et le Potanthus et en tirent le meilleur parti. « Je souhaite mettre mes produits dans les meilleurs conditions possibles ! », insiste-t-il.

Dans les communes… et bientôt en Flandre ?

Si d’autres fermiers ont souhaité valoriser leur miscanthus sous forme de paillis, Benoît Lempereur est bien le premier à s’être lancé dans cette aventure en Wallonie. Tant le Belcanthus que le Potanthus sont d’ailleurs disponibles à travers toute la Région. Et bientôt au nord du pays ? « J’aimerais maintenant les commercialiser en Flandre, mais cela semble plus compliqué. Pailler n’est pas encore répandu, tandis que les traitements phytosanitaires sont légion chez les particuliers », constate-t-il.

Pas moins de 60 à 70 t de miscanthus, soit  6 à 7.000 sacs de Belcanthus et Potanthus, seront vendues cette année.
Pas moins de 60 à 70 t de miscanthus, soit 6 à 7.000 sacs de Belcanthus et Potanthus, seront vendues cette année. - J.V.

Plusieurs communes wallonnes ont également manifesté leur intérêt pour le projet, bien que la concurrence soit plus rude sur ce marché. « Une fois paillés, les espaces verts doivent être nettement moins souvent désherbés. Ce qui libère du personnel pour d’autres tâches… C’est un réel plus pour les communes ! », précise-t-il. Le miscanthus est alors fourni non trié, en vrac ou en big-bag.

Que l’on ne s’y méprenne toutefois pas, l’agriculteur ne souhaite pas développer sa société à outrance et aucun engagement de personnel n’est envisagé. A contrario, il désire – en toute logique ! – être rémunéré correctement pour le travail qu’il effectue. « Avec Belcanthus, c’est possible car je fixe moi-même les prix de vente. Ce qui est loin d’être le cas pour les autres cultures… »

Deux récompenses !

Preuve de l’intérêt que suscite son projet, Benoît a déjà remporté plusieurs récompenses. Ainsi, en 2013, il est reparti avec le 1er  prix de l’Innovation dans le secteur agricole de la province du Brabant wallon grâce à la diversification de son exploitation dans le commerce de paillis de miscanthus.

Voici quelques semaines, le Trophée Incidences de l’innovation agricole est venu s’ajouter à ce premier prix. Il lui a été décerné pour son installation complète de triage, calibrage et ensachage de conception « maison ».

J.V.

Le miscanthus, une culture facile

Une fois implanté, le miscanthus ne demande que peu d’entretien. En effet, seul un désherbage est requis la première année, afin d’éviter la concurrence entre la culture et les adventices. «Dans les parcelles moins propres, il est parfois nécessaire de faire un second passage, la deuxième année. Mais les opérations se limitent à cela», ajoute Benoît.

De plus, la culture est en place pour 20-25 ans, voire plus. «Nous ne connaissons pas de parcelles plus anciennes, mais il n’y a aucune raison que le miscanthus ne vive pas plus longtemps», poursuit-il.

Outre la récolte annuelle, à l’aide d’une simple ensileuse à maïs, aucune autre opération culturale n’est nécessaire.