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Le retour du loup: la Wallonie à la croisée des chemins… et des enjeux

Vu la présence bien établie du loup dans les pays voisins et sa grande capacité de dispersion, la question n’était pas de savoir « si » le loup allait revenir en Wallonie, mais bien « quand ». Et c’est finalement cet été que l’animal a été identifié de manière formelle dans nos hauts-plateaux ardennais… La Wallonie avait « anticipé le coup », en créant dès 2017 le « Réseau Loup » pour suivre de près la progression de l’espèce.

Temps de lecture : 9 min

U n retour naturel était assez attendu puisque la Belgique se trouve à la confluence des voies de dispersion de deux populations, l’une de lignée italo-alpine qui remonte vers le nord à partir de la France, l’autre de lignée polonaise qui migre vers l’ouest à partir des pays de l’est en passant par l’Allemagne et les Pays-Bas.

Mais pas de panique ! Il ne s’agit pour le moment que d’observations ou d’indices de présence ponctuels en Belgique (pas de meute établie). Rappelons par ailleurs que cette espèce protégée est discrète et n’attaque pas l’homme.

Il convient toutefois de se préparer à l’éventualité d’une présence permanente, car les observations se multiplient et la Wallonie présente les deux conditions requises à l’installation du loup : la présence de grands massifs forestiers et la disponibilité en grand gibier.

Mais rien de sûr à ce stade, car le territoire wallon peut aussi demeurer une zone de passage de par sa situation à la croisée des chemins.

Les dernières observations en Belgique

Après 121 ans d’absence, le loup a fait son retour « officiel » en Wallonie. Si sa présence était suspectée depuis quelques années, la première observation certifiée de l’espèce dans nos forêts wallonnes a été réalisée cet été. Elle provient d’un cliché issu d’un piège photographique installé dans les Hautes-Fagnes, validé par le « Réseau Loup ».

Depuis 2016, divers indices de présence se multipliaient dans notre région, toutefois sans certitude absolue.

Sur 156 cas traités jusque maintenant par le « Réseau Loup », seul 1 cas s’est avéré « loup certain » (celui de cet été) et 7 cas de « loup non exclu » (c’est-à-dire une forte suspicion sans toutefois garantir à 100 % qu’il s’agisse bien d’un loup). Le loup est exclu dans 38 % des cas tandis que le diagnostic reste indéterminé dans 46 % des cas.

La présence de l’espèce était toutefois déjà confirmée en Flandre, avec notamment la louve Naya (individu de lignée polonaise) qui a traversé les Pays-Bas pour établir ses quartiers en janvier dans le camp militaire de Bourg-Léopold, dans le Limbourg.

D’autres observations ou indices ont été réalisés dans cette même province : un individu écrasé par une voiture à Opoeteren le 11 mars 2018 et, en août, 9 moutons attaqués.

Selon un récent communiqué de l’Instituut voor Natuur en Bosonderzoek, les analyses ADN ont montré que ces attaques étaient soit l’œuvre de Naya, soit l’œuvre d’un deuxième loup (nommé August, également de lignée polonaise). Aucun mouton ne contenait les traces des deux loups.

Le « Réseau Loup »

Pour suivre au mieux le retour du loup sur notre territoire, le Service public de Wallonie a créé en 2017 un réseau d’experts qui centralise, analyse et valide tous les indices de présence qui lui sont transmis. C’est le « Réseau Loup » ou réseau d’observateurs du loup en Wallonie.

Piloté par le Département d’Etude du Milieu Naturel et Agricole (Demna), ce réseau rassemble une trentaine de personnes, dont des représentants du Département de la Nature et des Forêts (DNF), des membres du Royal St-Hubert Club (représentants des chasseurs), des représentants de la Plateforme grands prédateurs (consortium de différentes associations naturalistes), de la SoCoPro – filière ovins/caprins (association d’appui au Collège des Producteurs), l’asbl Forêt wallonne et les scientifiques de l’Université de Liège travaillant sur la convention Mammifères.

L’asbl Natagriwal a dernièrement rejoint ce réseau pour être informée de la situation. L’asbl est en effet concernée par le sujet car il s’agit d’une espèce Natura 2000 dont la conservation s’inscrit dans la mise en œuvre du réseau écologique européen. En outre, les conseillers encadrent les agriculteurs engagés dans le programme agroenvironnemental, en particulier les éleveurs de moutons qui gèrent les milieux semi-naturels que le loup est susceptible de fréquenter.

Le loup photographié en juin 2018 dans les Hautes-Fagnes.
Le loup photographié en juin 2018 dans les Hautes-Fagnes. - Réseau Loup

Ne pas crier au loup trop vite !

La question de la prédation du loup est un sujet délicat qui soulève passions et controverses. C’est pour cette raison que le loup est susceptible de créer des conflits entre les acteurs de la ruralité, avec une sensibilité particulière de la part des éleveurs et des chasseurs.

Parfois charognard, le loup est un carnivore non strict qui consomme principalement des proies sauvages telles que le chevreuil, le cerf et le sanglier. Il s’attaque préférentiellement aux individus faibles tels que les malades, les jeunes ou les vieux, et participe ainsi à l’assainissement des populations. De ce point de vue, on peut se réjouir de son retour qui peut jouer un rôle significatif (pour peu qu’une meute soit établie) dans la régulation des populations de gros gibier dont la surpopulation en Wallonie induit les dégâts en zones agricole ou forestière. À ce titre, le loup peut constituer un allié du chasseur et du gestionnaire forestier.

Mais le risque de prédation sur les animaux d’élevage existe aussi même si des proies naturelles sont disponibles sur un territoire donné. Le loup est également un chasseur opportuniste qui peut s’en prendre au bétail, principalement les ovins et les caprins, et, dans une mesure nettement moindre, les bovins et les équins.

Des études menées dans diverses régions d’Europe ont toutefois montré que la prédation sur les animaux domestiques reste bien inférieure à celle sur les proies sauvages. En Allemagne, les proies domestiques ne représentent que 1.5 % du régime alimentaire du loup.

L’analyse des carcasses n’est pas facile. En Wallonie, sur 45 carcasses d’animal sauvage ou domestique jugées suspectes, 38 cas ont été diagnostiqués « loup exclu ou indéterminé », tandis que 3 cas sont considérés comme « loup non exclu » et 4 diagnostics sont en cours. Aucune analyse de carcasse n’a encore abouti à la conclusion d’une attaque de loup. Ces diagnostics attribuent la cause de la mort au chien dans 7 cas et au chien ou au loup dans 3 cas (tous les autres cas sont indéterminés ou attribués à une mortalité naturelle combinée à l’action de charognards).

La piste de chiens privilégiée

En cas de carcasse suspecte, il ne faut donc certainement pas « crier au loup » trop vite ! Il s’agit le plus souvent d’attaques de chiens.

Chez nous, les chiens qualifiés de divagants (c’est-à-dire un chien qui s’évade de son foyer pour une durée limitée) pouvant appartenir à plusieurs races telles que les bergers allemands, les beaucerons, les chiens-loups sont tout à fait capables d’attaquer du bétail sans évoquer le moindre soupçon de la part de leur propriétaire.

Au Royaume-Uni par exemple (où le loup est absent), les seuls chiens divagants sont responsables de la perte de 15.000 moutons par an ! Une autre étude, au Pays Basque, a montré que la moitié des proies des chiens divagants ou errants sont des animaux domestiques. Attention donc aux fausses accusations ! En cas de décès suspect, mieux vaut contacter sans tarder un expert du « Réseau Loup ».

Indemnités et mesures préventives

Alors qu’actuellement aucune attaque n’est l’œuvre d’un loup dans notre région, la Wallonie a pris les devants et a déjà prévu un système d’indemnisation des éleveurs. En novembre 2017, elle a ainsi rajouté le loup à la liste se trouvant dans l’Arrêté du Gouvernement wallon (AGW) relatif aux indemnisations des dommages provoqués par certaines espèces (castor, loutre, blaireaux, cormorans, hérons).

Pour bénéficier de l’indemnisation, différentes conditions sont à remplir, comme être exploitant agricole dans le cas des éleveurs, avoir subi un dommage de min. 125 euros et, surtout, un dommage direct attribuable au loup avec certitude ou quasi-certitude. Si ces critères sont discutables, ce système d’indemnité a tout le moins le mérite d’exister, et ce de manière anticipative. Si la volonté politique le permet, cette législation pourrait toutefois évoluer pour une meilleure adaptation au contexte particulier de la filière ovine ou caprine qui est la plus vulnérable face à ce type de problème.

Enfin, il existe aussi des mesures préventives, telles que les chiens de protection et les clôtures, mais leur mise en place sur le terrain n’est pas toujours aisée pour une efficacité optimale. Ces dispositifs sont utilisés dans les pays voisins pour limiter les risques, et une réflexion est en cours afin de déterminer les moyens qui pourraient être les plus adaptés au contexte wallon. L’AGW ouvre aussi la possibilité, dans le cadre de l’examen d’une demande d’indemnisation, d’octroyer un complément d’indemnités pour la mise en place de dispositifs préventifs comme des clôtures.

Chiens de protection et leur troupeau de moutons dans les Abruzzes (Italie). Pour être efficace, il faut min. deux chiens par troupeau. Sur cette photo, on en distingue trois.
Chiens de protection et leur troupeau de moutons dans les Abruzzes (Italie). Pour être efficace, il faut min. deux chiens par troupeau. Sur cette photo, on en distingue trois. - V. Fichefet

Vers une cohabitation adaptée au contexte wallon ?

Anthony Kolher, expert en matière de conservation des grands prédateurs : « le retour du loup en Europe Occidentale impose de trouver des réponses politiques, économiques et sociales adaptées pour permettre une cohabitation durable, notamment avec les acteurs de la ruralité concernés. » La présence de ce prédateur est en effet perçue différemment selon les acteurs, les pays et les contextes sociétaux. La situation en Italie et en Espagne est différente de celle de la France, qui elle-même diffère de celle de l’Allemagne… Chaque pays a sa culture et sa politique en la matière.

Michel Meuret, directeur de recherche à l’Inra et spécialiste du loup et des systèmes pastoraux, met en garde : « La Wallonie va devoir être inventive et trouver ses propres solutions adaptées à votre contexte… Elle ne doit pas commettre les mêmes erreurs qu’en France (où le retour du loup est un cuisant échec en termes de cohabitation avec les éleveurs) ». Mais la Wallonie n’est pas la France… Elle a ses spécificités, telles qu’un territoire plus petit et des espaces naturels fragmentés par un réseau routier très dense. Selon les spécialistes, seules une à deux meutes (8 à 10 loups) pourraient potentiellement s’installer sur le territoire. La conduite des troupeaux est également différente de celle des alpages. En Wallonie, le parcellaire est morcelé, une filière ovine est nettement moins développée et majoritairement constituée de troupeaux de petites tailles rassemblés à proximité des habitations. Il faudra donc adapter les réponses au contexte wallon et à la manière dont le loup s’y comporte.

Pour le moment, la meilleure attitude est de bien s’informer, de ne pas sombrer dans les vieux préjugés concernant cet animal emblématique (qui véhicule encore des craintes bien ancrées dans notre inconscient) et de réfléchir sereinement aux options pour une meilleure coexistence possible entre les humains et le loup. Un « plan d’action Loup en Wallonie » est d’ailleurs en projet d’élaboration par le DNF, en collaboration avec le Demna et le « Réseau Loup ».

Si la Wallonie a besoin des éleveurs pour la gestion des espaces agricoles et naturels, elle a aussi besoin du loup à la fois pour son rôle écologique et pour une plus grande naturalité de ses écosystèmes dont l’équilibre a été perturbé par l’élimination de tous les grands prédateurs. Avec le loup, c’est donc aussi la question du retour à un nouvel équilibre qui se pose. Seul l’avenir pourra dire si la Wallonie aura été capable d’accepter ce retour aux multiples enjeux…

D’après Mathieu Halford, Gwenn Dodeur

Natagriwal asbl

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