«N’exportons pas nos problèmes en Afrique!»

Plusieurs représentants africains avaient fait le déplacement à Bruxelles afin de faire part à l’Europe de leurs inquiétudes.
Plusieurs représentants africains avaient fait le déplacement à Bruxelles afin de faire part à l’Europe de leurs inquiétudes. - J.V.

Entre 200 et 300 éleveurs européens affiliés à l’European milk board (Emb), accompagnés de collègues africains rassemblés sous la bannière « Mon lait est local », de Vétérinaires Sans Frontières, d’Oxfam-Solidarité et de Sos Faim, ont rejoint le quartier européen le 10 avril afin de montrer leur désaccord vis-à-vis de la politique laitière menée actuellement sur le « Vieux Continent ».

« L’Union européenne produit trop de lait, c’est un fait. Mais aucun instrument n’est mis en place pour régler ce problème. Nos représentants préférant exporter ce lait, sous forme de poudre écrémée, vers l’Afrique », dénonce Thierry Kesteloot, d’Oxfam Solidarité. « Les éleveurs et transformateurs africains, principalement des femmes, s’en trouvent lésés car ils ne peuvent faire face à cette concurrence à bas prix venue d’Europe. »

« Chez nous, plusieurs centaines de milliers de personnes vivent de la production et de la transformation du lait. Ces structures locales seront menacées si les importations en provenance de l’UE continuent de croître », confirme Christian Dovonou, directeur pays de Vétérinaires Sans Frontières au Burkina Faso. Depuis 2016, les exportations de mélange de lait écrémé et de graisses végétales en poudre de l’UE vers l’Afrique de l’Ouest ont augmenté de 24 %. « Ce mélange est vendu sur les marchés africains comme lait entier en poudre à un prix 30 % inférieur au lait local… ». La crème est quant à elle transformée en beurre, dont le prix a bondi ces derniers mois.

Rappelons néanmoins que les éleveurs européens ne profitent que très peu des bénéfices générés par l’exportation, leurs coûts de production restant supérieurs au prix payé à la ferme.

Trouver l’équilibre entre importations et production locale

Dans une déclaration commune, les représentants des différentes organisations d’Afrique (Burkina Faso, Mauritanie, Mali, Sénégal et Niger) et d’Europe ont réclamé de l’Union européenne une politique agricole et commerciale équilibrée, qui garantisse des conditions équitables aux producteurs de lait en Afrique et en Europe.

Les différents partenaires demandent encore que soit développée la production laitière locale en lieu et place d’un abaissement des droits de douane. Toutefois, François Graas, de Sos Faim, nuance : « Les importations ne doivent pas être condamnées en bloc car la production locale ne peut actuellement pas répondre à la demande en produits laitiers. » Et d'ajouter : « Il doit y avoir un équilibre et les importations à bas prix ne doivent pas dominer. Il est également nécessaire d’appuyer les structures locales via la politique de coopération au développement, car la production laitière représente un grand potentiel d’emplois et de possibilités de revenus. »

Avant son utilisation (ici, pour faire des crêpes), la poudre de lait écrémé 
est réengraissée avec de l’huile de palme.
Avant son utilisation (ici, pour faire des crêpes), la poudre de lait écrémé est réengraissée avec de l’huile de palme. - J.V.

En parallèle, le nombre d’initiative visant à favoriser la production locale est actuellement en hausse en Afrique de l’ouest, ce qui permettrait de réduire la pauvreté et l’exode rural mais aussi d’offrir de nouvelles perspectives aux jeunes.

La Pac, une opportunité ici et là-bas

Le président de l’Emb, Erwin Schöpges, souligne l’importance d’un instrument efficace de gestion des crises laitières dans la future politique agricole de l’UE. « Nous n’avons pas le droit d’exporter les problèmes de la surproduction européenne en Afrique » affirme-t-il en solidarité avec ses collègues africains.

L’Emb réclame depuis plusieurs années la mise en place d’un Programme de responsabilisation face au marché qui observe le marché et qui soit capable de réagir précocement aux crises qui s’annoncent, par exemple au moyen d’une renonciation volontaire aux livraisons. « En tant que producteur de lait, j’aimerais obtenir des prix rémunérateurs, afin de ne plus être dépendant des paiements directs qui subventionnent indirectement nos exportations vers les pays tiers. »

L’Emb salue également le vote, début avril, du rapport modifiant les règlements de l’organisation commune des marchés dans le cadre de la réforme de la Pac. Selon le syndicat, avec son programme de réduction volontaire des volumes, la commission agriculture du Parlement européen a exprimé un vote clair en faveur de mesures efficaces de gestion de crise en cas de perturbations du marché.

Crêpes européennes et africaines

Afin de montrer les réalités locales, les manifestants ont préparé des crêpes « à l’européenne » et « à l’africaine ». Si toutes contenaient les ingrédients traditionnels que sont la farine et les œufs, les premières étaient réalisées à base de lait entier tandis que les secondes l’étaient à partir de poudre de lait écrémé réengraissée à l’huile de palme.

Au cours d’une dégustation, les passants ont ainsi pu faire la différence entre les deux recettes, tant en termes de goût que de durabilité.