Éric Boschman: en Wallonie, l’avenir de la viticulture est plutôt ensoleillé!

Éric Boschman: en Wallonie, l’avenir de la viticulture est plutôt ensoleillé!
Stéphane De Coster

Le Sillon Belge : On a toujours fait du vin en Wallonie mais depuis 10 ans, certains projets ont pris une tout autre envergure…

Éric Boschman : C’est en effet un phénomène relativement nouveau. Notre paysage viticole est parti de la bonne volonté de gens que je nomme, avec beaucoup de tendresse, « folkloristes » qui ont amené la viticulture à différents niveaux et, aujourd’hui, on a de vrais industriels qui ont une véritable vision business du paysage viticole belge !

L.S.B.: Quels sont les éléments qui ont poussé à la professionnalisation ?

E.B.: Cette viticulture n’a été rendue possible que par la conjonction de trois phénomènes.

Le premier ? Des passionnés de vin ont étudié l’œnologie – comme la famille Leroy à Haulchain, pionniers du vin effervescent de qualité en Belgique – et ont constaté que la Wallonie a tout ce qu’il faut pour faire du vin de qualité : un territoire varié et qualitatif. On voit aussi des jeunes qui reprennent la ferme familiale et la transforme, tout ou en partie, en vignoble.

Ensuite, nous connaissons un réchauffement climatique indéniable – nous avons gagné 0,8ºC de températures moyennes, ce qui est proche des températures de Champagne il y a 20 ans. Mais si nous avons un climat qui nous permet de faire du vin, ne nous trompons pas, ce n’est pas plus facile d’en produire.

Par ailleurs, le Wallon aime les produits de qualité qui viennent de chez lui ! On le voit avec les circuits courts, la viticulture, l’explosion des microbrasseries et la production des matières premières 100 % locales.

Enfin, il y a une volonté d’investir ! Le placement bancaire ne valant plus rien, des « hyper riches » veulent diversifier leurs avoirs, se faire plaisir, et s’intéressent au monde qui les entoure, et notamment la vigne. C’est dans l’air du temps ! L’important ? Qu’une dynamique se crée pour planter, faire venir des ouvriers et qu’ils modèlent l’environnement… Car c’est aussi ça l’agriculture !

L.S.B.: Peut-on parler de diversification rentable ?

E.B.: Je rencontre de nombreux fruiticulteurs qui cherchent à se reconvertir et qui pensent à la culture du raisin. « Parce que contrairement à la pomme, la vigne se maîtrise, avec une meilleure valorisation derrière. Si le vin wallon est cher (entre 10 et 20 euros la bouteille), c’est aussi pour permettre au vigneron de s’y retrouver car l’investissement est gigantesque.

Pour un coût foncier identique, le retour sur investissement est beaucoup plus long qu’en grandes cultures. Une fois les vignes plantées, il faut au minimum attendre trois ans pour la première récolte. Il faut investir dans un chai, dans du matériel… Toutefois, le producteur peut maîtriser sa mise en marché… ce qui n’est pas le cas en grandes cultures. La vigne est donc une diversification qui permet au producteur de maîtriser sa filière, son produit.

Une fois plantée, la vigne est là au minimum pour 25 ans, 50, si le vigneron s’en est bien occupé. Il plante donc avec une génération de décalage, et, de ce fait, crée un ancrage. On a déjà un domaine viticole qui a été revendu en Wallonie : le domaine du Chenoy. Pierre-Marie Despatures et son frère, Jean-Bernard, y ont vu un potentiel, et ils y font un boulot remarquable ! C’est déjà assez exceptionnel pour notre territoire.

La viticulture peut donc être une voie de diversification rentable à moyen terme, si le porteur de projet maîtrise tous les maillons de la chaîne. Jean-François Baele, du Domaine du Ry d’Argent, a tout compris. Il est le premier à avoir réussi le pari de vendre du vin wallon dans la grande distribution. L’évolution en 20 ans est donc impressionnante.

L. S.B.: Et côté Flandre ?

E.B.: La Flandre s’y est mise bien avant nous mais j’ai le sentiment que la Wallonie a rattrapé voire dépassé la Flandre. Et cela tient d’abord à ce qui caractérise l’agriculture wallonne : familiale, à taille humaine, avec des petites unités de production. Chez nos voisins du nord, il n’y a pratiquement plus de petites unités et ils ont moins d’espace que chez nous.

L.S.B. On parle de cépages interspécifiques… Est-ce à travers eux que la viticulture wallonne pourra exister aux yeux du consommateur ?

E.B.: Les viticulteurs belges ont tout intérêt à travailler les interspécifiques, qui sont des variétés multirésistantes – car issues de croisements multiples –, plutôt que les variétés traditionnelles… Certains pensent que pour avoir un investissement et un retour rapide sur celui-ci, il faut aller sur du chardonnay ou du pinot noir… Mais ça pose une question : comment tu te différencies des autres avec de tels cépages ?

Quand le Vignoble des Agaises (qui produit le Ruffus) s’est installé, il était le premier en Wallonie. C’était pour lui une nécessité d’aller sur des cépages traditionnels pour exister. Mais une fois le débouché mis en place, les autres ont dû réfléchir autrement. Car profiter de l’ouverture d’un marché, c’est une chose ; profiter de l’engouement des Wallons pour leur vin, c’est une excellente idée, mais de leur présenter un chardonnay, par exemple, c’est suicidaire ! Même s’il est très bien réalisé, proposer un tel vin wallon à un prix trois fois supérieur à un bon chardonnay français… le client ne sera pas preneur. Si on lui donne ce qu’il boit d’habitude, il va continuer à aller le chercher là où il le boit d’habitude !

L.S.B.: Quelle est la force des vins wallons ?

E.B.: C’est d’avoir des porteurs de projets qui se sentent bien et qui ont un fan-club, comme Le FC Barcelone ou le Real Madrid peuvent avoir des « socios ». Quoi qu’il se passe, cette clientèle trouvera toujours leurs produits bons et continuera d’acheter du vin wallon. Et je trouve ça fantastique !

Le Grand-Duché de Luxembourg s’est complètement réformé en matière de vin. Ils produisent des pinots noirs fabuleux qui sont au niveau des grands Bourgogne et qu’ils vendent au même prix que ceux-ci. Ils arrivent à écouler leur production sur place car le Luxembourgeois boit luxembourgeois. Il est d’ailleurs très difficile de trouver ce vin hors frontière. Pour le moment, on a ce phénomène avec les vins belges et espérons que cela dure le plus longtemps possible. A contrario, le jour où il faudra l’exporter, il vaudra mieux que celui-ci ait une personnalité originale plutôt que d’être semblable à tous les autres !

L.S.B.: Comment faire apprécier un vin que le Wallon n’a pas l’habitude de boire ?

E.B.: Je crois beaucoup à la pédagogie, à l’explication. Le vin, c’est une culture et la culture, ça se partage… Et par les circuits courts notamment. Aujourd’hui, il y a d’ailleurs plus de cépages interspécifiques en surfaces plantées qu’en traditionnel

Qui plus est, avec la problématique du réchauffement climatique, les Français commencent à étudier l’utilisation de cépages interspécifiques. Si les Bordelais s’y mettent et que, nous, Wallons, avons 15 ans d’avance, nous avons peut-être une chance de maintenir quelque chose. Il y a là un phénomène intéressant.

Dernier point qui plaide en faveur des cépages interspécifiques : le bilan carbone. Quand on est en interspécifique, les traitements sont dix fois moindres qu’avec les cépages normaux. C’est là que ça devient intéressant, parce qu’économiquement, ce que le vigneron ne gagne pas par la vente de vins à 40 euros la bouteille, il le gagne par une moindre intervention dans ses vignes. Au niveau de sa communication auprès du consommateur, il peut aussi expliquer que son activité est positive en terme environnemental.

L.S.B.: Où en est-on actuellement ?

E.B.: Si on est à peu de chose près à 200 ha plantés, on recense une multitude de nouveaux projets. À voir sur quoi cela va déboucher quand ces nouveaux venus feront face à leurs premières difficultés importantes. Je pense qu’il faut que le vignoble belge (ou plutôt wallon) se réforme, ait un système d’appellation clair, cadré avec des cépages bien déterminés. Il faut que la démarche ait de la lisibilité, soit respectée et respectable. Ce qui signifie qu’il y ait une entité qui contrôle, que personne ne puisse amener du vin d’ailleurs car le système économique reste très fragile.

Si les Français se remettent en question aujourd’hui, c’est parce qu’ils se sont figés dans le choix des cépages il y a 80 ans. Ils ont fait beaucoup d’erreurs notamment en autorisant certains cépages, et en en excluant de facto d’autres ! Une erreur que le Portugal n’a pas commise. Dans le Douro, plus d’une centaine de cépages sont autorisées, tandis que l’on dénombre une petite centaine de cépages pour la France entière.

Aujourd’hui, en France, ce sont les variétés anciennes qui résistent le mieux au réchauffement climatique et qui donnent les meilleurs résultats. Elles ont pourtant été abandonnées car pas assez productive. En Languedoc, pendant très longtemps, on a préconisé l’arrachage du Carignan pour planter du Merlot, que l’on a appelé cépage améliorateur. En trente ans de métier dans le vin, j’ai goûté des immenses Carignan et pas un seul grand Merlot du Languedoc… La raison ? Ce cépage n’est tout simplement pas adapté à la région.

L.S.B.: Le vin wallon peut-il créer sa propre histoire ? Pourra-t-on un jour parler de grand cru en Wallonie ?

E.B.: Créer de grand cru en Wallonie ? Pourquoi pas, à condition de trouver les bons sous-sols et les bons artisans. Mais on pourra créer une histoire c’est certain. Mais pour ce faire, il faudra aller dans une direction et ne pas s’éparpiller ! Je n’ai pas la réponse car je ne suis pas producteur et je n’ai pris aucun risque financier.

Aujourd’hui, ce qui fait le grand changement dans la viticulture, c’est l’instruction. Pendant longtemps, les vignerons ont fait du vin comme l’ont toujours fait leurs prédécesseurs. Aujourd’hui, des viticulteurs font du vin car ils ont appris en faire différemment, ce qui donne des résultats totalement différents. C’est le prisme qui a changé et c’est flagrant en France où l’on voit une nouvelle génération de vignerons qui a voyagé hors de leurs frontières pour voir comment cela se passait ailleurs… Et ça, c’est énorme !

Propos recueillis par P-Y L.

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