IA: aïe aïe, ou ouaw?

IA: aïe aïe, ou ouaw?

C’est tout de même beau, le progrès ! Voici 70 ans à peine, la plupart des travaux agricoles se déroulaient encore au pas des chevaux, au prix d’efforts physiques laborieux, répétés à l’infini chaque jour de l’année. L’œil du maître était alors irremplaçable ; celui-ci devait être partout, pour juger et prendre les bonnes décisions. Il était guidé par son éducation, son expérience, d’aucuns diront son atavisme ; il faisait des choix, agissait, réagissait, en fonction de ses connaissances et d’une sorte d’intuition innée. En 2021, un fermier équipé d’un matériel dernier cri, effectue les tâches les plus ingrates en un tour de main sur son tracteur ou son articulé, caressant du bout des doigts les écrans tactiles et jouant du joystick comme un adolescent accroc de playstation. Un robot lui trait ses vaches ; un autre affourage, tandis qu’un troisième règle la ventilation de l’étable. Des caméras surveillent les vêlages. Des drones inspectent les cultures, lui signalent et localisent les moindres problèmes, calculent les doses et la nature des engrais ou des produits phytos à appliquer. Cet agriculteur 2021 hyper-branché a-t-il gardé l’œil du maître ? Il prend encore la plupart des décisions, mais consulte jour et nuit sa tablette, son ordi, son smartphone ; ceux-ci sont devenus ses yeux, ses oreilles, ses narines, les bouts de ses doigts, et même ses papilles gustatives ! IA : ouaw !

Outre ces cinq sens, l’Intelligence Artificielle dispose d’un sixième, si l’on peut croire tout ce qui se dit et s’écrit à son sujet. Elle devine l’avenir et réfléchit à la vitesse de la lumière, bardée d’informatique et gavée d’algorithmes. Si la PAC ou quiconque lui confie notre agriculture, elle en fera une machine de guerre hyper-productive, infaillible, capable d’optimiser tous les paramètres, tous les impondérables, de les gérer avec une marge d’erreur réduite à un strict minimum. Tous les éléments faillibles seront éliminés, en premier lieu sans doute les agriculteurs eux-mêmes : trop fragiles physiquement et surtout émotionnellement, trop sentimentaux, trop romantiques, trop amoureux de leur métier, trop humains… IA : aïe, aïe !

Si on lui laisse les pleins pouvoirs, l’IA liera nos vies comme des fagots de bois sec, durs et cassants, sans aucun ressort et juste bons à être brûlés. Elle exerce une étrange fascination sur notre société, qui ne jure plus que par elle. Les machines « intelligentes » sont partout : dans les usines, les administrations, les banques et les commerces ; dans les hôpitaux et les écoles ; dans les villes et les campagnes ; dans les forêts, sur mer et sur terre ; sur la Lune et sur Mars. Elles dirigent les finances, gèrent les crises (même la Covid-19…), jouent les indispensables, les affairées, les infatigables. L’Intelligence Artificielle deviendrait-elle supérieure à l’intelligence humaine ? Les robots agricoles de demain seront-ils de meilleurs paysans ? Les technocrates de la PAC en sont persuadés, et les agriculteurs eux-mêmes succombent aux charmes innombrables de l’IA. Comment ne pas être ébahi, et séduit par les possibilités infinies offertes par toutes ces technologies intelligentes, déclinées et vulgarisées lors des Foires (comme Libramont), expliquées et encensées dans les journaux agricoles ? L’Intelligence Artificielle est magique, prodigieuse, incontournable.

Notre monde est ensorcelé, définitivement ! L’IA mène nos sociétés à la baguette, sorcière et chef d’orchestre. Les machines intelligentes et les ordinateurs remplacent la main-d’œuvre humaine, à tous les niveaux, dans tous les secteurs. Les technologies de pointes coûtent moins chères et sont davantage performantes ; ouvriers, employés, fonctionnaires, agriculteurs perdent leurs emplois lors des restructurations, lesquelles se succèdent à un rythme effréné. D’autres jobs sont créés, pour occuper tous ces gens : dans les loisirs et le tourisme, l’Horeca et la culture, les ministères et les services publics. Des métiers, paraît-il, que l’on qualifie aujourd’hui de « non-essentiels »’, au temps du corona.

Quant à l’agriculture… Seuls les coûts encore prohibitifs de ces machines extraordinaires, dites intelligentes, risquent peut-être de ralentir leur percée dans les campagnes, sauf si la PAC décide de les promouvoir financièrement, comme elle en a l’intention. Où ira-t-on avec l’IA ?

Ouaw ! Pour le travail effectué.

Aïe, aïe, IAïe ! Pour l’agriculture traditionnelle familiale…

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