Betteraves: grandeur et décadence

Betteraves: grandeur et décadence

Il y a un siècle, on évaluait la qualité d’un fermier à la grandeur de son tas de fumier ! Une ou deux générations plus tard, c’était l’importance du quota betteravier qui était déterminant pour les banques quant à l’octroi de crédits. Le Ministre Charles Heger avait, à l’époque, négocié un somptueux quota pour notre pays. Profitant de cette aubaine, les agriculteurs se sont passionnés pour cette culture qu’ils aiment (aimaient) au point de devenir les meilleurs betteraviers de la planète. Ce trophée est bien sûr à partager avec le Centre de recherche agronomique de Gembloux, avec les sélectionneurs et les constructeurs de matériel. Nous n’oublierons pas ces infatigables entrepreneurs qui ont investi dans des intégrales et des avaleuses valant le prix d’une maison, et cela pour nous aider à fournir des racines entières et propres. Nous avons été merveilleusement coachés par L’IRBAB : ces gens de terrain très proches de nous (Je vois encore le directeur Jean-Pierre Vandergeten porter, à travers champ, des sacs d’échantillon) et tout cela pour en arriver à une catastrophe financière. Entre-temps, peut-être que d’autres se sont sucrés. La plus grande fortune de ce pays estimée à 10,8 milliards d’euros appartient à celui qui a revendu la RT. Dans notre société, un parfum d’exotisme aidant, il est de bon ton de favoriser le commerce équitable avec les pays en voie de développement ; aujourd’hui Il n’est plus nécessaire de changer d’hémisphère pour soutenir des producteurs exploités. Comme l’écrivait Henri Lhoest, on nous achète la tonne de betteraves à 18º soit 180 kg de sucre pour +/- 28 € soit un bon 15 cent le kgpour un sucre qui sera vendudix fois plus soit 1,5 €(de1,1 € jusqu’à 2,45 € pour un kg de sucre extra fin easy : 1,84 € pour 750 gr) !

Le prix de revient d’un ha de betteraves est en moyenne de 2.350 €, le rendement moyen est de 85 tonnes à 17.5º, faites le calcul et vous verrez si vous pouvez lier les deux bouts !

Pour un peu plus de 15 cent voici notre travail :

– 2020 : déchaumage, épandage de fumier et écumes, engrais de fond, cipan, sie, labour… ;

– 2021 engrais préparation, semis, 3 herbicides, 2 ou 3 insecticides, arracher les montées, 1 ou 2 fongicides, arrachage, bâchage ;

– 2022 : pas de skis au pied mais des bottes boueuses pour les derniers chargements et, comme cerise sur le gâteau, il faudra nettoyer le matériel au karcher en plein hiver tout en attendant le solde de nos comptes en juin.

Si je compte bien, il reste donc 1,35 € pour la fabrication et commercialisation. Il est clair que nous n’avons pas choisi le bon camp. Il est plus facile maintenant de comprendre pourquoi la construction de Seneffe dérangeait tant. La commercialisation doit être tellement lucrative au point que des grandes enseignes soient tentées de placer leurs bénéfices dans des achats de terres agricoles et cela à des prix que la culture de la betterave nous interdit. Il ne nous reste plus qu’à implorer le ciel en récitant des Ave Maria et des Pater Noster pour que ces « grands » Messieurs les Sucriers ne restent aveugles devant cette réalité, sourds quant aux demandes justifiées des syndicats. Nous prierons malgré tout pour qu’ils ne risquent pas de devenir paraplégiques après leur chute car ils sont en train de scier la branche sur laquelle ils se sont trop haut perchés. Une râperie, une sucrerie sans betterave ne vaut même pas le coût de la démolition. Pour 2021, il est tard mais gare aux emblavements 2022. Une belle riposte, un contre pouvoir, est en train de se mettre en place pour contrecarrer le dictât des sucriers dû à leur quasi-monopole.

Bravo à ces agriculteurs qui se sont mis à fabriquer des chips ou à construire de vastes frigos, ou se spécialiser dans la culture d’oignons, fabriquer de la choucroute et mieux encore, profitant du changement climatique, en plantant des hectares de vigne… Les petits ruisseaux font les grandes rivières.

En 2022, les agriculteurs qui n’ont pas la chance de cultiver dans les régions les plus fertiles et qui ne peuvent faire plus de 85 t/ha mettront en danger leur trésorerie si les prix ne changent pas. Pour terminer sur une note positive, nous pourrions proposer aux sucriers de nous allouer 5 malheureux petits cent en plus au kg de sucre fourni, ainsi, étonnement, les betteraves nous seraient payées à 36 € /T ce qui leur laisse encore une marge tellement confortable. S’ils ne le font pas, ils se mettront en difficulté, eux, leur personnel et les agronomes que nous avons plaisir à rencontrer. En attendant leur réponse, espérons que le pipeline, cette artère malade reliant Longchamps à Wanze ne fasse pas une rupture d’anévrisme. La balle est dans votre camp et ne croyez plus, Messieurs, que vous êtes incontournables. Il y a tant d’autres plantes à cultiver sans perdre de l’argent. Le froment rapporte maintenant et il est facile d’en intégrer 50 % dans la rotation. Espérons que les sucriers retrouvent la raison et que nous puissions encore aimer la betterave.

André Jadin

Le direct

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