Au nom de la terre

Au nom de la terre

Ce film, il est vrai, ne laisse personne indifférent. Aux antipodes de « L’amour est dans le pré » et autre « Ferme célébrités », « Au nom de la terre » s’inscrit dans la lignée de « Petit paysan », « La terre des hommes », « Les vaches n’auront plus de nom », « Sans adieu », « Il a plu sur le grand paysage » et tant d’autres consacrés aux mutations invraisemblables subies depuis 1950 par notre monde paysan, à la fois victime et acteur de sa descente aux enfers. Rien de bien rigolo… Le sujet inspire aux réalisateurs des scénarios où le pathos et l’écologisme font la part belle aux inévitables clichés qui dénoncent l’agriculture chimique intensive, friande en gros capitaux. Ce sont à chaque fois des histoires désespérantes, où des fermiers candides, imprégnés de leurs traditions, égarés dans un monde capitaliste et normatif auquel ils semblent ne rien comprendre, se font piéger et s’empêtrent dans un endettement qui les pousse à travailler comme des fous contre nature. La France surtout est émue par leur sort, un pays où l’on recense chaque jour le suicide d’un agriculteur ! La prévalence de ce triste phénomène est fort semblable dans les statistiques belges, mais chez nous c’est tabou, ou alors on s’en fout, de toute évidence. Silence radio dans les trois langues, sur les suicides en agriculture…

« Au nom de la terre » raconte la vie et la mort d’un agriculteur français, passionné par son métier, amoureux de sa ferme, de sa femme et sa famille. Dans cet ordre… Il veut bien faire et écoute trop volontiers les chantres de l’agriculture intensive. Son père le conseille maladroitement, trop donneur de leçons : « De mon temps ceci, de mon temps cela… » «  Un petit chez soi vaut mieux qu’un grand chez les autres », «  Tu ne fais que des conneries », « Travaille, travaille, au lieu d’investir », etc. Tout au long du film, on observe avec consternation la fuite en avant d’un fermier égaré dans des fantasmes de réussite, sa naïveté et sa crédulité face aux « conseilleurs », son refus phallocrate d’écouter son épouse, laquelle est bien plus réaliste et en phase avec la vérité des chiffres. Il finit par être rattrapé par son endettement, son orgueil, ses choix douteux, une fatigue extrême qui trouble sa lucidité. Tout cela distille un goût de déjà-vu, de connu archi-connu dans notre monde agricole.

Ce film dessine le tableau peu reluisant d’une agriculture caricaturée par notre société bien-pensante, sur fond de réchauffement climatique et de transition écologique. Certaines scènes un rien outrancières dénoncent les excès de cette agriculture dite conventionnelle, chimique et industrielle, quand on voit par exemple le jeune adolescent vider du produit phyto dans le pulvérisateur à l’aide d’un gros bidon qui éclabousse autour de lui, ce même gosse se rouler en jouant sous la rampe de pulvérisation, touiller dans le semoir à céréales rempli de graines roses traitées avec un néonicotinoïde ; quand on voit comment les mignons petits chevreaux sont jetés dans le camion qui va les conduire à l’abattoir ; quand on remarque à quel point les poulets sont serrés dans leur hangar, nourris mécaniquement avec une farine plus que douteuse…

Trop, c’est trop ! L’histoire de ce monsieur est présentée de manière à le rendre coupable, et les spectateurs non avertis se disent : « au fond, il l’a bien cherché… » Il a empoisonné sa terre, ses animaux, ses enfants, et ce poison l’a rattrapé, lui a bousillé le cerveau jusqu’à la chute finale, quand lui-même se suicide en buvant un de ces produits qu’il déversait sur ses champs. Quelle pantomime ignominieuse ! La vie de cet homme a été mille fois plus complexe que ce scénario simplissime, que cette intrigue crayonnée au fusain sans nuances colorées. Ce film m’a fait très mal à mon agriculture, et m’a confirmé à quel point nous sommes incompris, seuls avec nous-mêmes, et au fond mal-aimés. À aucun moment, le spectateur ne peut percevoir et comprendre la pression infernale subie par les familles d’agriculteurs, coincées entre les normes sanitaires et environnementales de la PAC, soumis aux diktats d’un commerce impitoyable, sollicités sans cesse par les progrès mécaniques et agronomiques, inspectés, « conseillés », démarchés par une flopée de technocrates, lesquels sont tout sauf bienveillants.

« Au nom de la terre » laisse une impression d’immense gâchis, une sensation de malaise qui colle aux personnages, même aux adolescents insouciants. Sans doute est-ce là le but recherché ? Clouer au pilori une agriculture conventionnelle, polluante et mortifère, déployée dans un monde que les paysans ont perdu…