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Quels sont les principaux leviers d’action d’une politique climatique pour l’activité agricole?

De nombreuses pratiques peuvent avoir un effet climatique net positif sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre d’origine agricole. Leur effet reste cependant marginal par rapport à une réduction cible de 80 à 95 % des émissions à l’horizon 2050. Pour atteindre des objectifs ambitieux, il n’y a pas d’alternatives autres que soutenir des systèmes qui assurent aux sols un bilan d’humus favorable, proscrivent le labour des prairies permanentes, accroissent leurs surfaces… Quant aux solutions technologiques, elles peuvent être utiles, mais n’ont pas démontré de rôle déterminant en pratique.

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La nécessité et l’ambition de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) de la Wallonie de 80 à 95 % en 2050 sont considérables en une génération. Cependant, on constate que le secteur agricole a été et reste bien éloigné de la trajectoire de réduction générale et de celle des autres secteurs. Pour ce qui concerne la période entre 2005 et 2030 plus particulièrement, le plan Air Climat Énergie adopté en mars de cette année par le Gouvernement wallon programme des actions pour une réduction limitée de 27 % pour le secteur agricole par rapport à celles entre 43 à 80 % pour les autres secteurs (transport, résidentiel, industrie…).

L’analyse des postes de l’inventaire des émissions de l’activité agricole récemment détaillée (lire ici) a mis quelques constats majeurs en évidence. On peut en déduire les leviers évidents et incontournables d’une politique climatique dans l’état actuel des connaissances.

Réduire le recours aux engrais azotés

Réduire l’utilisation des engrais azotés de synthèse, à la source de 8 % des émissions directes et indirectes de GES de l’activité agricole, offre une possibilité de limiter les émissions. Pour un effet déterminant, il faudrait cependant envisager une très forte réduction d’utilisation. Comme dans le cas de la production biologique et aussi dans certaines exploitations où coexistent polyculture et élevage.

Réduire l’utilisation de l’azote minéral en maintenant une bonne part de la production va également de pair, notamment, avec une croissance considérable de l’utilisation des légumineuses qui fixent l’azote de l’air tant en prairie que dans les cultures et, plus largement, accroissent l’autonomie des fermes.

Un meilleur ajustement de l’utilisation de l’azote de synthèse aux besoins des cultures, avec une tendance à l’utilisation d’outils sophistiqués, semble indispensable et urgent. De manière évidente, on agit cependant à la marge. Les ajustements ne suffiront pas à réduire significativement les émissions venant des engrais de synthèse, avec un effet dérisoire sur celles de toute l’activité agricole. On en déduit ainsi que les niveaux actuels de production sont donc très probablement incompatibles avec un objectif ambitieux de réduction des émissions agricoles (lire également l’encadré).

Conserver, voire accroître, les stocks de carbone

Les stocks de carbone des terres agricoles sont considérables, soit en moyenne 86 et 51 t de C/ha pour les prairies permanentes et les terres arables, et une estimation totale de respectivement 29.377.000 et 20.658.000 t de C. On observe l’érosion progressive et lente de ce stock avec la perte de matière organique sous forme de CO2, tant à partir des terres arables que des prairies permanentes. La source majeure, et aux conséquences sur le moyen et même le long terme, provient du labour des prairies permanentes.

  Pour les terres arables et à l’échelle des fermes, la conservation et, parfois, l’accroissement des stocks de carbone passe par des rotations à bilan d’humus positif. Des outils pour mesurer la part maîtrisable par les agriculteurs sont utilisés en routine en Suisse et en France, par exemple pour le conseil. Leur utilisation volontaire serait à promouvoir et encadrer. Il ne faudrait pas exclure d’envisager une utilisation dans le cadre de la conditionnalité ; la promotion de l’utilisation volontaire risquant de montrer rapidement ses limites face à certaines rotations très rémunératrices.

Un bilan d’humus positif réduit l’effet de l’activité agricole sur le climat et s’oppose à la dégradation actuelle de la qualité des sols des terres arables. Concernant cette question environnementale et de conservation du potentiel productif, on sait que 90 % des superficies sous cultures en Wallonie (soit près de 375.000 ha) présentent des teneurs trop faibles en matière organique (inférieure à 20 g C/kg) susceptibles d’entraîner un risque d’instabilité des agrégats.

Un moyen éprouvé de longue date, en Suisse par exemple, pour évaluer la contribution de l’activité agricole au stockage de carbone du sol est le bilan d’humus réalisé à l’échelle de la parcelle. Le fumier et le compost sont toujours les amendements les plus favorables.
Un moyen éprouvé de longue date, en Suisse par exemple, pour évaluer la contribution de l’activité agricole au stockage de carbone du sol est le bilan d’humus réalisé à l’échelle de la parcelle. Le fumier et le compost sont toujours les amendements les plus favorables.

  Pour les prairies permanentes existantes, on n’a identifié aucune pratique d’exploitation aux effets positifs importants (tableau 1). Il n’y a pas de perspective de réduction significative du bilan global net d’émission sans changement fondamental de système. Des effets favorables, mais très modestes et peu quantifiables en regard de l’objectif, pourraient être attendus en réduisant les fauches et allongeant les périodes de pâturage. Les retours de fumier et composts plutôt que de lisier seraient aussi probablement plus favorables.

Arrêter effectivement et définitivement le labour des prairies permanentes est, par contre, un levier important aux effets immédiats, quantifiables et de long terme. La création de nouvelles prairies permanentes ou de nouvelles forêts aux dépens de terres arables sera une voie notable de contributions nouvelles au stock de carbone des sols qui pourrait contrebalancer la diminution observée aujourd’hui, voir accroître le stock global. C’est la perspective de l’étude du Service public fédéral de la Santé Publique publiée en 2021 et relative à des scénarios pour une Belgique climatiquement neutre (disponible sur www.climat.be).

47-4090-Pratiques pour le carbone

De manière réaliste, l’agriculture n’y ramène pas ses émissions à zéro. C’est réaliste puisqu’elle est fondée sur des processus biologiques sur lesquels on n’aura jamais l’entière maîtrise, d’une part, et que la fonction alimentaire de l’agriculture est évidemment indispensable, d’autre part. Selon les auteurs, la conversion de terres arables en prairies permanentes et l’accroissement des surfaces forestières seront des passages obligés pour compenser les émissions résiduelles liées au maintien d’une part du bétail bovin.

Réduire la charge à l’hectare

Les émissions de GES liées directement et indirectement à l’activité d’élevage sont largement prépondérantes et représentent 81 % de celles de l’activité agricole.

La réduction progressive du cheptel bovin semble donc incontournable eu égard au poids de ses émissions. Comme elle devrait se dérouler avec un accroissement des surfaces de prairies permanentes, on aura donc une forte diminution de la charge moyenne de bétail par hectare de prairie permanente et de superficie fourragère. Cela ne peut aller de pair qu’avec un soutien public déterminé, mis en œuvre très rapidement et centré exclusivement sur les formes d’élevage fortement favorables du point de vue climatique.

Ces évolutions devront conduire à une limitation globale des productions animales, et donc une forte limitation des ambitions à concourir sur des marchés à l’exportation. Ces changements devraient s’accompagner obligatoirement de l’adoption et de la mise en œuvre de politiques fortes soutenant l’évolution des habitudes alimentaires.

Il n’existe pas de scénario étudié par les pouvoirs publics et intégrant ces différents éléments en Wallonie.

Les perspectives limitées de certaines solutions technologiques

En décembre 2019, le Gouvernement wallon, dans sa contribution pour définir la « Stratégie à long terme de la Belgique » en matière climatique, a mis en avant que l’innovation et les évolutions technologiques (smart farming, agriculture de précision, évolutions génétiques…) seront déterminantes pour atteindre les objectifs. Plusieurs études soutenues par la Wallonie visent d’ailleurs à augmenter la production viandeuse et laitière pour un même coût environnemental (lire Le Sillon Belge du 8 décembre 2022).

  Des effets à démontrer

La capacité de ces solutions technologiques à contribuer de manière déterminante aux réductions d’émissions à atteindre est cependant très loin d’être démontrée. En 2020, la Cour des Comptes européenne, dans une analyse approfondie, ne relève aucune pratique efficace et approuvée permettant de réduire sensiblement les émissions de l’élevage dues à la digestion des animaux sans réduire la production.

Elle constate que bon nombre de pratiques en matière de sélection, d’alimentation et de santé animale ainsi que de gestion de la fertilité n’offrent que la possibilité d’une atténuation lente et marginale (lire encadré).

  L’effet rebond

Selon la Cour des Comptes déjà évoquée, « les innovations dans les pratiques de gestion et la technologie peuvent accroître l’efficacité de la production agricole en matière d’émissions de GES ». L’accroissement de rendement par animal, par exemple, fait baisser les émissions par litre de lait produit.

Mais, « ces gains d’efficacité ne se traduisent pas directement par une baisse des émissions globales. En effet, les avancées technologiques dans le secteur de l’élevage ont également poussé à la baisse le coût de production du litre de lait, ce qui a entraîné une expansion de la production. À cause de cet effet, appelé « effet de rebond », les réductions des émissions de gaz à effet de serre sont plus modestes qu’elles ne l’auraient été sans expansion de la production. Les émissions supplémentaires liées à l’expansion de la production pouvant même dépasser les réductions obtenues grâce à l’amélioration de l’efficacité, l’innovation entraîne une augmentation des émissions globales ».

  Innover ou disparaître ?

Le professeur Steven Van Passel, de l’université d’Anvers, confirme de son côté qu’une course sans fin à l’innovation coûte très cher et est intensive en capital. Elle conduit à un accroissement de la production, la consommation n’y répond pas et les prix baissent. L’effet social est très négatif, ceux qui n’innovent pas disparaissent en règle générale.

Selon lui, la mobilisation actuelle des aides de la politique agricole commune par les états entretient cette course aux effets environnementaux, climatiques et sociaux défavorables. L’accroissement de certaines productions a aussi une tendance à concurrencer le développement d’une agriculture nourricière dans beaucoup de pays en voie de développement.

Les petits pas de la politique climatique pour l’agriculture wallonne

La réduction des émissions de GES acquise en agriculture n’est que très peu attribuable à une politique déterminée en Wallonie. Elle est d’abord attribuable à la réduction du cheptel bovin et des effluents d’élevage, en relation principalement avec des prix des produits faibles et fluctuants (1.069.000 bovins en 2020 soit 30 % de moins qu’en 1990). La maîtrise améliorée de la fertilisation azotée dans le cadre du Programme de gestion durable de l’azote (Pgda) est l’autre explication complémentaire principale. On est ainsi passé d’une moyenne de 241 kg d’azote total appliqués par ha de SAU à 187 kg entre 1990 et 2020.

Le Plan Air Climat Énergie de la Wallonie montre que l’activité agricole n’a reçu que des objectifs très limités de réduction des émissions de GES. Ceci se retrouve de manière évidente dans le Plan stratégique régional pour la politique agricole. Dès l’analyse préliminaire, on y considère les prairies comme des puits de carbone qui compensent en partie les émissions de GES du cheptel bovin.

Toute une série de pratiques réputées stockant la matière organique dans les terres arables sont aussi énumérées : maintien de la couverture des sols (cultures intercalaires, cultures intermédiaires, rotation des cultures, agroforesterie), augmentation des teneurs en carbone dans les sols en ajoutant des amendements organiques provenant de sources locales, ralentissement de la décomposition des matières organiques en réduisant la perturbation des sols (techniques culturales sans labour et agriculture de précision) et maîtrise de l’humidité du sol par la gestion de l’utilisation de l’eau.

Les fermes de polyculture-élevage autonomes, donc nécessairement peu à moyennement intensives, sont les meilleures pour le climat. Elles le sont davantage si elles s’abstiennent absolument de labourer des prairies permanentes, si elles n’utilisent pas d’azote minéral et, plus encore, quand elles pratiquent l’agriculture biologique.
Les fermes de polyculture-élevage autonomes, donc nécessairement peu à moyennement intensives, sont les meilleures pour le climat. Elles le sont davantage si elles s’abstiennent absolument de labourer des prairies permanentes, si elles n’utilisent pas d’azote minéral et, plus encore, quand elles pratiquent l’agriculture biologique.

Ces pratiques ne sont ni analysées, ni affinées en fonction du contexte de la Wallonie et des meilleures connaissances scientifiques disponibles pour en préciser le potentiel probablement très faible voire insignifiant. Cela a été montré bien avant la rédaction du Plan stratégique pour la plupart de ces pratiques chez nos voisins français par une étude réalisée par l’Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement).

Le contexte rassurant évoqué par les auteurs du Plan stratégique régional les conduit à reprendre l’objectif de réduction des gaz à effet de serre en cinquième priorité sur une échelle de 1 à 7. La politique climatique en agriculture reste bien une préoccupation très secondaire. C’est une erreur d’appréciation qui tranche par rapport à la nécessaire révolution évoquée par les climatologues.

« Elle est nécessaire dans nos manières de produire et consommer l’énergie, de nous déplacer, de produire des biens de consommation, de voyager, d’habiter et de manger. Tout cela doit être considérablement modifié, du moins si nous voulons respecter l’objectif de 1,5ºC. Et si nous ne le faisons pas, les conséquences seront dramatiques pour de nombreux êtres humains et bien des écosystèmes », rappelait Jean-Pascal Van Ypersele en 2019.

La politique climatique de la Wallonie pour l’activité agricole n’en est donc qu’à ses balbutiements. Continuer à postposer des orientations décisives coûtera très cher, avec la perspective pour le budget régional de devoir acheter des droits d’émission pour compenser des réductions lorsqu’elles s’avéreront insuffisantes dans quelques années. On ne peut plus laisser croire aux agriculteurs que des ajustements à nos modes actuels de production produiront les réductions de GES attendues indispensables pour notre avenir commun.

Thierri Walot

UCLouvain

thierri.walot@uclouvain.be

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