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Des prix justes en alimentation: un nouveau marché s’avère possible!

On sait combien les agriculteurs wallons connaissent une situation économique difficile, souvent caractérisée par des prix de vente inférieurs aux coûts de production. Face à cet intolérable différentiel de prix, le Collège des producteurs approfondit la réflexion autour d’un prix juste, qui est un vrai besoin pour l’avenir des agriculteurs de la région, mais répond aussi à une exigence sociétale.

Temps de lecture : 8 min

Les données statistiques consacrées au revenu comparable confirment que le revenu des agriculteurs demeure depuis bien longtemps largement en deçà (40 à 60 %) du revenu moyen du travail des autres secteurs économiques. Parmi les difficultés lancinantes, la question de la place et des intérêts du producteur dans le circuit de la fourche à la fourchette, comprenant la distribution et la transformation, reste d’une cruelle actualité.

« Certes des progrès ont été réalisés au niveau de la chaîne agroalimentaire en Belgique, mais on est encore loin du compte ; il faut que les coûts de production soient pris en considération », clame René Collin, ministre régional de l’Agriculture. Et la société n’est plus indifférente à cette profonde injustice. « De plus en plus aujourd’hui nombre de citoyens veulent aussi, lorsqu’ils posent un acte d’achat, savoir si le prix est juste, non seulement quant à la valeur du produit acheté, mais également quant à la manière dont cette valeur est répartie au sein de la filière alimentaire.

Emmanuel Grosjean, coordinateur du Collège des producteurs : « En juillet 2016, nous avons été interpellés sur cette thématique, avec des questions telles que : « Il faut parler aux consommateurs des prix payés aux producteurs car le métier et nos produits ont une vraie valeur ! Nos concitoyens se rendent-ils compte de la situation ? N’y a-t-il pas quelque chose à faire pour se relier plus fortement aux consommateurs sensibles à la rémunération des agriculteurs ? ».

C’est pour tenter d’y répondre, que le collège des producteurs a entamé son travail sur les prix justes dès le mois d’août de la même année. L’occasion, pour Emmanuel Grosjean, de faire le bilan des différentes initiatives mises en œuvre et des actions en cours.

La réceptivité des consommateurs crée la bonne surprise !

L’alimentation low cost, la course aux prix les plus bas engagée par la distribution, sont-elles vraiment la priorité du consommateur, comme on l’entend dire souvent. Pour en avoir le cœur net, « nous avons commandé, fin 2016, une étude de marché à l’institut Dedicated Research. L’objectif : appréhender concrètement la manière dont les consommateurs perçoivent le niveau de rémunération des agriculteurs, horticulteurs et éleveurs de notre pays, et cerner leur degré d’empathie envers cette situation. » L’opinion de plus de 800 consommateurs francophones de Bruxelles et de Wallonie a ainsi été sondée, dont il est ressorti 5 grands enseignements.

Conscience de la situation des producteurs

Quelque 75 % des consommateurs interrogés pensent que les producteurs sont assez mal ou mal rémunérés et environ 60 % des répondants estiment que cette situation peut mener à des cessations d’activités. Ils sont conscients aussi que cela peut fragiliser l’approvisionnement alimentaire et donc mener à une situation très dommageable.

Une rémunération perçue comme faible, mais beaucoup d’ignorance sur les prix des produits

Difficile à imaginer et pourtant… 45 % des répondants – responsables des achats dans leur ménage – ne connaissent pas spontanément le prix d’achat des produits alimentaires frais du quotidien (1 kg de steak, les tomates…) qu’ils déposent dans leur caddie. « C’est étonnant et… motivant pour une action de sensibilisation, dans le sens où le comportement d’achat des consommateurs se montre davantage influencé par la relativité des prix par rapport à d’autres biens que par la valeur absolue de ceux-ci. »

«L’enquête menée fin 2016 a montré que nombre de consommateurs sont sensibles aux justes prix», relève Emmanuel Grosjean.
«L’enquête menée fin 2016 a montré que nombre de consommateurs sont sensibles aux justes prix», relève Emmanuel Grosjean. - M. de N.

Un gros décalage avec ce que les consommateurs jugeraient « juste »

Les consommateurs estiment que les producteurs devraient idéalement toucher 40 % du prix de vente des denrées dans les rayons de la distribution. Alors que la réalité est plutôt de l’ordre de 10 % en moyenne, avec des variations selon les produits. « Il y a bien là une opportunité réelle à renforcer les ponts entre consommateurs et producteurs, dans la communication à mettre en place en faveur de prix justes », analyse encore le coordinateur du Collège des producteurs.

Prêts à passer à l’acte ?

Si l’empathie des consommateurs semble bien réelle, peut-elle se transformer en actes d’achat plus rémunérateurs vis-à-vis des producteurs ? Oui, s’il existe une offre suffisante de tels produits, répond une proportion significative des consommateurs interrogés. Si les réponses varient selon les denrées, en tout cas 21 % des personnes consultées affirment avec certitude qu’elles passeraient des paroles aux actes. « Ce pourcentage n’est pas mince et porteur d’espoir ! » Et combien ces citoyens seraient-ils prêts à payer en plus ? En faisant la moyenne des réponses données pour un large panel de produits alimentaires, le surplus de prix s’établit à 7 % du prix final.

« Mince à première vue, ce bonus doit être évalué à l’aune de la part du prix final revenant aux agriculteurs. Il peut représenter une augmentation satisfaisante de revenu s’il revient entièrement aux producteurs. » En outre, l’acceptation à payer davantage varie selon les produits et 10 % des répondants sont même prêts à payer un supplément oscillant entre 15 et 20 %.

Les consommateurs « empathiques » disent aussi leur besoin de guidance

L’enquête révèle enfin que les consommateurs qui sont prêts à payer d’avantage pour qu’une rémunération équitable revienne aux producteurs sont aussi demandeurs d’un sigle distinctif qui les guide vers ces produits. Les enquêteurs évaluent à 25 % des consommateurs le marché alimentaire potentiel de ces produits identifiés avec un « prix plus juste pour les producteurs ».

Des relations commerciales équitables

Pour une multitude de raisons – méthodologiques, éthiques, législatives… –, un prix juste, outre la valeur financière du produit, ne se décrète pas, mais se construit sur la base de relations commerciales équitables. Celles-ci doivent permettent aux producteurs de valoriser leurs productions en obtenant des prix justes, qui garantissent à chacun de vivre de son métier au sein des filières et qui favorisent les performances sociales et environnementales de l’agriculture.

Le référenciel «Prix justes au producteur» entend notamment inciter et aider les agriculteurs à se regrouper et à construire des filières équitables.
Le référenciel «Prix justes au producteur» entend notamment inciter et aider les agriculteurs à se regrouper et à construire des filières équitables. - M. de N.

L’établissement de telles relations doit reposer sur des critères vérifiables et quantifiables. C’est ainsi que le Collège des producteurs s’est lancé dans l’élaboration d’un référentiel « Prix justes au producteur » dont l’objectif est double :

– aider les initiatives de filières, qui intègrent le « prix juste » dans leur charte, à se constituer « dans le bon sens », c’est-à-dire en adoptant une série de critères répondant concrètement à la définition de ce prix juste ! Ces filières peuvent être imaginées par des associations ou par des producteurs. Cet outil donne un cadre aux négociations entre les personnes réunies dans l’élaboration du projet ;

– répondre à la demande de guidance souhaitée par les consommateurs soucieux d’acheter les produits commercialisés « au prix juste ».

Ce référentiel se présente sous la forme d’une check-list permettant de cribler un produit, ou un groupe de produits – une gamme, une marque, une filière. Il entend aussi inciter les agriculteurs à se regrouper et à construire des filières équitables.

Les six piliers du prix juste

« Après avoir épluché l’ensemble des chartes et des cahiers de charges dits « équitables » en Belgique et dans les pays voisins, le groupe de travail en charge de ce dossier a pu identifier six piliers de base indispensables à toute relation commerciale équitable :

– les producteurs qui sont à la base de l’offre doivent être organisés. Le producteur ne peut pas être un individu isolé ;

– le projet doit être engagé dans la durée ;

– il doit y avoir une politique tarifaire « collective » ;

– préfinancement et délais de paiement court ;

– dès le début, doit exister un cadre de négociation clair dans les relations au sein de la filière ; autrement dit, la gestion des relations commerciales doit être parfaitement définie dans la durée ;

– la transparence et les garanties doivent être bien établies dans les relations commerciales de la filière.

Au sein de chacun de ces 6 piliers, des critères ont été élaborés et calibrés en tenant compte des principaux enjeux. En tout, ils sont au nombre de 75. Autrement dit, 75 éléments peuvent intervenir dans ce référentiel. Cela fait beaucoup ! C’est pourquoi le groupe de travail qui les a identifiés a classé ceux-ci en 3 niveaux : 14 critères sont indispensables, c’est-à-dire sont la condition sine qua non pour que la filière concernée puisse porter le label « prix juste » ; les autres critères sont soit secondaires, soit des points d’attention qui s’ils sont réunis confortent d’autant plus la filière et les relations commerciales entre les personnes liées.

À noter que, pour nombre de ces critères, la conformité n’est pas dans le « oui ou non », qui serait trop excluant, mais dans une échelle de validation progressive dans le temps tendant vers le mieux.

Par ailleurs, dans les politiques tarifaires, il y a la question du prix de référence, du respect des coûts de production : en la matière, l’idée de base est de dire « on respecte les coûts de production + une rémunération + le coût de construction de la qualité ».

Mais encore

Les 75 critères de cet outil doivent encore être approuvés, au-delà du groupe de travail qui les a identifiés, en novembre par l’ensemble des membres du Collège des producteurs.

Une stratégie de communication sera ensuite mise en place pour appuyer les porteurs de projets, les producteurs et les accompagnateurs de projets et les inciter à intégrer ce référentiel à leurs travaux.

Viendra ensuite la partie la plus compliquée : travailler sur une stratégie de communication vers les consommateurs en parallèle à la construction de l’offre de produits alimentaires labellisés « prix juste » qui est actuellement trop faible.

Action importante déjà menée : en accord avec la DGO3, toutes les propositions de cahiers des charges de projets de qualité différenciée déposés auprès de celle-ci ont été soumises au groupe de travail « prix juste » qui les a passées à l’épreuve du différentiel de manière à pouvoir formuler des recommandations d’évolution de ces cahiers des charges dans un sens ou dans un autre.

M. de N.

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