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Courrier des lecteurs : comprendre la colère agricole européenne

Bonne année, bonne santé et bonne digestion ! C’est tout ce que je vous souhaite pour cette nouvelle année. Oui… Car il faudra des tripes assez solides pour affronter tout ce qui s’apprête à arriver dans nos assiettes. Encore parler du Mercosur ? On frôle l’indigestion mais c’est justement parce que le sujet est brûlant qu’il ne passe pas, même les autopompes ne suffisent pas à éteindre la colère.

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La question qui est sur toutes les lèvres en ce début d’année est la suivante : où en est-on ? Petite piqûre de rappel, le 18 décembre dernier, syndicats agricoles, dirigeants et Ursula ont tous joué carte sur table. Dans les rues, 1.000 tracteurs et 10.000 agriculteurs battent le pavé. À l’intérieur des bâtiments, les 27 dirigeants se toisent avec chacun leurs ambitions et obligations. Enfin, Ursula von der Leyen qui pensait sans doute pouvoir s’envoler le lendemain pour Rio et signer dans la foulée l’accord UE-Mercosur. Que s’est-il passé pour qu’on reporte tout au 12 janvier ?

Reprenons d’abord cet accord de libre-échange. Je l’ai déjà dit, ce traité a de nombreux points positifs pour l’Europe qui y trouve un allié de taille quand sur l’échiquier mondial, de dangereuses puissances militaires se rapprochent et que des coalitions historiques se fragilisent. Que vaut encore la confiance quand des manœuvres inédites ont lieu, avec des dirigeants qui enfreignent des frontières et d’autres qui vont directement se servir dans les puits de pétrole du voisin ? Bref, nul doute que cet accord assure une nouvelle relation de confiance à l’Europe dans un contexte mondial où tout le monde se la joue solo.

Dit comme ça, on signerait les yeux fermés, mais le monde agricole a le mérite d’avoir jeté un malaise parmi les 27, pris de court d’avoir enfin pris conscience que ce traité est une véritable boîte de Pandore pour la santé et l’économie agricole européenne. Malgré tout, les plus acharnés sont l’Allemagne et l’Espagne. La première attend cet accord comme du pain béni, elle qui ne sait quoi faire de toutes ses voitures pour le peuple (vous avez la référence ? Volkswagen). C’est une véritable aubaine pour son économie nationale de retrouver un nouveau marché avec une abolition quasi-totale des droits de douane. L’Espagne, elle aussi, aimerait tant pouvoir démarrer ses exportations de vin et d’huile, histoire de donner un coup de fouet à son économie nationale. Le Président Macron était lui aussi plutôt enclin à donner son accord en novembre, mais il s’est finalement rétracté en cette fin d’année, l’ambiance étant en effet électrique en France depuis la crise de la DNC. Quant à la Belgique, on s’abstient faute de consensus interne. Cette position est de plus en plus partagée au sein des 27 ce qui a permis à l’Italie d’avancer ses pions : elle aussi souhaitait davantage de garanties pour son propre secteur agricole et donc un report à la mi -janvier de la signature du traité.

Après les fêtes, les siestes, le travail de nuit dû aux vêlages, on aurait presque pu passer à côté du 12 janvier. Alors qu’on était à moins de 48 heures de signer cet accord, nous revoilà deux semaines plus tard avec cette même échéance cruciale. Je pose ouvertement la question car j’ai beau avoir cherché, je ne trouve nulle part à ce jour des éléments de réponse concrets : quelles sont les avancées par rapport à décembre dernier ? Soit que c’est ultra-confidentiel et rien de substantiel ne sort des discussions entre les dirigeants, soit il n’y a vraiment rien.

Et si cet accord finit par être bel et bien ratifié, dans quelle mesure est-ce que nos vies vont être changées ? Car vous pourriez me dire qu’il y a déjà des mangues et des avocats dans les rayons des supermarchés. Oui, c’est vrai et on pourrait débattre sans fin avec des arguments climatiques, économiques et sanitaires. Mais même en jouant l’avocat du diable, il est difficile de trouver à l’Europe une explication bienveillante quant à ses prises de décision récentes. Depuis quelques mois, elle a en effet été bien sournoise, dénoncée justement par la révolte agricole d’aujourd’hui.

Pour bien comprendre les enjeux, il faut prendre du recul et voir l’ensemble du tableau car elle ne se résume pas au traité de libre-échange entre l’UE et le Mercosur. En toile de fond, l’Europe travaille déjà sur la prochaine politique agricole commune pour 2028-2034. Tous les sept ans, les textes de la Pac sont ajustés et comprennent de nouvelles réglementations qui depuis trois décennies tendent à « verdir » l’agriculture européenne. Outre ces nouvelles normes qui définissent le cadre de travail des agriculteurs, la Pac comprend aussi le revenu alloué aux agriculteurs pour leur travail. Car je vais peut-être en déconcerter plus d’un, mais le paysage de nos belles campagnes, s’il est si beau, si « instagramable » c’est grâce au travail des agriculteurs qui entretiennent plusieurs fois par an ces prairies, forêts et cultures. Si l’agriculteur était réellement libre de faire ce qu’il voudrait, peut-être que nous aurions beaucoup plus de friches, donc davantage de risques d’incendies et moins de biodiversité à cause des déserts céréaliers, plus rentables que des prairies. Tout ce travail d’entretien imposé alors même que l’agriculteur est propriétaire de ses terres, ce sont des contraintes pour lesquelles il est rémunéré. Cette rémunération permet également d’apporter de la trésorerie, de diminuer ses charges et d’abaisser le prix de ses produits afin d’arriver à un prix qui puisse s’aligner aux revenus des consommateurs.

Mais alors que le traité du Mercosur est un flagrant délit de concurrence déloyale vis-à-vis du monde agricole, où les agriculteurs européens ne sauront jamais s’aligner face à des prix plancher, l’Europe enfonce le clou en baissant de 20 % les primes versées lors de la prochaine Pac. Qui ne sortirait pas dans la rue en voyant son revenu baisser de 20 % ? Je ne vous dis pas l’ampleur de la trahison ressentie par le monde agricole en ce moment.

Le lendemain de la manifestation du 18 décembre, je me souviens encore de cette photo de l’avenue Louise. La nuit était tombée, les tracteurs avaient quitté la ville et de leur présence, il restait des tonnes de pommes de terre sur la chaussée, ramassées par des passants. À quelques heures d’écart, au même endroit, deux mondes qui existent et qui n’arrivent pas à se croiser, les agriculteurs qui plus tôt défendaient la souveraineté alimentaire de l’Europe et des citoyens qui n’arrivent pas à se procurer des produits de première nécessité, une alimentation saine. Deux maillons séparés par une Europe qu’on ne reconnaît plus.

Valérie Neysen

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