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Réduire les émissions sans désarmer l’agriculture

Invité successivement par l’intergroupe « élevage durable » puis par la commission Agriculture du parlement européen, le haut responsable de la Fao Thanawat Tiensin a livré un même message dans deux arènes politiques distinctes : la transition climatique des systèmes d’élevage ne pourra réussir ni sans les agriculteurs, ni sans une lecture mondiale des enjeux alimentaires. Un discours cohérent, mais qui s’est heurté, en Comagri, aux inquiétudes croissantes des élus européens face à la pression réglementaire, à la concurrence internationale et à la fragilisation des filières.

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Rarement un responsable d’organisation internationale aura donné à voir, en si peu de temps, le décalage entre vision globale et réalité politique européenne. Thanawat Tiensin, sous-directeur général, directeur de la division de la production et de la santé animales et vétérinaire en chef de la Fao, est intervenu à deux reprises devant les eurodéputés. Deux scènes, deux formats, mais un discours remarquablement cohérent, et une réception profondément contrastée.

Un regard global face aux débats européens

Devant l’intergroupe « élevage durable », espace transpartisan et relativement informel, Thanawat Tiensin a choisi d’élargir le cadre. Son intervention s’est voulue moins normative que systémique. Pour la Fao, l’élevage ne peut être dissocié des grandes dynamiques qui traversent le système alimentaire mondial : croissance démographique rapide (près de 10 milliards d’habitants attendus d’ici 2050), urbanisation, transformation des régimes alimentaires, pression climatique accrue, mais aussi attentes sociétales de plus en plus fortes en matière de bien-être animal et de durabilité.

Sans action, les émissions resteront élevées  et continueront d’augmenter indique le rapport  présenté par Thanawat Tiensin.
Sans action, les émissions resteront élevées et continueront d’augmenter indique le rapport présenté par Thanawat Tiensin. - M-F V.

Dans ce contexte, a-t-il insisté, les agriculteurs sont confrontés à une accumulation d’exigences parfois contradictoires. « Ils doivent produire davantage, avec moins d’impact environnemental, tout en garantissant la sécurité sanitaire et nutritionnelle », a-t-il résumé. Une équation d’autant plus complexe que les contextes régionaux sont profondément inégaux.

Le responsable de la Fao a longuement insisté sur une réalité souvent marginalisée dans les débats européens : l’inégalité d’accès à l’alimentation à l’échelle mondiale. Tandis que l’UE débat de réduction de la consommation ou de transformation des régimes alimentaires, de vastes régions du monde restent confrontées à des déficits nutritionnels sévères, notamment en protéines animales. Cette réalité interdit, selon lui, toute approche uniforme de la transition alimentaire.

Le parlement, lieu de cristallisation politique

C’est dans un tout autre climat que Thanawat Tiensin s’est exprimé en commission de l’Agriculture. Officiellement invité à présenter le rapport de la Fao « Voies vers une réduction des émissions », il a rappelé que les émissions de gaz à effet de serre issues de l’élevage demeurent élevées à l’échelle mondiale et continueront d’augmenter sans action ciblée. Le rapport identifie toutefois un potentiel de réduction important : jusqu’à 1,9 gigatonne d’équivalent CO2 par an, à condition de généraliser des pratiques déjà connues (amélioration de l’alimentation animale, gestion des effluents, santé et génétique des troupeaux, innovations technologiques). Pour la Fao, l’enjeu n’est pas la décroissance systématique, mais l’amélioration de l’efficacité et la résilience des systèmes.

Mais très vite, les réactions des députés ont déplacé le débat du terrain scientifique vers celui, éminemment politique, de la répartition des efforts.

De nombreux eurodéputés ont exprimé un sentiment d’injustice. L’UE, rappellent-ils, ne représente qu’une part limitée des émissions mondiales de gaz à effet de serre (environ 6 %) et son agriculture encore moins. « Nos agriculteurs ont déjà fait des efforts considérables », a martelé un élu, soulignant que les cheptels européens, notamment bovins, sont en recul constant.

Pour ces députés, demander de nouvelles réductions revient implicitement à encourager une diminution du nombre d’animaux. Or, moins de cheptel signifie aussi moins d’agriculteurs, moins de prairies permanentes, moins de biodiversité et, à terme, une fragilisation des territoires ruraux. « Moins d’animaux, c’est moins de vie dans nos campagnes », a résumé l’un d’eux.

Concurrence internationale et souveraineté alimentaire

La question de la concurrence internationale a traversé l’ensemble des interventions. Plusieurs élus ont dénoncé un risque de concurrence déloyale avec des régions du monde où les normes environnementales et sanitaires sont nettement moins contraignantes. Mercosur, Ukraine, États-Unis, Chine : autant de partenaires commerciaux perçus comme bénéficiant d’un avantage compétitif structurel. Dans ce contexte, les politiques climatiques européennes sont vues par certains comme une menace directe pour la souveraineté alimentaire. « À force de multiplier les normes et les objectifs irréalistes, l’UE prend le risque de réduire ses capacités de production et d’accroître sa dépendance aux importations », a averti une députée, rappelant que nourrir une population mondiale en croissance nécessitera davantage de production agricole, et non moins.

Émissions : quelle métrique retenir ?

Un autre point de friction a porté sur les indicateurs utilisés pour évaluer l’impact climatique de l’élevage. Plusieurs députés ont contesté une approche fondée sur les émissions totales, lui préférant une lecture en émissions par kg de protéines comestibles, jugée plus pertinente pour mesurer l’efficacité réelle des systèmes de production.

Selon cette logique, l’Europe apparaîtrait comme l’une des régions les plus performantes au monde, tandis que les marges de progrès les plus importantes se situeraient en Amérique du Sud, en Afrique ou en Asie. « Si l’on veut réduire les émissions globales, c’est là que l’effort doit être porté », a insisté une élue, soulignant que l’Europe ne peut « sauver le monde à elle seule ».

À travers ces échanges techniques en apparence, se dessine en réalité le débat de la gouvernance climatique de l’agriculture. Derrière la question des indicateurs se joue une bataille de récits. D’un côté, une approche globale, promue par la Fao, qui vise à réduire les émissions à l’échelle planétaire en agissant là où les gains sont les plus importants.

De l’autre, une approche européenne plus normative, fondée sur des objectifs internes, parfois déconnectés des dynamiques mondiales. Cette tension alimente un sentiment de décalage chez les élus agricoles : l’Europe, déjà engagée dans une transformation profonde de ses systèmes, redoute d’être jugée sur des objectifs absolus, sans reconnaissance de ses efforts relatifs ni prise en compte des effets de déplacement de la production vers des régions moins régulées.

Quel élevage pour quels territoires ?

Malgré ces divergences, un consensus relatif s’est dégagé sur un point : la question n’est pas de supprimer l’élevage, mais de déterminer quel type d’élevage, dans quels territoires, et dans quels systèmes. Dans de nombreuses régions européennes (zones herbagères, montagneuses ou marginales) l’élevage constitue souvent la seule valorisation possible des sols.

Plusieurs députés ont défendu le rôle des systèmes extensifs, capables de concilier production alimentaire, entretien des paysages et résilience territoriale. À l’inverse, ont-ils averti, les systèmes affichant de faibles émissions apparentes ne sont pas toujours les plus durables sur le plan écologique. Face à ces critiques parfois vives, Thanawat Tiensin a maintenu une position d’équilibre. Oui, l’Europe est historiquement un modèle en matière d’agriculture et d’élevage. Oui, ses producteurs figurent parmi les plus performants au monde. Mais la transition climatique, a-t-il répété, ne peut être fragmentée ni reportée sur d’autres régions.

Pour la Fao, la durabilité repose sur trois piliers indissociables : environnemental, économique et social. « Quand on a l’estomac vide, on ne se concentre pas sur le climat », a-t-il rappelé, soulignant que la sécurité alimentaire demeure la condition première de toute transition. D’où la nécessité, selon lui, de rééquilibrer les politiques, d’éviter les effets de déplacement de la production et de préserver la confiance des agriculteurs.

Une fracture révélatrice

En définitive, ces échanges ont révélé bien plus qu’un débat technique sur les émissions de méthane. Ils ont mis au jour une fracture politique profonde, au cœur de la construction européenne : comment concilier ambition climatique, compétitivité agricole et justice alimentaire, sans transformer l’agriculture européenne en variable d’ajustement d’une transition inégalement partagée ?

En intervenant successivement devant l’intergroupe « élevage durable » et la Comagri, la Fao a rappelé l’ampleur du défi. Mais au parlement, une question demeure ouverte, et sans doute centrale pour les années à venir : jusqu’où l’Europe est-elle prête à aller, seule, dans la transformation de son agriculture, sans perdre celles et ceux qui la font vivre ?

Marie-France Vienne

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