La ferme dans l’architecture de la santé mentale
Face à la hausse continue des incapacités de travail pour burn-out, la Belgique explore une piste encore marginale : intégrer les soins verts, ces activités agricoles encadrées, dans l’architecture officielle de la santé mentale. Présentés le 4 février dernier à Bruxelles, les premiers résultats d’un programme pilote soulèvent une question décisive : comment transformer une intuition - les bienfaits du contact avec la nature - en dispositif reconnu, financé et évalué par les pouvoirs publics ?

Ils arrivent fatigués. Épuisés parfois. Pas seulement par le travail, mais par l’idée même de devoir encore « aller mieux ». À la place d’un cabinet médical ou d’un bureau de réintégration, on leur propose une ferme. Des gestes simples, répétitifs. Le rythme des saisons plutôt que celui des injonctions. C’est cette rencontre entre santé mentale et travail de la terre qu’est venu rappeler Marc Pittie, président de la Fondation Terre de Vie.
L’agriculture sociale, a-t-il souligné, repose sur une conviction ancienne : le travail en milieu agricole peut favoriser l’insertion sociale et le rétablissement de personnes fragilisées. « Deux éléments principaux : la terre et la santé mentale », a-t-il résumé. Mais face à la croissance continue des incapacités de longue durée pour burn-out, l’intuition ne suffisait plus. Il fallait désormais franchir une étape : produire des données, documenter les effets, convaincre.
Autour des chercheurs de la KU Leuven, des réseaux 107, de psychologues conventionnés et d’agriculteurs engagés, il ne s’agissait plus seulement de raconter des parcours individuels, mais de poser une question institutionnelle : que faire, politiquement et budgétairement, face à l’explosion des incapacités de travail pour raisons psychiques ?
Entre 2018 et 2023, le nombre de personnes en incapacité de longue durée pour burn-out ou dépression est passé de 95.430 à 137.454 en Belgique. Cette progression pèse lourdement sur les finances publiques. Chaque trajectoire prolongée signifie indemnités d’incapacité, soins médicaux, accompagnements multiples. Dans ce contexte, toute initiative susceptible de favoriser un rétablissement durable ou une reprise partielle du travail ne relève pas seulement de l’innovation thérapeutique : elle devient un enjeu de politique sociale.
L’épreuve de la preuve
Le programme « Soins verts-Groene Zorg », s’est construit en ayant conscience de cette réalité. Il ne s’agissait pas d’ajouter un projet expérimental de plus, mais de produire des données susceptibles d’entrer dans les arbitrages budgétaires. L’objectif affiché est clair : obtenir à terme une reconnaissance structurelle, éventuellement soutenue par l’Inami, et intégrer les soins verts dans les dispositifs existants de santé mentale.

Le programme repose sur trois piliers : l’expérimentation sur le terrain, l’évaluation scientifique de ses effets et la diffusion des résultats afin d’alimenter le débat public et institutionnel. C’est ce passage du local au structurel qui a donné son ton à la conférence. Tom Cornu, médecin et chercheur à L’Université d’Anvers (UAntwerp), a insisté sur le fait que les soins verts ne peuvent être défendus uniquement sur un registre intuitif. Ils doivent être traduits dans le langage des décideurs : indicateurs, mécanismes identifiables, effets mesurables.
En mobilisant les théories de la réduction du stress et de la restauration attentionnelle, mais aussi les recherches émergentes sur les interactions entre biodiversité et santé immunitaire, Tom Cornu a cherché à inscrire le projet dans une littérature scientifique internationale. Parmi les travaux cités figurent des études attestant d’une diminution du cortisol, l’hormone associée au stress, chez des personnes exposées régulièrement à des environnements naturels. L’enjeu est stratégique : montrer que les soins verts ne sont pas une singularité belge, mais l’expression locale d’un mouvement plus large reliant environnement et santé publique.
Cette dimension est essentielle dans un contexte budgétaire contraint. Pour être financée, une innovation doit s’inscrire dans des cadres existants ou contribuer à les redéfinir. La conférence a clairement indiqué que le programme vise une articulation avec la réforme des soins psychologiques de première ligne et avec les réseaux 107, dispositifs territoriaux créés dans le cadre de la réforme psychiatrique pour développer les soins hors des hôpitaux. Ces réseaux coordonnent, à l’échelle locale, hôpitaux, équipes mobiles et services ambulatoires, et constituent aujourd’hui l’un des piliers de la politique belge de santé mentale.
Le Brabant wallon comme terrain d’intégration
C’est dans cette perspective que le projet pilote du Brabant wallon prend une importance particulière. Le Réseau 107BW ne se contente pas d’accueillir une expérimentation. Il inscrit les soins verts dans la logique de la pyramide des soins promue par l’OMS : intervenir précocement, au plus près des citoyens, avant que les situations ne nécessitent des hospitalisations ou des traitements lourds.
Le pilote prévoit l’implication d’au moins 5 psychologues conventionnés, de 5 fermes partenaires et d’une vingtaine de bénéficiaires sur une période de 7 mois. Le montage n’est pas anodin. Il articule le dispositif de soins psychologiques de première ligne (déjà financé dans le cadre de la convention Inami) avec l’agriculture sociale, qui jusqu’ici relevait davantage du secteur associatif et régional. L’enjeu est double. D’une part, rendre les soins verts visibles aux professionnels de santé mentale et aux médecins généralistes, afin qu’ils puissent les proposer comme une option crédible. D’autre part, tester la faisabilité d’un modèle où l’activité agricole devient une composante intégrée d’un trajet thérapeutique reconnu.
Pour Laurène Thil, docteure en économie et chercheuse au sein du groupe Travail, Organisation et Dialogue social de Hiva (Hoger Instituut voor de Arbeid, Institut supérieur du travail)-KULeuven, la dimension institutionnelle est déterminante. Il ne s’agit pas seulement d’évaluer l’impact sur les bénéficiaires, mais de comprendre si le dispositif peut être inséré durablement dans l’architecture existante : financement, responsabilités, coordination intersectorielle. « La question n’est pas seulement : est-ce que cela fonctionne ? », souligne-t-elle en substance. « Mais : comment l’intégrer sans le dénaturer ? ».
Le Brabant wallon devient ainsi un laboratoire politique autant que thérapeutique. Il permet d’observer comment les psychologues conventionnés perçoivent l’outil, comment les agriculteurs sont soutenus, comment les flux administratifs s’organisent.
Autonomie, compétence, appartenance : des mécanismes mesurables
Sur le plan scientifique, l’équipe de l’Hiva s’appuie sur la « Self-Determination Theory ». Le choix de ce cadre théorique n’est pas neutre. Il permet de traduire l’expérience agricole en variables analysables : autonomie, compétence, appartenance.
Les entretiens qualitatifs mettent également en évidence l’importance du cadre : ce n’est pas seulement la présence dans la nature qui agit, mais la combinaison entre environnement vivant et activité concrète dont le résultat est visible. Le fait de constater l’effet de son travail (un carré de légumes désherbé, des légumes récoltés, des animaux soignés) participe au sentiment de compétence retrouvé.
Un autre élément revient avec insistance : la reconstruction d’une structure hebdomadaire. Se rendre à la ferme, participer à une activité collective, puis rentrer chez soi. Ce rythme, sans pression hiérarchique explicite, constitue pour beaucoup un levier décisif du rétablissement.

Ces résultats, même préliminaires, ont une portée politique. Ils offrent des éléments susceptibles d’alimenter un débat sur le coût et l’efficacité des dispositifs. Si une activité relativement peu coûteuse (comparée à certaines prises en charge lourdes) contribue à réduire la durée d’incapacité ou à prévenir des rechutes, l’argument budgétaire devient tangible.
La réintégration professionnelle n’est toutefois pas formulée comme un objectif direct du programme. Elle apparaît plutôt comme un effet possible : le renforcement progressif de l’autonomie, de la confiance et du sentiment d’utilité peut préparer, pour certains participants, un retour vers l’emploi.
Une équation budgétaire délicate
Toutefois, la question financière ne se résume pas à une logique d’économie. Les soins verts impliquent un investissement : coordination, encadrement, soutien aux fermes, formation éventuelle des agriculteurs. Le risque serait de considérer l’agriculture sociale comme une solution « bon marché » sans reconnaître le travail supplémentaire qu’elle suppose. Laurène Thil a souligné la nécessité de préserver l’équilibre des exploitations agricoles. Les participants ne doivent en aucun cas compenser un manque de main-d’œuvre. La reconnaissance structurelle devra donc intégrer un modèle de financement clair, évitant à la fois la précarisation des fermes et la dérive productiviste.
Par ailleurs, l’intégration dans le cadre Inami pose la question de la répartition des compétences entre niveaux fédéral et régional. L’agriculture relève en grande partie des régions ; la sécurité sociale, du fédéral. Les soins verts se situent à l’intersection de ces compétences. Leur institutionnalisation suppose donc un accord politique au-delà du seul enthousiasme des acteurs de terrain.
Un choix de société
La conférence du 4 février a montré que les soins verts dépassent la simple innovation thérapeutique. Ils interrogent la manière dont la Belgique entend répondre à la montée des troubles liés au travail. Continuer à médicaliser principalement par la prescription et la psychothérapie ? Ou intégrer des dispositifs qui agissent aussi sur les déterminants environnementaux et sociaux du mal-être ? La terre ne guérit pas seule. Elle ne remplace ni traitement ni accompagnement psychothérapeutique lorsque ceux-ci sont nécessaires. Mais elle introduit une autre temporalité, une autre mesure de l’utilité, une autre manière de renouer avec l’activité.
Le rapport final attendu fin 2026 dira si l’expérimentation peut être consolidée et financée durablement. D’ici là, les soins verts avancent sur une ligne étroite : entre exigence scientifique et réalisme budgétaire, entre innovation locale et réforme structurelle.





