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Accords commerciaux, récit fragilisé

À la commission de l’Agriculture du parlement européen (Comagri), la présentation du programme 2026 de promotion des produits agroalimentaires a donné lieu, la semaine dernière, à un débat révélateur des tensions qui traversent aujourd’hui la politique agricole européenne. Entre ambition exportatrice, défense du marché intérieur et interrogations sur la cohérence avec les accords commerciaux, la ligne de la commission reste contestée.

Temps de lecture : 6 min

D’emblée, Diego Canga Fano, directeur à la DG Agri, a planté le décor : l’UE est une puissance agroalimentaire mondiale. Excédent commercial de 70 milliards € en 2023, près de 64 milliards en 2024, encore près de 46 milliards selon les derniers chiffres disponibles. « L’UE nourrit non seulement ses citoyens, mais aussi le monde », a-t-il affirmé, revendiquant une performance structurelle.

À l’appui de cette démonstration, une étude universitaire : chaque € investi dans la promotion générerait 162 € de croissance du PIB. Un chiffre destiné à justifier une enveloppe budgétaire inédite. Pour 2026, plus de 200 millions € seront consacrés à l’information et à la promotion des produits agricoles : 160 millions pour les programmes simples et multiples, 10 millions pour des actions spécifiques et, fait nouveau, 35 millions pour une grande campagne alimentaire européenne transversale.

Les programmes « simples » permettent à un État membre de promouvoir un produit sur un marché ciblé, avec un cofinancement européen pouvant atteindre 70 %. Les programmes « multiples » associent plusieurs États membres. Au sein du groupe PPE, l’accueil fut favorable. Herbert Dorfmann a salué « une augmentation bienvenue des fonds » après des années marquées par des débats idéologiques sur la place du bio ou de certaines filières animales. Dario Nardella a souligné le lien entre cette politique de promotion et la stratégie commerciale de l’Union : conclure des accords de libre-échange sans soutenir activement ses propres produits aurait relevé du paradoxe.

Le spectre du Mercosur

Mais très vite, la discussion s’est déplacée vers le terrain politique. L’accord UE-Mercosur a survolé l’ensemble des échanges, parfois sans être explicitement à l’ordre du jour. Plusieurs députés ont pointé une contradiction : comment promouvoir l’excellence des normes européennes tout en affirmant que les produits importés dans le cadre d’accords commerciaux respectent des standards équivalents ?

Pour certains élus, la promotion devient le miroir d’une ambiguïté. Si l’Europe affirme que ses produits sont « meilleurs », plus durables, plus exigeants en matière sociale et environnementale, comment concilier ce discours avec l’ouverture accrue aux importations ?

Diego Canga Fano a défendu une ligne claire : la promotion est le prolongement naturel des accords commerciaux. « Une fois qu’un accord est conclu, il faut être présent sur ces marchés », a-t-il rappelé, évoquant la concurrence américaine et chinoise. La moitié des crédits est destinée aux marchés extérieurs, l’autre au marché intérieur, conformément au règlement. La stratégie exportatrice reste cependant contestée. Un écologiste a mis en garde contre une dépendance excessive à des marchés tiers parfois instables, rappelant les précédentes crises, notamment dans le secteur laitier. Pour lui, la priorité devrait être le marché intérieur et la durabilité plutôt que la conquête commerciale.

Promotion ou réponse aux crises de revenu ?

Derrière le débat géopolitique affleure une question plus fondamentale : la promotion peut-elle répondre aux difficultés économiques des agriculteurs ? Plusieurs intervenants ont rappelé que le principal déterminant du comportement des consommateurs demeure le prix. Dans un contexte d’inflation alimentaire et de tensions sur le pouvoir d’achat, la valorisation qualitative suffit-elle à compenser un différentiel tarifaire ? « La promotion n’est pas une subvention », a insisté un député irlandais, soulignant son utilité pour les filières exportatrices. D’autres ont été plus sceptiques : elle ne corrige ni les déséquilibres de la chaîne de valeur, ni la concentration de la distribution, ni la pression sur les marges agricoles.

Certains élus ont également pointé le risque que les grandes entreprises, mieux structurées et dotées en capacités administratives, captent l’essentiel des financements, au détriment des petites structures ou de régions moins organisées. Des députés d’Europe centrale et orientale ont souligné une sous-représentation de leurs producteurs dans les projets retenus. La commission invoque un principe de volontariat et de sélection sur la qualité des dossiers, tout en reconnaissant la nécessité d’encourager davantage de candidatures.

Bio, indications géographiques et arbitrages budgétaires

Un point technique a cristallisé une partie des échanges : le transfert de crédits initialement prévus pour l’agriculture biologique vers les indications géographiques, faute de demandes suffisantes. Ce déplacement budgétaire a été salué par certains comme un signe de pragmatisme. D’autres y voient le reflet d’un essoufflement du dynamisme du secteur bio, confronté à un ralentissement de la demande. La commission a rappelé qu’il n’existe pas de quota contraignant en faveur du bio, mais une volonté politique d’encouragement. En pratique, l’arbitrage se fait en fonction des dossiers déposés. Les indications géographiques, elles, bénéficient d’un fort intérêt et d’un « surbooking » régulier. Ce débat technique révèle en creux un enjeu plus large : quelle hiérarchie implicite entre les modèles agricoles l’Union entend-elle soutenir par ses instruments de communication ?

Une campagne européenne sous le signe de la fierté

La nouveauté la plus emblématique reste la grande campagne alimentaire paneuropéenne dotée de 35 millions  €. Annoncée par Ursula von der Leyen lors de son discours sur l’état de l’UE, elle vise à renforcer la consommation d’aliments européens au sein des 27 États membres.

Trois objectifs sont affichés : inciter les consommateurs à choisir des produits européens, susciter une fierté autour de la qualité agroalimentaire et créer un sentiment d’appartenance entre citoyens et agriculteurs. L’intention est politique autant qu’économique. Dans un contexte de contestations agricoles, de débats sur la transition écologique et de critiques à l’égard des normes européennes, la commission cherche à retisser un lien symbolique entre société et agriculture.

Reste à savoir si cette rhétorique de la fierté suffira à apaiser un secteur qui se dit souvent incompris, voire stigmatisé. Certains députés ont insisté sur la nécessité de montrer une agriculture moderne, innovante, capable d’attirer de jeunes générations.

Un débat révélateur

L’audition aura montré que la politique de promotion, longtemps considérée comme technique, est devenue un espace de cristallisation des grandes interrogations agricoles européennes. Elle renvoie à la place de l’UE dans le commerce mondial, à la cohérence entre politiques commerciales et environnementales, au soutien effectif des revenus agricoles et à la perception sociale du métier.

À la Comagri, le consensus de façade sur l’importance de promouvoir les produits européens n’a pas dissipé ces tensions. Il les a plutôt mises en lumière. Derrière les 205 millions  € annoncés pour 2026 se joue, en réalité, une question plus vaste : celle du récit que l’Europe veut construire autour de son agriculture, puissance exportatrice, modèle de qualité durable ou pilier de souveraineté alimentaire. La réponse reste en débat.

Marie-France Vienne

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