Coopérer pour transformer la chaîne alimentaire
Après un premier débat consacré au rôle du consommateur dans la transformation du système alimentaire, les intervenants du Business Club de l’Apaq-w ont poursuivi la discussion autour d’une autre question centrale : la coopération entre les différents maillons de la chaîne alimentaire. Car une idée s’est imposée au fil des échanges : aucun acteur ne peut transformer seul le système alimentaire. Mais comment organiser concrètement cette coopération entre producteurs, industriels, chercheurs et distributeurs ?

C’est la question que Philippe Mattart adresse aux intervenants pour ouvrir ce second échange. Derrière le mot de coopération se cachent en réalité des réalités multiples : collaboration entre agriculteurs, dialogue entre producteurs et transformateurs, coordination avec la distribution ou encore interactions avec les pouvoirs publics. Autant de relations qui déterminent, au quotidien, l’équilibre économique des filières alimentaires.
Pour Caroline Jaspart Herbiet, présidente de l’Union des agricultrices wallonnes (UAW), cette coopération existe déjà dans de nombreuses formes, parfois moins visibles qu’on ne l’imagine. Dans le monde agricole, explique-t-elle, les producteurs ne travaillent pas tous sur les mêmes productions. Cette diversité constitue déjà une forme de coordination implicite.
« Si nous produisions tous la même chose, nous submergerions rapidement le marché », observe-t-elle. La coopération consiste aussi à structurer des filières différentes afin de proposer une palette de produits suffisamment large pour répondre aux attentes des consommateurs. Mais cette organisation suppose également un accompagnement.
Car pour les agriculteurs, la transition vers de nouvelles productions ou de nouvelles pratiques ne peut pas s’opérer instantanément. « On ne peut pas opérer un changement en un claquement de doigts », rappelle-t-elle. Les transformations doivent tenir compte des réalités du terrain, des contraintes climatiques et des équilibres économiques des exploitations. Pour elle, la coopération doit donc aussi passer par un dialogue renforcé avec les pouvoirs publics afin de structurer des filières capables de garantir un prix juste pour les producteurs tout en restant accessibles aux consommateurs.
La coopération comme moteur d’innovation
Ce réseau illustre une autre dimension de la coopération : celle qui s’organise à la fois horizontalement et verticalement. Horizontalement, lorsque des coopératives agricoles collaborent entre elles pour mutualiser leurs initiatives. Verticalement, lorsque l’ensemble de la chaîne (du producteur au distributeur) s’organise autour de projets communs.
Mais au-delà des structures, Mme de Montpellier insiste surtout sur l’importance d’une vision partagée. Pour mobiliser les acteurs, les projets doivent être porteurs d’ambition. Dans les initiatives qu’elle accompagne, agriculture biologique, pratiques régénératives, ancrage local et durabilité environnementale sont abordés simultanément.
« Ces objectifs peuvent sembler très ambitieux », reconnaît-elle. Mais cette ambition constitue précisément le moteur des collaborations. Les projets pilotes permettent ensuite de tester des solutions concrètes, d’apprendre des difficultés et d’ajuster progressivement les modèles. Elle évoque également l’existence d’une « majorité silencieuse » d’entreprises engagées dans des démarches durables mais qui communiquent peu sur ces initiatives. Pour elle, rendre ces efforts visibles constitue aussi un levier pour accélérer les transformations du système alimentaire.
Des filières à structurer
Du côté de l’industrie alimentaire, la coopération apparaît également comme un impératif. Anne Reul, directrice générale de Fevia Wallonie-Bruxelles, rappelle la forte interdépendance entre agriculture et industrie.
Les entreprises de transformation dépendent directement des productions agricoles pour leur approvisionnement. Dans ce contexte, le développement de filières durables devient un enjeu stratégique. Plusieurs initiatives existent déjà, explique-t-elle, notamment des partenariats directs entre entreprises agroalimentaires et agriculteurs pour accompagner l’évolution des pratiques agricoles.
Mais la coopération ne s’arrête pas à la production. Elle concerne également l’information des consommateurs et l’amélioration de la qualité nutritionnelle des produits. L’industrie alimentaire travaille ainsi avec la distribution et les autorités publiques pour réduire la teneur en sucre, en sel ou en matières grasses de certains produits et pour améliorer l’information nutritionnelle. Ces initiatives ne sont pas toujours visibles du grand public, souligne-t-elle. Pourtant, elles participent à la transformation progressive du système alimentaire.
Une solidarité imposée par les limites de la planète
Pour Emmanuel Vanzeveren, co-directeur du pôle de compétitivité Wagralim, cette coopération est avant tout une réalité structurelle. Dans un monde aux ressources limitées, les différents maillons de la chaîne alimentaire sont interdépendants.
Mais cette solidarité doit désormais se transformer en véritable coopération organisée, estime-t-il. Face aux risques environnementaux, notamment la dégradation des sols, l’ensemble du système alimentaire devra repenser ses modes de production et de transformation.
Santé publique et responsabilité collective
Le regard de la santé publique apporte un autre éclairage sur cette question de coopération. Pour Nicolas Berger, chercheur chez Sciensano, l’industrie alimentaire dispose d’un pouvoir considérable pour influencer les comportements alimentaires. Les techniques issues des sciences comportementales, comme le « nudging », ces « coups de pouce » consistant à orienter subtilement les choix des consommateurs sans les contraindre, offrent des pistes pour encourager l’achat de produits plus sains. Ces méthodes sont déjà largement utilisées dans de nombreux secteurs économiques.
Pour lui, l’enjeu consiste désormais à mobiliser ces outils au service des objectifs de santé publique. Certaines initiatives ont déjà été testées dans la distribution, notamment au Royaume-Uni, où des supermarchés ont expérimenté des politiques visant à limiter la présence de certains produits à proximité des caisses.
Mais pour que ces initiatives soient réellement efficaces, elles doivent s’accompagner d’un suivi rigoureux. Les chercheurs plaident ainsi pour une collaboration plus étroite avec l’industrie afin de pouvoir analyser de manière indépendante les effets des politiques mises en œuvre et rendre ces données accessibles au public.
Un défi collectif
Au terme de la discussion, une conclusion s’impose : la transformation du système alimentaire dépendra largement de la capacité des acteurs à coopérer. Agriculteurs, entreprises, chercheurs et pouvoirs publics appartiennent à un même écosystème, où chaque décision influence l’ensemble de la chaîne. La transition alimentaire apparaît ainsi comme un chantier collectif, fait d’expérimentations, d’ajustements et de compromis. Et dans ce système interdépendant, la coopération ne relève plus seulement d’une ambition : elle devient une nécessité.








