Produit d’appel: le lait au cœur d’un bras de fer sur les prix
Interpellé sur l’utilisation du lait comme levier commercial par la grande distribution, le ministre David Clarinval reconnaît un manque de données, tout en défendant une filière globalement solide. Entre inquiétudes de terrain et cadre réglementaire renforcé, le débat reste ouvert.

Le lait, produit du quotidien, se retrouve au centre d’une interrogation politique qui touche à l’équilibre même de la chaîne alimentaire. Dans une question parlementaire, le député-bourgmestre de Leuze-en-Hainaut Hervé Cornillie s’inquiète de voir certaines enseignes utiliser le lait comme « produit d’appel », à des prix particulièrement bas.
Pression sur les prix et partage de la valeur
Dans son interpellation, le député libéral pointe une mécanique bien connue : proposer du lait à prix cassé pour attirer le consommateur, au risque de tirer l’ensemble des prix vers le bas. Une stratégie qui, selon plusieurs acteurs du secteur, exercerait une pression croissante sur les coopératives et, in fine, sur les producteurs.
Au cœur de la question, plusieurs enjeux : l’existence réelle du phénomène, ses conséquences sur la durabilité de la filière, mais aussi la répartition de la valeur entre distribution, transformateurs et agriculteurs. En filigrane, une inquiétude : celle de voir les producteurs supporter indirectement le coût de stratégies commerciales qui les dépassent. Le député interroge également le gouvernement sur d’éventuelles mesures d’encadrement, voire sur l’opportunité de s’inspirer de modèles étrangers, comme la loi Égalim en France, qui intègre les coûts de production dans la formation des prix.
Prudence sur les constats, vigilance sur l’évolution
Dans sa réponse, le ministre David Clarinval adopte une position nuancée. Premier élément : l’absence de données objectivées. L’administration ne dispose pas d’informations permettant de confirmer que du lait est effectivement vendu à un prix inférieur à sa valeur réelle, ni d’analyser précisément les pressions évoquées sur les coopératives.
Sur le plan économique, le ministre insiste sur la bonne tenue de la filière ces dernières années. Le prix du lait a progressé de manière significative depuis 2021 (+60 % pour le lait cru), soutenant la rentabilité des producteurs. Les indicateurs disponibles montrent une évolution globalement positive, avec des revenus supérieurs aux charges (hors travail familial) et une balance commerciale favorable. Mais cette dynamique s’est récemment infléchie. Depuis l’été 2025, les prix du lait et des produits laitiers sont orientés à la baisse, ce qui pourrait, à terme, peser sur la rentabilité du secteur si la tendance se confirme.
Un encadrement renforcé, sans modèle contraignant
Face aux préoccupations soulevées, le ministre rappelle l’évolution récente du cadre réglementaire. L’arrêté royal du 4 juillet 2024 a élargi la liste des pratiques commerciales déloyales, en introduisant notamment la présomption qu’un achat en dessous du coût de production peut être considéré comme déloyal, sauf accord explicite entre les parties. Un dispositif d’accompagnement a également été renforcé, avec la mise en place d’un point de contact neutre au sein du SPF Économie pour soutenir les acteurs de la chaîne et faciliter les accords sectoriels. L’Inspection économique et l’Autorité belge de la concurrence restent compétentes en cas de dérives. La Belgique a ainsi fait le choix d’un encadrement ciblé des pratiques, plutôt que d’un mécanisme plus contraignant comme en France. Derrière cet échange parlementaire, se dessine une réalité de terrain marquée par les tensions sur les prix, et une lecture institutionnelle encore prudente faute de données consolidées. Reste une question, en suspens : jusqu’où peut-on tirer les prix sans fragiliser ceux qui produisent ?








