Accueil Betteraves

«Ce sont la production, la qualité et la consommation qui devrait déterminer comment se comporte le marché»

À l’heure où nous nous affairions à mettre en terre les graines colorées qui, dans six mois, nous apporterons l’une des principales matières agricoles, le sucre, j’échangeais avec Erwin Boonen, directeur des matières premières à la Raffinerie Tirlemontoise, sur les marchés et les perspectives de cette denrée… pas rare mais pour le moins précieuse aux yeux des cultivateurs et qui devrait sans doute l’être davantage pour les consommateurs et spéculateurs.

Temps de lecture : 10 min

Pour comprendre le marché actuel, il faut effectuer un petit retour en arrière avec, tout d’abord, la suppression des quotas en 2017.  « Avant cet arrêt, l’Union européenne gérait l’offre de sucre sur le marché européen. Cette gestion était moins forte qu’avant 2008 mais elle avait un impact. En 2017, elle a été supprimée et le marché libéralisé. Concrètement, cela signifiait que nous pouvions vendre tout le sucre que nous souhaitions pour l’alimentation humaine alors qu’avant nous avions une quantité définie à produire. À la suite de cela, et sans doute pas à juste titre après coup, de nombreux sucriers ont décidé d’amortir leurs investissements en augmentant leur production. Concours de circonstances, cette augmentation a coïncidé avec une année aux rendements élevés, et pas seulement en Europe. Tout cela a provoqué une diminution forte des prix et a entraîné l’Europe dans une très mauvaise période qui a duré jusqu’au début de 2020 », rappelle Erwin Boonen.

« Ce sont des éléments de marché véridiques tels que la production, la consommation ou la qualité qui devraient déterminer comment il se comporte », dit Erwin Boonen.
« Ce sont des éléments de marché véridiques tels que la production, la consommation ou la qualité qui devraient déterminer comment il se comporte », dit Erwin Boonen.

À l’époque, on entrevoit les premiers signaux de remontée des prix. C’était sans compter l’apparition du Covid et ses conséquences logistiques : « On assiste à une diminution du transport et, de facto, de l’utilisation du bioéthanol avec à nouveau une chute du prix du sucre », explique-t-il. Et d’ajouter : « En Europe, toute la filière a donc diminué sa production. Les Indiens et les Brésiliens ont fait pareil et réduit leurs emblavements en canne. Plusieurs groupes sucriers européens ont fermé des usines et les agriculteurs ont planté moins de betteraves. Toutes ces actions nous ont amenés, en 2022-2023, à des années aux rendements corrects avec un léger manque et un déséquilibre entre l’offre et la demande ».

Position prudente de l’Europe mais…

Depuis lors, plusieurs sucreries européennes ont décidé de ne pas réagir trop fortement à cette amélioration des prix par crainte de la volatilité du marché et pour ne pas prendre le risque de le déstabiliser. « Nous en faisions partie. Cependant, certains pays ont continué à produire plus vu les prix intéressants. La période correspondait aussi à l’approvisionnement massif en blé par l’Ukraine. Ses pays voisins et la France ont choisi de mettre pas mal de betteraves. L’offre de sucre était donc importante. »

En 2025, la plupart des pays européens maîtrisaient leurs surfaces. Néanmoins, nous avons obtenu d’énormes rendements, dans tous les pays et toutes les cultures. « La réduction des surfaces de betteraves a été surcompensée par cette hausse. Particulièrement chez nous, au regard de l’année 2024 qui avait été médiocre. Cela a eu pour effet de grossir considérablement les stocks. Cependant, ceux-ci ne constituent qu’une partie de l’offre de sucre en Europe ».

Selon les dernières informations de la Commission, en 2026, l’emblavement européen  en betterave devrait reculer de plus de 8%.
Selon les dernières informations de la Commission, en 2026, l’emblavement européen en betterave devrait reculer de plus de 8%. - D.J.

Autre offre : l’importation et ses mécanismes d’approvisionnement

Et d’expliquer : « En effet, des accords bilatéraux ou multilatéraux de libre-échange ont été conclus et ils ont permis à différents pays de faire entrer en Europe davantage de sucre sans droits de douane. »

Parmi les mécanismes d’approvisionnement de l’Europe, on a tout d’abord le sucre échangé via l’accord « Everything But Arms » (EBA) qui se traduit en français par « Tout sauf les armes ». Celui-ci bénéficie aux pays ACP qui forment un ensemble de pays regroupés au sein de l’Organisation des pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (OEACP) et aux pays PMA (Pays les moins avancés). Ce contrat proposé par l’Europe accepte sans droits de douane ni quotas toutes les exportations (sauf les armes et munitions) en provenance de ces pays. L’objectif est de favoriser leur développement économique en leur facilitant l’accès au marché européen. « On estime à environ 1 million de tonnes le sucre qui entre en Europe par ce biais ».

À côté de cela, il existe une seconde catégorie d’importations de sucre dites « contingents CXL ». Celle-ci désigne les contingents tarifaires ouverts par l’Union européenne dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce à des pays tiers comme le Brésil, l’Australie, Cuba et l’Inde. Ils permettent l’importation de quantités spécifiques de sucre à un droit de douane réduit par rapport au tarif extérieur commun. « Sous ce régime, le droit de douane est fixé à un peu moins de 100 €/t contre un droit de douane plein habituel de plus de 400 €. La quantité de sucre blanc concernée par ces contingents s’élève actuellement à 500.000 t », explique Erwin Boonen.

Lorsque les importations sont supérieures à 1,5 million de tonnes, on doit alors faire face à des droits de douane très importants. « Vu la variabilité des rendements, les besoins en importation ne sont pas fixes mais, en revanche, ces quotas d’importation le sont. Cela complexifie énormément la situation. Il est aussi important de préciser qu’à chaque nouvel accord de libre-échange, ces enveloppes sans droit de douane ou avec droit limité augmentent. Pour le Mercosur, on peut compter 190.000 t dont 180.000 t brésiliennes qui passent des contingents CXL au quota exempt de droits de douane. Cependant, dans le cadre de cet accord, il est à noter que, même si les efforts des agriculteurs n’ont pas été aussi concluants qu’ils le souhaitaient, ils ont permis d’exclure le sucre et d’autres denrées agricoles de l’accord passé avec l’Inde. »

Malheureusement, ça n’a pas été le cas pour celui avec l’Australie dans lequel 35.000 t de sucre sans droit de douane ont été acceptées. C’est moins que ce qui était dans les cartons mais c’est quand même une quantité supplémentaire dans un marché plus que fourni.

« Hélas, les échanges en jeu sont vraisemblablement plus importants que de prendre le risque de déstabiliser le marché. L’accès aux métaux rares de l’Australie a pesé plus lourd dans la balance. De façon stratégique, c’est d’ailleurs compréhensible car il est essentiel de diversifier nos sources de métaux rares mais, on oublie parfois que les seules matières premières stratégiques que nous possédons en Europe sont les denrées agricoles. Nous n’avons pas d’énergie, ni de métaux ou très peu et nous n’avons presque pas de ressources militaires. La seule chose que nous avons, c’est notre agriculture. »

Les dérives du régime de perfectionnement actif

Tout cela semble pessimiste et pourtant, ce qui inquiète le plus le secteur sucrier actuellement est un troisième mécanisme d’approvisionnement nommé « système de perfectionnement actif ».

Celui-ci permet d’importer des marchandises en provenance de pays non européens pour les transformer, les réparer ou les assembler dans l’UE sans s’acquitter de droits de douane, de taxes ou de mesures de politique commerciale. Les produits finis sont ensuite réexportés ou mis à la consommation avec régularisation, favorisant ainsi la compétitivité et la trésorerie des entreprises.

« Dans le cas du sucre, l’Europe permet donc des importations sans droits de douane à condition que ce sucre soit raffiné ou participe à l’élaboration de chocolats ou biscuits qui seront ensuite directement exportés. Le système a pour but de soutenir les usines européennes qui ne peuvent pas se procurer des matières premières à un prix compétitif et de leur donner la possibilité de livrer hors Europe. Le problème est que tout ce sucre sans droit de douane n’est pas comptabilisé dans les bilans européens et que certains groupes sucriers interprètent assez largement la législation. En effet, ils exportent du sucre de betterave et, en parallèle, demandent le permis d’importer avec perfectionnement actif en prouvant l’exportation du sucre avant son importation. Le permis est ensuite échangé avec une entreprise qui raffine le sucre et le laisse sur le marché européen. Plus ils exportent, plus on peut importer et le marché se déséquilibre davantage. Début octobre 2025, on estimait la quantité importée via ce système à 500.000 t et des pays concernés par les autres mécanismes d’importation en profitaient largement ».

La filière sucre européenne considère le sujet avec crainte : « À part quelques pays plutôt concernés par l’utilisation du système, nous sommes une grande majorité à souhaiter limiter cet abus et nous militons dans ce sens. Ainsi, le commissaire européen à l’Agriculture et au Développement rural, Christophe Hansen, envisage de suspendre ce système pour le sucre durant une année afin de permettre aux services douaniers d’analyser les chiffres et procédures et d’adapter correctement la loi. Si cela se concrétise, le marché pourra alors travailler sur base des fondamentaux économiques réels : la consommation, la qualité et la production du produit. C’est l’équilibre entre ces différents paramètres qui devrait faire un prix, du volume et du commerce alors qu’aujourd’hui, tout est faussé par des accords de libre-échange et un régime de perfectionnement ».

L’influence du prix du fioul et de la spéculation

L’évolution du prix du pétrole a également un impact sur le prix du sucre. « En effet, le bioéthanol appartient au panier « carburants » et est donc influencé par le prix du fioul. Si le prix de l’éthanol augmente, des pays comme l’Inde ou le Brésil, qui ont moins de contraintes que l’Europe vis-à-vis des biocarburants de première génération, jugent plus intéressant d’envoyer leur production dans ce domaine plutôt que dans le sucre pur ce qui est bénéfique à la stabilisation du marché. De plus, c’est une bonne façon pour eux de décarboner et d’élever le niveau de vie de leur population. »

Le marché du sucre est influencé par l’offre et la demande et par le prix du pétrole mais il existe aussi beaucoup de spéculations dues à de gros fonds internationaux qui investissent ou désinvestissent dans les matières premières agricoles en fonction de la situation et de leurs intérêts et font augmenter ou baisser artificiellement le prix. « Cela complexifie davantage l’analyse mondiale que celle européenne mais cela a un impact lorsqu’on occupe la place d’importateur net ou d’exportateur net. »

Pour exemple, avec un prix du sucre mondial à environ 360  €/t et un prix européen à hauteur de 460 €/t, si l’Europe est en situation d’importation nette, il est plus intéressant pour le client européen de travailler avec du sucre européen car le transport et les droits de douane du sucre mondial dépasseront largement cette différence de prix.

« En situation d’exportation nette, comme c’est le cas actuellement avec des silos pleins, le prix mondial auquel nous pouvons vendre se trouve encore retranché des frais de transport jusqu’au port et tombe en dessous de 300 €, d’où l’importance de conserver un marché à l’équilibre. »

Des efforts dont on ne tient pas compte

Enfin, il faut également préciser que, malheureusement, dans tous ces accords de libre-échange, malgré la conscientisation européenne qui progresse peu à peu, on est loin d’avoir les mêmes standards de production pour les agriculteurs et les usines. « Cela concerne aussi bien l’utilisation des produits de protection des plantes et la génétique que les normes environnementales ou sociétales. Nous acceptons volontiers de respecter tout cela mais ce n’est pas gratuit et cela crée un déséquilibre au niveau coûts de production. Ce sont des éléments qui n’ont aucun poids dans la balance lorsqu’on discute le prix et c’est un problème. On est loin de se rendre compte de l’importance stratégique de l’alimentation de notre population. C’est incroyable qu’on utilise les secteurs comme le sucre et d’autres sans plus de considération. Si on regarde d’autres blocs économiques tels que l’Inde, la Chine ou la Russie, quand il y a un risque pour l’alimentation de leur population, ils ferment les frontières et font en sorte d’assurer la suffisance et les prix pour l’agriculteur, le producteur ou le consommateur ainsi que l’énergie et l’eau, c’est-à-dire les éléments fondamentaux. En Europe, on pense qu’on aura toujours un ami prêt à nous aider ou nous livrer ce dont on a besoin mais ce n’est pas le cas ».

Et de conclure : « La répartition des risques et les réserves stratégiques devraient être assurées par nos responsables politiques afin que nous puissions être un minimum autosuffisants ».

Delphine Jaunard

A lire aussi en Betteraves

Voir plus d'articles

Trouvez un emploi dans le secteur agricole et horticole

Gevagri SA

Frasnes-lez-Gosselies, Hainaut

Postuler maintenant

Centre wallon de Recherches agronomiques - CRA-W

Neufchâteau, Luxembourg

Postuler maintenant

Trouvez l'employé qui vous convient vraiment.

Publier une offre d'emploi
Voir toutes les offres d'emploi