Courrier des lecteurs : Euro-vision
Mai, joli mois de mai ! Mois des fleurs et du printemps, d’une certaine liberté retrouvée à la ferme avec la sortie du bétail en prairie ! Et mois du… Concours Eurovision de la chanson. Je souris de nostalgie en vous écrivant ces mots, car je me rappelle la passion que Maman éprouvait pour cette émission quand nous étions petits, elle qui n’était pas fanatique de télévision mais n’aurait raté cet événement sous aucun prétexte ! Couturière et pas du tout fermière, elle s’intéressait surtout aux tenues des chanteuses, « po vèye kommîn ell’ z’ astîns ko agadlè » (pour voir comment elles étaient encore accoutrées). Après la victoire de France Gall en 1965, elle avait dessiné et cousu pour sa jeune sœur une robe semblable à celle de l’interprète de « Poupée de cire, poupée de son ». Souvenirs, souvenirs…

Toutes proportions gardées, l’Eurovision des chansons est à la télévision ce que la Pac est à l’agriculture ! En moins glamour… Sommes-nous fanatiques de la Pac, autant que Maman le fut de l’Eurovision ? En d’autres termes, quelle vision de l’Europe avons-nous ? Mère bienveillante ou marâtre ? Mère Noël ou mère fouettarde ? Quelle que soit la réponse, il faut admettre qu’elle a conditionné l’agriculture des pays de l’UE depuis son avènement en 1962 !
Toutes les régions ont-elles été impactées de la même manière ? Sûrement pas ! Les pays membres de la première heure connaissent la Pac depuis plus de 60 ans, tandis que les derniers arrivés l’ont rencontrée bien plus tard. Le Benelux, l’Allemagne, la France et l’Italie l’ont biberonnée et lui ont changé les couches quand elle était bébé, et déjà terriblement braillarde et encombrante ! Ils ont subi ses maladies de jeunesse, l’ont éduquée vaille que vaille en attendant que d’autres nations ne viennent rejoindre le club sélect et tant estimé de l’Union Européenne…
Et justement ! Notre vieux continent a ceci de particulier qu’il est composé d’une mosaïque de nationalités, de langues, de cultures… et d’agricultures ! Chacun développe sa propre vision, et pour d’aucuns, « Bruxelles » (comme l’appellent les Français, et d’autres) est une sorte de dictateur qui impose ses vues et fait fi des particularismes régionaux et agronomiques. Le paysan du Cantal est bien différent du deutscher Bauer de Poméranie ; il contadino italien des Pouilles ne voit pas les choses zoals een vlaamse landbouwer !
Cette évidence s’est vérifiée lors de la méga manifestation de Bruxelles du 23 mars 1971 qui rassembla 100.000 agriculteurs venus des pays de l’UE. L’Italien manifestait pour son blé dur à macaronis, son huile d’olive ; le Français pour son vin, son froment ; l’Allemand et le Flamand pour leurs pommes de terre et leurs cochons ; le Néerlandais pour son lait et ses fromages ; le Wallon pour ses betteraves, ses culs-de-poulains. Les Brabançons râlaient car on allait leur piquer des centaines d’hectares de belle terre pour construire Louvain-La-Neuve et son université ; les Belges se posaient mille questions sur la toute nouvelle TVA.
Bref, ils étaient rassemblés pour défendre chacun leur avenir personnel, en se fichant un peu des intérêts des autres qui ne les concernaient pas… Tout au long des dernières 60 années, cette belle « unité » de vue a suscité des discussions parfois houleuses entre pays membres, en plus de la politique générale qui prônait surtout le rendement économique de l’agriculture, aux dépens de toutes autres considérations. Une belle-mère particulièrement inquiétante s’est emparée très tôt en sous-main de la Politique Agricole Commune : l’industrie agro-alimentaire…
Là, je ne vous apprends rien, et vous allez sans doute vous dire que je radote encore, quand je vous dis pour la millième fois que les agriculteurs d’aujourd’hui ont été façonnés et éduqués dans la fascination du capitalisme et l’obéissance inconditionnelle à ses préceptes. On ne travaille plus guère pour nourrir les gens, mais pour nourrir son portefeuille. Au fil des années depuis l’avènement de la Pac, la rentabilité financière a pris le pas sur le reste. Il suffit de lire les excellents articles de Marie-France Vienne consacrés aux tribulations des mille et une circonvolutions de l’Union Européenne, pour être édifié. J’adore lire ça ! C’est une saga sans fin, où commissaires et députés y louvoient de directives en amendements, d’accords à revirements, et nous infligent des discussions sans fin, semblables aux conclaves du Vatican d’autrefois où se discutait le sexe des anges. C’est assez sidérant !
Au fond, la Pac arrange beaucoup de monde… Elle nourrit et occupe plein de gens, et en premier les agriculteurs eux-mêmes, assujettis à ses directives et devenus complètement accros à ses aides financières, La Pac aussi est parfaite dans un rôle de bouc émissaire, quand nos ministères régionaux et fédéral cherchent une excuse pour justifier leur inaction ou leurs errements. « C’est pas nous, c’est l’Europe ! », ou « Nous sommes obligés de suivre les directives européennes », ou « Nous ne sommes pas d’accord avec le Ceta et les accords avec le Mercosur, mais ce sont des maux nécessaires voulus par l’Union Européenne », etc, etc.
La Pac a bon dos, quand on l’accuse de tous les maux… Mais elle est là, et bien là ! Notre vision de l’Europe n’y changera rien, notre euro-vision colorée par nos particularismes. Une euro-vision pas vraiment enchanteresse…





